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7 mai 2010 5 07 /05 /mai /2010 17:00

Un sujet me préoccupe dont je n'ai toujours pas touché mot ici.

Il y a de cela quelques mois, j'ai cherché ce qui existait sur le sujet, publié en français, et j'ai commandé deux livres pour ma petite maison, qui me sont arrivés par la poste :

1.un numéro de Nouvelles Questions Féministes (Vol.27, n°1 / 2008), intitulé « A qui appartiennent nos corps ? Féminisme et luttes intersexes ».

2. « Ni homme ni femme, enquête sur l'intersexuation », de Julien Picquart, aux éditions de la Musardine (2009).

 

Je ne savais franchement pas à quoi m'attendre pour le deuxième – une maison d'édition presque inconnue de moi jusque-là et un auteur « journaliste indépendant » - ça pouvait être tout et pas mal n'importe quoi ; mais bienheureuse surprise : c'est vraiment un très bon livre – Julien P. a fait un super boulot. J'en causerai davantage plus tard...

 

Je voulais commencer par évoquer l'un des articles de NQF : « la réinvention de la sexualité chez les intersexes », de Loïc Jacquet.

 

(Sommaire et introduction de NQF en ligne ici, les résumés )

 

C'est un petit article de onze pages. Loïc Jacquet est présenté à la fin du numéro comme « un militant trans' d'une vingtaine d'années. Depuis 2003, il diffuse de l'information en français sur les effets des traitements hormonaux et chirurgicaux, en particulier les traitements masculinisants. En puisant dans ses propres expériences de vie, il s'est aussi donné pour objectif de visibiliser les personnes de sexe féminin qui ne se considèrent ni homme ni femme, les identités sexuelles trans' autres que celle de transsexuel « femme-vers-homme-hétérosexuel », ainsi que la diversité des pratiques sexuelles trans'. » (p.162)

 

Les trois premières pages de l'article sont surprenantes pour qui est habitué à la mouture traditionnelle des articles scientifiques, lisses et venant de nulle part. Le propos ici ne vient pas de l'espace, il est bien situé : utilisant la première personne, Loïc J. nous dit pourquoi et comment il en est venu à s'intéresser à la sexualité des intersexes ; il nous dit tout à la fois d'où il parle, à partir de quelles expériences, et quelle légitimité il a à parler.

L'effet d'étrangeté (quand il raconte des épisodes de sa vie, évoque son adolescence, parle des « axes les plus importants de [sa] vie », etc.) est redoublé par le fait qu'il s'agit, ici, d'un aspect éminemment intime de l'existence : le vécu de son identité de sexe et, plus encore, sa sexualité. (C'est peu dire qu'on n'est pas habitué à lire dans des revues scientifiques (même traitant du sexe) des informations sur le vécu de l'auteur.e en matière de désir, de masturbation, d'orgasme, ou sur les changements morphologiques de ses organes génitaux.)

Bref – l'auteur s'expose. L'effet de cette exposition (qui peut sembler... violente ?) n'est pas seulement « épistémologique » (on sait d'où le sujet de la science parle, donc on sait sous quelle lumière et avec quel sourcil relevé scruter l'objet produit). Il y a aussi, à mon sens, quelque chose de l'ordre de... l'empowerment ( ? ) qui est produit ici : prendre la parole, « témoigner », rendre visible, faire advenir à l'existence dans un type d'espace public (une revue), et donc rendre dicible, etc... mais aussi : ici le sujet qui « témoigne » est en même temps l'auteur à part entière de ce texte scientifique. Ca produit un effet particulier, un effet politique, non ? (ouais je reste vaguement dans le flou – je fais ce que je peux ! - mais je l'entraperçois, là, l'effet politique, me semble bien... non ??)

(Le discours est simple, factuel, les phrases semblent posées et défaites d'émotivité, de drame ou d'éventuelle charge de violence ; juste, il énonce.)

 

Dans ces trois premières pages Loïc Jacquet explique donc que le sexe et la sexualité ont très tôt été au centre de ses préoccupations (comme jeune adolescent déjà), et qu'il a « été amené très tôt à [s'] intéresser à des identités et à des sexualités qui sortaient de la norme hétérocentrique de notre société » (p.49). Puis : « Si je me trouve en position d'écrire cet article sur le croisement entre sexe (au sens de sexualités) et intersexualité, c'est pour une raison qui ne coule pas nécessairement de source : c'est parce que je suis trans'. » (p.50) Et trans' ayant choisi de suivre un traitement hormonal : « Ce traitement a entraîné une modification radicale de mon aspect (entre autres) physique, l'aspect et la fonction de mes organes génitaux, mais aussi de mes pratiques et attirances sexuelles ».

Ainsi, sans être intersexe, Loïc Jacquet a vécu et vit avec un corps « queer », un corps qui transgresse la frontière du genre (un corps qui introduit le désordre). C'est depuis cette position, et avec un « désir de trouver des corps assimilables au [sien] » (p.51), qu'il a été amené à réfléchir sur la sexualité, à échanger, récolter des témoignages, des informations, auprès d'autres personnes dont certaines étaient intersexes.

 

La suite dans un tout prochain post...

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Published by Alix - dans Sexualités
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