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16 août 2010 1 16 /08 /août /2010 09:14

En résumé et conclusion, je dirais qu'avec cette phrase restée célèbre et resservie à beaucoup de sauces, finalement, Lorde voulait dire quelque chose comme « ne faites pas les mêmes conneries que les maîtres », ou « n'opprimez pas pour libérer ».

Il n'y a pas de stratégie d’émancipation viable qui s’appuie ou qui perpétue (ni même tolère) l’oppression d’autres groupes.

 

Les outils du maître à proscrire sont bien les outils du maître en tant qu'il est un maître, sans sa dimension et ses pratiques d'oppresseur. Le terme « maître » ne désigne pas, finalement, une personne (ou, par métonymie, un groupe de personne) bien identifiée(s), mais la dimension de maître / d'oppresseur dans chacun.e de nous (et la dimension de maître chez les organisatrices de la conférence...).

 

Pour éviter de tirer de sa phrase des interprétations trop éloignées de son propos et surtout peu pertinentes, il me semble qu'il convient de garder en tête trois choses.

 

Michel_Foucault.jpg1. La conception foucaldienne du pouvoir est bien utile pour saisir ce que peut être le « maître » dans la phrase d'Audre Lorde. Le pouvoir n'est pas une chose qu'on possède, comme un sceptre, c'est avant tout une relation ; les rapports de pouvoir sont omniprésents, enchevêtrés, ils s'entrecroisent, renvoient les uns aux autres ; ils sont aussi ce par quoi nous nous constituons en sujets. Le pouvoir circule.

Ainsi l'humanité ne se divise pas en deux, en un groupe de maîtres et un groupe d'esclaves, de dominants et de dominés. Nous sommes tous à la fois dominant.e.s et dominé.e.s, selon les situations et les personnes qu'elles mettent aux prises ; une partie de nous opprime. Nous sommes tous (aussi) des relais du pouvoir. On ne peut pas, donc, désigner un ensemble de personnes défini, clos, qui seraient des « maîtres », observer de quels outils ils usent dans leur vie en général, et s'interdire le recours à ces instruments-là (comme si l'on dressait la liste des attributs et des objets caractéristiques d'un groupe fermé, et proscrivait l'utilisation des choses de cette liste par tous les membres extérieurs à ce groupe – conçus comme les opprimé.e.s).

(Cette optique-là aboutirait à condamner, d'un point de vue féministe (ou qui se voudrait tel), l'usage par les femmes de tout ce qui peut être lié au groupe des hommes, sans faire le tri (les pantalons, la barbe, la boxe, le goût du pouvoir, parler fort, s'asseoir en prenant de la place, faire carrière, la bière et les motos).

 

2. Il me semble que les outils du maître, les outils de la domination, peuvent aussi, éventuellement, constituer des outils de résistance et de lutte. Ils peuvent représenter des ressources. Au sens premier d' « outils », tout d'abord : dans « La construction sociale de l'inégalité des sexes, des outils et des corps », Paola Tabet démontre la façon dont l'appropriation par les hommes de la majeure partie des outils et des armes, dans diverses sociétés, permet l'exploitation des femmes. Conquérir ces armes et ces outils, les mêmes dont les hommes se servent pour opprimer, constitue un moyen évident de résister et de s'émanciper.

girlfight.jpgL'agressivité, la force physique, la violence, ensuite, qui sont principalement l'apanage des personnes de sexe masculin et dont ils usent quotidiennement pour maintenir leur domination (de la violence ou de la peur de la violence chez l'autre), la capacité à frapper (que les filles n'apprennent pas ou peu) sont évidemment (selon moi) des armes pour résister.

(La signification féministe vient du fait que les armes du maître en tant que maître sont utilisées contre ce maître, dans sa dimension d'oppresseur, et non contre d'autres ; les femmes conquièrent une part de pouvoir pour s'opposer, précisément, à ce qui les opprime – et non pour éprouver leur puissance à travers l'oppression d'autres personnes.)

 

3. Les conditions dans lesquelles on utilise ces outils sont essentielles. Elles changent leurs significations et leurs effets. On le voit dans le paragraphe ci-dessus, mais ça va au-delà.

Dans L'anatomie politique, Nicole-Claude Mathieu évoque l'usage des valeurs des dominants par les dominées (des valeurs que je me risque à considérer, ici, comme d'éventuels « outils »). Elle démontre deux choses : d'une part il faut distinguer, parmi l'ensemble des valeurs ou représentations « générales » d'une société, celles qui servent structurellement à la domination (et ne peuvent donc être d'aucune utilité dans une lutte d'émancipation), et celles qui sont susceptibles d'usages contradictoires ; les secondes peuvent être mises au service des dominé.e.s, mais pas à n'importe quelle condition.

Je me propose de résumer ce passage (qui va de la page 190 à la page 198) dans le post suivant.

 

[ On peut lire ici un résumé de quelques lignes, clair (quoiqu’anglais ;p), du propos d'Audre Lorde dans son discours « The master's tools will never dismantle the master's house » ; et , un truc marrant : deux conversations par mails autour de la phrase de Lorde.

On peut également consulter Sister Outsider, dans lequel a été publié le fameux discours, ici. ]

 

(Pour finir cette petite promenade dans le rayon Bricolage du féminisme, j'évoquerai donc la pensée de Nicole-Claude Mathieu dans l’article qui suivra ).

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Published by Alix - dans Audre Lorde
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