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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 07:33

Pascale Molinier part donc de cette phrase de Dany Laferrière, « il n'y a de véritable relation sexuelle qu'inégale », pour comprendre ce qui se passe, du moins dans le roman de Laferrière, quand un Nègre et une Blanche couchent ensemble.

(Les majuscules sont là pour rappeler que ces termes désignent des types, et non des personnes; ils désignent « les fantasmes culturels qui érotisent ces catégories » (p.237))

 

Je cite assez largement :

« Ce que fait apparaître l'enchevêtrement du désir hétérosexuel avec la race est qu'il n'y a de véritable relation sexuelle qu'inégale. Les trois couples de positions, toutefois, ne sont pas symétriques. Blanc-Blanche et Nègre-Négresse sont des configurations au service de la jouissance masculine, sinon exclusivement, du moins prioritairement. Seule la relation Blanche-Nègre aurait le pouvoir d'assouvir la libido des deux partenaires parce qu'elle subvertirait, pour chacun, son propre assujettissement à son rapport de domination. La Blanche s'affranchirait de sa position dominée dans le rapport de genre, tandis que le Nègre s'affranchirait de sa position de dominé dans le rapport social de race. » (p.235)

 

(Parenthèse sur la forme : dans ce passage Molinier utilise le conditionnel ; elle suggère que son point de vue ne se superpose pas nécessairement avec celui de Laferrière ; dans la suite c'est beaucoup plus confus.)

 

Question : est-ce que dans cette configuration (relation Blanche-Nègre) la femme jouit davantage parce qu'elle n'est plus dominée (elle s'émancipe de son rapport de domination de genre) ? (Elle jouit grâce à plus de « liberté », elle est davantage sujet, son plaisir prend source dans l'effacement de ses entraves...)

Ce n'est pas ce que laisse entendre Molinier dans la suite.

Ou plutôt... c'est plus compliqué.

 

En gros (si j'ai bien compris), Pascale Molinier avance, en s'appuyant sur Laferrière, que... oui, la Blanche est « davantage libre » dans sa relation (de sexe) avec le Nègre. Mais que fait-elle de cette liberté ? La Blanche est « plus libre » qu'avec le Blanc de laisser libre cours à ses fantasmes... de domination (comprendre : d'être dominée).

Et on en vient à ce mystère opaque et total, pour moi : ce tas de fantasmes dont parle Molinier, qui a trait au viol, aux travaux domestiques, à la domination en général ; les femmes – ou des femmes – auraient en elles le fantasme ou cette gamme de fantasmes qui les fait jouir en étant (ou en jouant ?...) les esclaves soumises, les objets de. (« les fantasmes culturels de viol peuvent s'exprimer sans risque » p.239, « fantasmes de soumission » p.239, « le fantasme d'être l'esclave d'un homme déprécié » p.240, « un autre fantasme féminin... celui de « faire la vaisselle » ou plus largement d'offrir un service domestique » p.241, etc.)

?

Cette idée est un peu comme une statue de l'île de Pâques, pour moi. Ronde, sans porte d'entrée, arrivée on ne sait pas d'où ; dont je ne nie pas l'existence : je ne sais pas.

Je crois qu'à une époque j'aurais illico crié au scandale et à la connerie, à la manipulation idéologique, même pas subtile en plus, mais bien grossière ;p.

Aujourd'hui non ; je dis juste : je ne connais pas, je ne comprends pas, je veux rentrer à l'intérieur, expliquez-moi ça.

 

« Le paradoxe de la relation Nègre-Blanche est de répondre à des fantasmes qui sont précisément ceux dont les protagonistes aimeraient bien ne pas les avoir parce qu'ils les savent implantés de l'extérieur et qu'ils inscrivent au coeur de leur désir leur position de dominé. Avec un homme qui ne la domine pas socialement, la Blanche s'autorise à laisser cours à ses fantasmes d'être dominée sexuellement. » (p.238)

(Dans ce passage et dans la suite, il est clair que le fantasme « d'être dominée sexuellement » est majoritairement le fait de la femme – bien sûr Molinier ne tient pas un discours essentialiste ; mais la possibilité d'une telle configuration fantasmatique chez l'homme n'est pas questionnée.)

 

Il m'est d'avis qu'il faut prendre au sérieux l'idée de ce fantasme. En tout cas, j'en ai envie.

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Published by Alix - dans Sexualités
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commentaires

mebahel 03/04/2010 22:04


Bon que ce fantasme existe, c'est normal, les fantasmes sont des constructions au croisement de l'histoire singulière et du désir (en termes psy) lui même construit socialement.Idem donc du
fantasme sexuel.
Problème:un fantasme est fait pour ne pas être réalisé, s'il l'est, il n'est plus un fantasme mais un scenario qu'on se monte et qui est donc encore plus socialement construit.

Partant de là, ce qu'il faut éviter c'est la généralisation à toutes les femmes, ici les blanches face aux noirs dans une relation sexuelle.

Je reste interloquée par les propos de Molinier, enfin pour autant que j'aie compris les choses, hein ;-)


Alix 04/04/2010 10:00



Oui, j'avais pas pensé, pour l'histoire du fantasme pas fait pour être réalisé - tu as raison ; là c'est vrai que quand Molinier évoque le fantasme de viol, elle ne suggère aucune
réalisation (heureusement !! ;p), mais pour le reste (fantasme de soumission sexuelle), écrit "être assumé", "s'exprimer", "laisser libre cours à" etc. Et puis finalement, elle ne parle pas
vraiment de "fantasmes" de soumission sexuelle, mais plutôt de "désirs"...


Pour la généralisation, c'est moi qui ai mal relayé ; Molinier ne parle pas en termes de "personnes concrètes" (les femmes blanches en général, les hommes noirs en général), mais bien en termes
de "types" (ce qu'elle appelle des "types") :


"Nègre et Blanche ne désignent pas des individus appartenant à des catégories sociales. Ils désignent les fantasmes culturels qui érotisent ces catégories. [...] Nègre désigne ainsi l'érotisation
de la catégorie sociale Noir. [...] Le fantasme culturel du Nègre est un fantasme colonial et esclavagiste" (p.237), ou, avant : ""Blanche et Nègre, plutôt que les signifiants d'une peau
désirable, sont ceux d'une combinaison fantasmatique construite dans un certain rapport social" p.236


(je crois que je le disais dans un post à venir... ah bon tu lis pas dans l'avenir ? ;p)


et elle ne traite pas des éventuelles aventures amoureuses ou de couple, mais uniquement des aventures sexuelles qui réunissent ces deux "types".


Bon, ça reste un peu obscur hein !! ;p (sacrée Pascale)



Alix 03/04/2010 13:13


Le passage de Despentes que j'avais recopié pour un post à venir :
« C'est un dispositif culturel prégnant et précis, qui prédestine la sexualité des femmes à jouir de leur propre impuissance, c'est-à-dire de la supériorité de l'autre, autant qu'à jouir
contre leur gré, plutôt que comme des salopes qui aiment le sexe. Dans la morale judéo-chrétienne, mieux vaut être prise de force que prise pour une chienne, on nous l'a assez répété. Il y a une
prédisposition féminine au masochisme, elle ne vient pas de nos hormones, ni du temps des cavernes, mais d'un système culturel précis, et elle n'est pas sans implication dérangeante dans l'exercice
que nous pouvons faire de nos indépendances. Voluptueuse et excitante, elle est aussi handicapante : être attirée par ce qui détruit nous écarte toujours du pouvoir. » (p.56)


anna lo 03/04/2010 12:26


Hey,
Je dois admettre que personnellement je n’ai pas cette maturité que tu dis avoir gagnée avec les années. Moi, en lisant ces passages j’ai envie de sauter au plafond ! Même si on met du côté pour
une seconde toutes ces généralités hyper simplistes sur ce que LA Blanche et Le Noir fantasment, je ne vois pas pourquoi une femme, partons de notre milieu, qui subit quotidiennement la domination
dans le monde réel en a besoin de fantasmer là-dessus ??? Peut-être je suis trop terre à terre mais franchement tout cela me paraît complètement obscure – je n’ose pas dire « des bêtises » car si
j’ai bien compris cet article apparaît dans le recueil de Dorlin – mais en tout cas quelque chose ici cloche et nécessite des commentaires des éditrices !


Alix 03/04/2010 12:35



tu es trop rigolote Anna ! merci pour ton comm'...


ben, le truc c'est que... difficile de savoir pourquoi une femme aurait "besoin" de fantasmer là-dessus, c'est tout le problème. Mais si ces fantasmes existent effectivement, il faut en prendre
acte, c'est là toute la question...


Alors tu me diras : qui dit que ces fantasmes existent ? qui dit que des nanas fantasment pour de vrai des trucs masochistes, du genre être dominées sexuellement, être violées, etc. ? ben, en
tout cas, pour le fantasme de viol - ça a l'air d'être quelque chose d'avéré. Virginie Despentes en parle dans sa King Kong théorie, et en donne une explication compatible avec le féminisme.


En fait j'ai écrit d'autres posts là-dessus, mais je voulais pas tout publier en même temps pour pas faire un énorme pavé illisible qui donne envie de regarder des dessins animés plutôt que de
s'assommer avec mes élucubrations...


Bon, mais globalement, je dois te dire que ce matin, je me suis dit "c'est pas possible que Molinier veuille vraiment dire ce que je crois qu'elle dit, parce que ça n'a pas de sens. Et c'est pas
possible qu'elle ne se soit pas rendue compte que ça n'avait pas de sens !! et surtout que personne d'autre ne s'en soit rendu compte... mince alors, un truc doit m'avoir échappé..." ;p


En tout cas, cet article me fait tourner les méninges - c'est déjà ça, pas vrai ?



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