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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 19:17

  J'ai lu une première fois le roman de Garréta, puis je l'ai repris pour gribouiller des numéros de pages sur mon petit carnet ; et de mes gribouillis j'aimerais tirer ceci :

1. vous parler d'abord des « habitudes sociales » du personnage de la narratrice (qu'Anne Simon épingle comme typiquement masculines),

2. évoquer ensuite la « présentation de soi » de la narratrice, en lien, en particulier, avec son genre,

3. mettre enfin les pieds dans le plat de la sexualité et du désir.

 

kimaPour Simon, le personnage de la narratrice « se définit comme relevant du « masculin », tant dans ses habitudes sociales que dans sa sexualité » (p.35) ; et par « habitudes sociales », elle entend manifestement ceci : « La narratrice est [...] une adepte des bars et du cognac, des pompes et des katas, des voitures et de la menuiserie. » (p.34) Examinons donc ces habitudes.

 

L'alcool. Dans quatre des douze chapitres, il est fait mention de cognac ou de whisky. Dans un tiers des histoires donc, la narratrice boit un coup. (Il est vraisemblable qu'Anne Garréta elle-même ait un goût pour les alcools forts, et particulièrement le cognac et le whisky.) (Elle se pochetronne pas non plus hein... pas de scènes de poivreautage dans ce roman assez upper-class. (D'où le cognac, d'ailleurs – et on peut imaginer le whisky du meilleur cru, genre gros mec à cigare.) Garréta a fait une khâgne à Henri IV et Normale sup, et n'a jamais été keuponne comme Virginie Despentes, à vomir de la bière dans les concerts de rock... ).

 

La menuiserie. (Ça, c'est la mention la plus marrante.) Dans l'une des histoires, il y a une occurrence de ce thème, une remarque, donc, sur une page du roman, et qui dit ça : que l'appartement de la narratrice est un vrai bordel, croulant sous les livres, et qu'elle a l'intention sans cesse repoussée de se construire des étagères ; elle raconte qu'elle passe une nuit à dessiner un plan de bibliothèque, et qu'elle regrette de ne pas avoir d'atelier pour fabriquer tout ça, alors qu'elle a à disposition des outils. Bon. (Voilà pour la masculinité réifiée. ???)

 

Le sport. Les pompes et les katas. De cela il est question dans l'une des histoires. La narratrice évoque un cours de sport de combat auquel elle participe régulièrement. Mais là où c'est franchement marrant, c'est qu'il s'agit en fait... d'un cours d'autodéfense féministe !! un « cours de self-defense for women » (p.116). Typiquement masculin, donc...

 

Enfin, les voitures. Deux histoires sont concernées ici.

J'en parlerai davantage plus tard, quand j'aborderai la question du désir et de la sexualité dans le roman, car la mécanique et les voitures fonctionnent dans le livre sous la forme de métaphores (de la littérature, du sexe, et surtout du désir).

Je me borde à noter ici que le choix de cette métaphore traduit (aussi) l'importance de cette thématique dans la vie de la narratrice (« la mécanique » a donc sa place dans la liste des « habitudes sociales » dressée par Anne Simon). La narratrice aime à partir pour le longues virées en solitaire dans sa Pontiac. Je pense aux romans de Paul Auster (au début de la Musique du hasard, particulièrement) (et dans ces romans les personnages sont toujours des hommes) ; et je me laisse à penser que la voiture, avant d'être l'attribut d'une virilité réifiée, peut être l'instrument de l'autonomie.

 

A la liste des « habitudes sociales » masculines établie par Simon on peut rajouter le goût du billard (p.18), du flipper et des girlfightjeux vidéos, et particulièrement des jeux de baston : la narratrice joue en effet à Mortal Kombat... (p.87)

 

Que conclure de tout cela ?


D'abord, que les pratiques sociales de ce personnage ne sont pas si fortement marquées au masculin que l'écrit Simon. Mais finalement, est-ce si important ? Ce roman peut être l'occasion de réfléchir aux questions que soulèvent les personnes qui, bien que se présentant d'un genre donné, adoptent les pratiques ou une partie des pratiques associées pour autrui à l'autre genre.

 

Je vous propose de vous livrer à un petit exercice de pensée [pardon pour le lien, j'ai pas pu résister ]. Imaginons une personne dont le corps (la corpulence, le traitement de la pilosité et des cheveux, les accessoires et les vêtements) ; la façon de se tenir, de marcher, de s'asseoir) seraient parfaitement conformes à l'expression d'un genre donné.

Y aurait-il dissonance si cette personne existait socialement – dans tout ce qu'elle dit, dans tout ce qu'elle fait, dans toute la part qu'elle prend au monde – comme une personne du genre opposé [y a-t-il dissonance si, depuis et avec mon corps, je fais tout ce que fait mon frère] ?

 

Ce petit sport revient à traquer les marques du genre dans son corps et son existence sociale, qui sont susceptibles d'être lues par autrui : les signes pertinents, l'univers de significations lisibles par autrui dans une culture donnée.

 

Pour Anne Simon, vraisemblablement, dans le personnage forgé par Anne Garréta, il y a dissonance (il y a pour elle un décalage lisible). Pourtant, ce que critique la chercheuse ne peut être la non adéquation du personnage aux normes de la féminité : le livre entier vise à dénoncer « la dangereuse perpétuation d'une forme d'essentialisation du féminin » (4e de couv'). Que critique-t-elle, alors, dans le comportement et les attitudes de la narratrice ?

Je fais l'hypothèse que la critique proférée par Anne Simon peut être interprétée dans cette perspective : à ses yeux, ces habitudes sociales ne sont pas seulement masculines, elles relèvent d'une mauvaise masculinité.

 

Dans son ouvrage « Se dire lesbienne. Vie de couple, sexualité et représentation de soi », Natacha Chetcuti écrit ces lignes sur l'aspect péjoratif de l'appellation « camionneuse » :

« Le terme butch remplace celui de « camionneuse » dans le contexte social actuel, ce qui évite l'effet répulsif de ce mot. Ce qui est rejeté par les lesbiennes à travers la figure de la camionneuse, ce n'est pas seulement l'emprunt d'attributs masculins, c'est de doubler cet emprunt d'attitudes et de comportements identifiés à ceux des hommes, et en particulier des hommes de la classe populaire, à la virilité perçue comme outrancière. » (, p.85) (C'est moi qui souligne.)

 

Ces lesbiennes qui se revendiquent butch ne revendiquent pas n'importe quelle forme de masculinité. Les différentes configurations culturelles de « féminités » et de « masculinités » sont les résultats du croisement du genre avec d'autres formes de rapports de pouvoir, comme la race ou la classe ; la « camionneuse » incarne la masculinité populaire, une des formes de la « mauvaise masculinité » (trop de masculinité, masculinité outrancière, virilisme), de la même façon que la féminité populaire est souvent jugée vulgaire (là aussi, excessive : trop de maquillage, trop sexualisée, etc.).

 

La narratrice de Garréta n'appartient pas à la classe populaire. Pour autant, la forme de masculinité qu'elle incarne est excessive, pour A. Simon : elle parle de « caricature ».

Il me semble que l'accusation d'excès est une façon d'exprimer son rejet à l'égard d'une configuration donnée du genre. Pour Anne Simon, cette formule-ci du masculin n'est pas bonne.

 

A quoi pourrait ressembler une bonne masculinité pour Simon ? Je l'ignore. Peut-être à une femme libérée . En tout cas, à une femme avec un peu moins de cambouis sur les mains et de whisky dans le foie.

 

Je laisse ce post extrêmement désordonné en suspens. (Parce que ma débroussailleuse à idées est en panne. Vive les friches.)

 

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