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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 10:27

  Si l'on ne devait lire qu'un seul article dans le recueil l'Invention du naturel, ce serait sans doute celui de Cynthia Kraus : « La bicatégorisation par sexe à l' "épreuve de la science". Le cas des recherches en biologie sur la détermination du sexe chez les Humains. »

C'est certainement l'article qui ébranle le plus fortement cette croyance en forme de conviction, en nous intimée depuis la plus tendre enfance : « il y a deux sexes », des filles et des garçons, des hommes et des femmes.

La lecture de cet article se vit comme une expérience qui transforme (après avoir été digérée).

cynthia-kraus.jpgCynthia Kraus est maîtresse de conférences à l'Université de Lausanne, en « études de genre » et « études sociales des sciences ». Avant d'obtenir un poste en Suisse, elle a été visiting scholar à l'Université de Berckeley, invitée par Judith Butler, dont elle est proche.

Judith Butler faisait également partie de son jury de thèse, une thèse soutenue en 2001 et intitulée :« Towards a Drosophilosophy: Knowing Sex in the Fruit Fly, or How to Do Scientific Things with Sex ». Son terrain consistait en l'étude ethnographique d'un laboratoire de sciences biologiques, spécialisé dans la détermination du sexe chez la mouche drosophile. Elle adoptait alors la perspective prônée par Evelyn Fox Keller sur la science : observer et analyser comment la science se fait au jour le jour, de la façon la plus concrète, mettant en jeu des acteurs et des actrices, des lieux, des outils, des institutions, pris dans des systèmes de contraintes, de négociations, de croyances et de valeurs – et comment ces processus influent sur le produit fini de la science (les « faits scientifiques "découverts" »). Par la suite elle a traduit de l'américain vers le français Gender Trouble de Butler pour les éditions La Découverte.


L'un de ses principaux thèmes de recherche, tels que listés sur sa page de présentation sur le site de l'Université de Lausanne, est « le genre dans la construction des objets de savoir » - ce qui tombe en plein dans le sujet de l'Invention du naturel.

En quoi et de quelles façons le genre, conçu à la fois comme régime politique (système d'oppression des femmes) et régime épistémologique (système d'idées, d'oppositions, de croyances, « champ de métaphores socialement et scientifiquement efficaces »), influe-t-il sur la construction des savoirs en général (dans le champ des sciences de la vie, de la médecine et de la santé, mais aussi dans les sciences humaines et sociales) ? En quoi le genre modèle-t-il la science ? Quels sont les résultats de ce modelage (quels biais sont introduits), et comment le genre « s'y prend-il », où et comment opère-t-il ?


Tout comme E.F. Keller avait choisi l'étude de la fécondation comme levier et point d'application de sa démonstration – un objet scientifique a priori saturé de significations symboliques touchant au genre, Cynthia Kraus centre son regard sur les procédés scientifiques de détermination du sexe. Chez la mouche drosophile, dans un premier temps, puis chez les Humains. Un objet, là aussi, a priori particulièrement propice à l'immixtion de croyances culturelles et sociales dans la science, ou, pour le dire autrement, particulièrement exposé à l'emprise du régime épistémologique du genre.


Avant d'entrer dans le cœur de mes notes, j'aimerais noter que C. Kraus mène également des recherches sur l'intersexualité, au sein d'équipes interdisciplinaires. Elle travaille à la fois avec des mouvements militants intersexes et des représentants du corps médical (pédopsychiatres, psychanalystes, chirurgien·ne·s, endocrinologues). Elle a participé à l'organisation d'un séminaire (en 2005-2006) et d'un colloque international  (en 2008) sur la question, et a coordonné avec quatre autres personnes le numéro 27/1 de la revue Nouvelles Questions Féministes (que je me suis procuré et dont j'ai déjà touché un mot ici), aux titres, je trouve, réellement vibrants : « A qui appartiennent nos corps ? », pour le titre d'ensemble, et surtout « Démédicaliser les corps, politiser les identités » pour le titre de l'édito. (Je reviendrai sur ce numéro dans la Méduse, ainsi que sur le livre de Julien Picquart paru à la Musardine : « Ni homme ni femme, enquête sur l'intersexuation ».)


Cet intérêt pour l'intersexualité n'est bien sûr pas sans lien avec les questions de « genre dans la construction des objets de savoir ». Les corps humains comme objets de science sont construits aussi via le prisme du genre comme régime épistémologique, et comme tels, ils sont sexués, ils deviennent sexués, en corps féminins et corps masculins.


Ce que nous propose Cynthia Kraus dans cet article, c'est de montrer que la science (ou l'observation, la prise en compte des "faits" comme on voudra bien l'appeler) ne vient pas d'abord établir qu'il y deux et seulement deux sexes, pour que notre monde se fonde ensuite sur ce « fait naturel », mais qu'à l'inverse, parce que notre monde est fondé sur cette dichotomie exclusive de deux et seulement deux sexes, la science est sommée de démontrer a posteriori que cette dichotomie existe en soi, dans la nature. Parce que le genre structure nos sociétés, parce qu'il traverse et modèle la science, la science s'acharne à produire et reproduire la différence des sexes comme « fait naturel ».


C. Kraus attire notre attention sur les ratés du moteur : elle fixe le regard sur ce qu'on cache pudiquement, ce qu'on nie doucement, ce qu'une grande partie du corps scientifique et médical ignore ou dénie : la science du XXIe science ne parvient pas à démontrer qu'il existe deux et seulement deux sexes. Elle patauge - finalement, elle échoue. Et le genre comme puissant régime politique et épistémologique continue seul à faire tenir debout cette conviction, envers et contre l'avancée actuelle de la science : « c'est une évidence ! Tout humain est soit homme soit femme ! Ça ne peut pas être autrement ! »

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Published by Alix - dans Sexe-genre
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commentaires

gab 10/03/2011 16:04



La suiteeeeeee !!! on veut la suite !!! GO ALIX GO ALIX ! lol 



Alix 11/03/2011 11:14



Rha ouais, merci pour les encouragements, miss Turtle arrive, promis !! Un peu du mal à me sortir de cette douce léthargie comateuse qui m'enveloppe, tu-vois-tu ?.... Doucement, mais sûrement, la
suite arrive à pas de limaçon



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