Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 16:48

Je continue ici le micro résumé d'un article de NQF sur « la Réinvention de la sexualité chez les intersexes », dans lequel Loïc Jacquet s'intéresse « à la richesse et à la multiplicité des sexualités et des pratiques sexuelles de toutes ces personnes qui ont décidé de mettre de côté (ou qui, tout simplement, n'ont jamais été capables de se fondre dans) les codes hétérosexuels (ou homosexuels) signifiant bon gré mal gré les rapports sexuels dans notre société » (p.53).


* * * *

Après les trois pages d'introduction que j'ai évoquées dans le post précédent, Loïc Jacquet développe trois points (avec trois petits cochons, qui mangeaient dans trois bols, et... ;p).

  1. les études montrent que, de fait, on peut faire du sexe de façon satisfaisante en étant intersexe ;

  2. pourtant la sexualité reste pensée, dans le monde médical et en dehors, selon des schèmes strictement binaires, selon lesquelles une sexualité des intersexes est proprement impensable ;

  3. les personnes intersexes, par les sexualités qu'elles inventent, ouvrent des portes pour penser et pratiquer le sexe en dehors / au-delà du système hétérosexiste.

* * * *

      1. Des enquêtes démontrent tout à la fois l'existence de pratiques sexuelles satisfaisantes chez les intersexes et la difficulté pour les acteurs du monde médical et au-delà de reconnaître cette réalité.


Loïc Jacquet évoque tout d'abord une recherche menée dans le milieu médical des années 1950 sur la vie de personnes intersexes non traitées, c'est-à-dire n'ayant subi ni chirurgie ni traitement hormonal. Cette étude portant sur pas moins de 250 cas conclut, d'une manière générale, à une évolution positive des personnes, qui vivent dans leur ensemble une « vie normale » (« loin de manifester des traumatismes psychologiques et des maladies mentales » p.52). Ces personnes ont développé une identité de genre « stable et saine », ainsi qu'une « image de soi pleine d'assurance ». Elles témoignent par ailleurs d'une vie sexuelle qu'on pourrait là aussi qualifier de « normale ».

Un peu plus loin, L. Jacquet mentionne d'autres documents médicaux (thèse de médecine, article) qui rapportent des informations allant dans le même sens, ayant trait à une sexualité épanouie.


Pour les acteurs du monde médical, cependant, c'est en général l'incrédulité qui domine.

Il n'est pas réellement possible que des personnes puissent faire du sexe avec de tels organes génitaux, semblent-ils penser in fine.

Pour l'auteur de la recherche, il s'agit de John Money, nous révèle L. Jacquet - le médecin qui a ensuite défendu le plus ardemment la réassignation chirurgicale précoce des nouveaux-nés. Ce revirement radical reste mystérieux ; on peut au minimum penser qu'il ne donnait pas complètement foi à la thèse de la « vie normale » des intersexes.

D'autres auteurs utilisent des formulations qui traduisent nettement leur incrédulité (« le sujet prétend... »).


Plus généralement, la pratique généralisée de la réassignation témoigne de la croyance qu'il n'est pas possible de vivre bien en étant et restant intersexe. Si la sexualité n'est pas la seule dimension prise en considération dans ce jugement, reste qu'elle joue un rôle important dans la façon dont les « bons » organes génitaux sont pensés. 

 

   2. Le genre construit le sexe, et un sexe pensable doit être apte à la relation sexuelle hétéronormée.


Les pages 45 à 54 de mon petit livre bordeaux préféré () expliquent merveilleusement pourquoi et comment « le genre précède le sexe » : « l'intersexualité bouleverse la causalité du sexe biologique à tel point que les protocoles de traitement, notamment sous l'influence de John Money aux Etats-Unis, se concentrent désormais sur ce que Money a défini comme « le genre », c'est-à-dire comme les standards relatifs à l'identité sexuelle socialement définie, pour normaliser les corps. Le genre devient, dans ces conditions, le fondement ultime du sexe, entendu comme la bicatégorisation sexuelle des individus. » (Elsa Dorlin, p.45)


Lors de la naissance d'un enfant dont les organes génitaux présentent une ambiguïté, un protocole de traitement est mis en place par l'équipe médicale pour assigner en urgence un sexe bien défini – mâle ou femelle - au nouveau-né. Il ne s'agit pas alors de découvrir le « vrai sexe » de l'enfant – il n'existe pas – mais de décider de quel sexe sera le plus vraisemblable (au vu de l'évolution prévisible de l'enfant et du développement à venir de caractères sexuels secondaires), le plus « facile à réaliser », et le plus « convaincant ». Dans ce choix interviennent des définitions normées de ce que doit être un sexe masculin « satisfaisant », et un sexe féminin « satisfaisant ». C'est dans ces définitions que des éléments relevant clairement du social, et donc de la norme sociale et culturelle de genre, entrent en jeu.


Pour le dire vite, un « bon » sexe masculin, un sexe masculin acceptable, doit être capable de pénétration, tandis qu'un « bon » sexe féminin doit pouvoir être pénétré. « La pénétration est le seul critère d'un vagin réussi : l'amplitude de l'ouverture, la lubrification, la sensibilité orgasmique ne sont pas des priorités, alors que le pénis réussi doit être apte à l'érection et d'une taille acceptable pour les canons de la virilité. » (p.46)

« Comment expliquer plus clairement que le vagin, le pénis, les lèvres et le clitoris ne fondent aucune bicatégorisation sexuelle « biologique », la définition de leur fonctionnalité obéissant aux seules prérogatives hétérosexistes du genre? » (p.47)


Loïc Jacquet reprend ces considérations dans son article : d'une part, les acteurs du monde médical ne croient pas, dans leur majorité, qu'il soit possible d'avoir une sexualité satisfaisante avec des organes génitaux atypiques (un micropénis ne permettant pas de pénétration profonde, par exemple) ; d'autre part lors des pratiques de réassignation ils modifient fréquemment les organes génitaux dans le sens d'une plus grande conformité aux normes de sexe (agrandissement du pénis ou accroissement de la taille de la cavité vaginale, par exemple), souvent au prix de la sensibilité orgasmique des dits organes.

Tout ceci montre, encore une fois, le poids de la norme de la « bonne sexualité » dans la façon dont sont pensés les sexes. Une sexualité réinventée, par exemple par des personnes intersexes, peut être un levier pour concevoir différemment les genres et les sexes.


* * * *

Je continuerai et terminerai ma présentation de l'article de L. Jacquet dans un troisième et dernier post.

Partager cet article

Repost 0
Published by Alix - dans Sexualités
commenter cet article

commentaires

Présentation

Où êtes-vous ?

Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

Pages