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22 août 2010 7 22 /08 /août /2010 11:13

Nous avons vu que le courage et la dignité, pour les jeunes filles Ibos et les mères célibataires françaises, n'avaient rien de commun avec ces mêmes valeurs invoquées par leurs homologues masculins. Mobilisées en situation d'oppression, ces valeurs « générales » produisent des effets de limitation pour le dominé, et servent la domination du maître.

 

Faut-il comprendre que les valeurs générales ne doivent jamais être utilisées par les dominés, qu'elles ne sont d'aucun secours pour résister, pour lutter ?

Ce n'est pas ce qu'écrit Nicole-Claude Mathieu.

 

« Je ne suis pas en train de dire ce que pensent beaucoup de femmes : que les dominé(e)s devraient abandonner les valeurs « générales » (dites « mâles ») pour des valeurs « spécifiques-dominés ». » (p.196)

 

Elle distingue deux façons d'utiliser ces valeurs « générales » :avant la prise de conscience de son oppression, et après.

« Ce n'est pas du tout la même chose de reprendre une notion générale à son bénéfice après avoir compris qu'elle vous desservait que de l'utiliser avant – auquel cas elle n'est qu'un instrument de mystification. » (p.196)

 

Quand il se réfère à une valeur « générale » avant d'avoir compris qu'elle le dessert, le dominé a l'illusion qu'il use des mêmes valeurs que le dominant, qu'il accède à la généralité, qu'il agit comme sujet libre, au même titre que le dominant. Cette « fausse symétrie » est une mystification ; créant la confusion de la conscience, elle l'empêche d'avoir accès à « la notion même de son oppression ». (Or l'une des violences de la domination consiste à limiter l'accès « aux connaissances, aux valeurs, aux représentations... y compris aux représentations de la domination » (p.216).)

 

Utiliser ces mêmes valeurs après, en revanche, est nécessaire : car c'est parmi ces valeurs « générales », « c'est-à-dire forgées à partir de la situation du dominant », qu'on trouve celles qui « [servent] au mieux, dans chaque culture, l'expression de la notion de « personne », de la notion d'humanité » (p.196). L'histoire des luttes d'émancipation atteste que c'est aussi en s'appuyant sur ces valeurs dites « générales » que des dominés se sont libérés, ou ont tenté de se libérer.

 

Toutes les valeurs « générales » d'une société ne sont néanmoins pas bonnes à utiliser pour la résistance ; certaines servent structurellement la domination, comme la valeur « mariage » et « production d'enfants », écrit Nicole-Claude Mathieu.

« Pour distinguer une valeur de domination (par rapport au groupe dominé en question) d'une valeur qui pourrait devenir « de libération » (qui pourrait – après prise de conscience – être réutilisée à son profit par le dominé), il faut dans chaque société se demander à quel groupe elle s'applique principalement. » (p.196)

 

Voilà ce que dit, en substance, NCM de cette histoire d'utilisation de valeurs-outils du maître, forgés à partir de la situation du maître, à l'éventuel profit du dominé.

 

Ce dernier passage, qui mentionne en particulier la production d'enfants comme valeur structurelle de la domination dans notre société, soulève une question. (Il est indéniable que cette valeur s'applique principalement au groupe des femmes.)

On pourrait formuler (très) grossièrement notre question de cette façon : le désir d'enfant chez une femme dans notre société sert-il nécessairement la domination masculine ?

(On pourrait dire « oui mais » ; en fait, on pourrait dire et écrire beaucoup beaucoup de choses, car ce sujet bien épineux de la maternité, du statut de la maternité et de celui du désir d'enfant au sein de la pensée féministe est une grosse boule de questions et de subtilités.) (Rien que d'y penser, j'ai des sueurs froides, et mal au ventre.)

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