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18 août 2010 3 18 /08 /août /2010 21:05

« Les outils du maître ne détruiront pas la maison du maître » : cette phrase d'Audre Lorde m'a tout de suite fait penser à un passage de l'Anatomie politique de Nicole-Claude Mathieu (sans doute parce que je ne retiens pas grand chose, dans ma tête de piaf, et que ce bouquin de NCM fait partie des rares choses que mon cortex parvient à contenir, et qui colle à mon crâne comme à une poêle).

 

Après examen, il s'avère que Lorde ne parlait pas de la même chose que Mathieu.

 

Tant pis - j'en cause tout de même ici : « du « partage » des valeurs », pages 190 et suivantes.

 

Ces quelques pages prennent place dans l'un des articles du recueil que constitue L'Anatomie politique : « Quand céder n'est pas consentir », que je me suis attelée à résumer en quatre parties, ici, , et .

 

Dans cet article Nicole-Claude Mathieu s'attaque au problème du consentement des dominés. Consentement (total ou partiel) qui est postulé dans nombre de thèses portant sur les logiques de domination, sorte d'antienne de la philosophie politique (depuis le fameux discours sur la servitude volontaire de La Boétie jusqu'à la « contrainte tacitement consentie » de Bourdieu).

 

Afin de démontrer que parler de « consentement » n'est pas scientifiquement acceptable, NCM développe plusieurs lignes d'argumentation, qui consistent toutes à « ramener le réel » dans la théorie politique, dans une logique matérialiste (la deuxième partie de l'article a ainsi pour titre « la part réelle de l'idéel, pour les femmes » (p.154)), et de cette façon à montrer que les deux pôles de la relation de domination ne sont pas des sujets à conscience identique, des égaux bénéficiant des mêmes ressources, dont l'un pourrait librement consentir au pouvoir de l'autre.

 

L'une des façons de « ramener le réel dans la théorie » consiste à tourner son regard vers les conditions matérielles de mobilisation de certaines valeurs dites « générales » dans notre société, comme le courage, la dignité, l'autonomie ou la force personnelle.

Si les sujets (les hommes et les femmes) partagent les mêmes valeurs, et les utilisent dans les mêmes conditions, alors ces valeurs peuvent constituer une base commune, à partir de laquelle ils et elles pourraient décider d'exercer ou de laisser exercer certaines formes de pouvoir.

En revanche s'il s'avère que le courage ou l'autonomie ne signifient pas la même chose pour les unes et les autres, le « contrat de consentement » est faussé.

 

NCM se penche donc sur les différentes manières dont le groupe des femmes et le groupe des hommes se réfèrent à des valeurs « générales ». Elle analyse deux exemples : la valeur « courage » chez les Ibibio du Sud-Nigeria au milieu du XXe siècle, et la valeur « dignité » dans la France contemporaine.

Un texte de l'anthropologue Jeffreys datant de 1956 décrit les séances de scarification que devaient subir les femmes Ibos avant leur mariage. Il précise que pour trouver un mari, elles devaient se montrer capables de supporter un certain degré de souffrance physique (ce qui nécessite une certaine dose de « courage »), mais ne pas faire preuve de trop de courage dans cette épreuve : « les filles qui ont beaucoup de scarifications sont évitées par les hommes, qui disent qu'une fille qui peut supporter un tel degré de douleur et de souffrance est trop difficile à manier. La battre est sans effet sur elle. » (p.191, Jeffreys cité par Nicole-Claude Mathieu).

Ce courage « mesuré », ni trop ni trop peu, ne s'accompagne d'aucune gloire, d'aucune exaltation de soi, à la différence du courage engagé dans les épreuves des hommes ; c'est une valeur au rabais, selon les mots de NCM. « L'épreuve », écrit-elle, « fortifie sans doute la capacité de « résistance » (au sens de supporter) et brise la capacité de résistance (au sens de refuser) » (p.194).

 

Pour la France, NCM évoque la façon dont certaines mères célibataires en appellent à leur « dignité » ou à la notion d' « autonomie » pour justifier qu'elles subviennent seules à leurs propres besoins et aux besoins de leurs enfants, sans l'aide de leur père. Cette attitude est en un sens rationnelle : elle leur permet de « « traiter » psychologiquement la situation de façon supportable » (en donnant une signification positive à une situation subie), mais « obscurcit la situation de dépendance » et entraîne « la confusion de la conscience » (p.195).

( Plus loin, Mathieu rappelle que ce n'est pas la même chose d'utiliser une idée, une représentation ou une valeur « en réponse à une violence, pour s'expliquer une violence subie », et d'utiliser la même idée (représentation, valeur) « pour exercer cette violence » (p.217))

 

Les valeurs sont invoquées dans des situations concrètes. Quand il s'agit de situations d'oppression, elles n'ont pas les mêmes significations et les mêmes effets concrets pour les deux parties. Les valeurs dites « générales » ne recouvrent en fait pas les mêmes réalités pour le dominant et le dominé. Il n'y a pas de « partage » des valeurs.

« La valeur prétendument générale et commune aux deux parties n'aura pas la même coloration dans la conscience (et, plus grave, dans l'inconscient) pour le dominant et le dominé, car les effets concrets qui accompagnent l'utilisation de cette valeur par le dominé sont des effets de limitation, de pauvreté matérielle et / ou de pauvreté mentale » (p.195).

 

Je reviens dans le post suivant sur l'utilisation des valeurs usées par le dominant par le dominé, pour envisager la réponse que propose Nicole-Claude Mathieu à cette question : le dominé peut-il recourir aux valeurs-outils du maître pour lutter contre l'oppression du maître ?

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commentaires

Bader 28/08/2010 13:14


Très intéressant ce discours sur les valeurs. J'avais commencé une petite série sur les valeurs républicains ici :
http://bader.lejmi.org/2009/11/03/nous-navons-pas-les-memes-valeurs-disent-ils/

J'avais trouvé également cet article sur le symbolisme :
http://enquete.revues.org/document38.html
ce court recueil sur le schème-souche de la domination symbolique :
http://enquete.revues.org/docannexe.html?id=197


Alix 28/08/2010 22:57



Merci beaucoup pour ces références dans lesquelles je vais me plonger incessamment !



anna lo 20/08/2010 10:46


Salut,
Comme toujours merci pour attirer l’attention sur des passages « oubliés » de l’Anatomie politique – c’est un vrai trésor sans fin ce recueil. Et là, tu m’as fait réaliser que pour la question de
la production du corps des femmes, on y trouve des références indiquées nulle part ailleurs.
J’ai voulu juste signaler le texte que je viens de découvrir via ton blog – ce n’est pas sur la question de partage de valeurs mais sur le consentement – je le trouve très intéressant mais
l’absence de référence à l’article de Mathieu est surprenant ! Voir :
http://www.chiennesdegarde.com/article.php3?id_article=421
Plutôt à mettre au lien avec tes textes précédents sur la question du consentement indiqués plus haut. En tout cas je pense qu’à l’occasion ça sera intéressant de le discuter sur ton blog…Je te
donne du boulot….


Alix 20/08/2010 20:29



Merci Anna pour ta lecture et pour ces références :)
L'article de Marzano est bien intéressant...

Mmmh... je te mets un peu ce que cela m'inspire... en attendant t'en discuter plus avec toi

1. quand je réfléchis à l'idée de "consentement" je tombe vite dans des méandres complexes quasi métaphysiques - liberté, conscience, volonté, aliénation, blablabli - je m'y perds - dans une soupe d'idées philosophiques - d'autant qu'on peut ajouter à ce qu'écrit
Marzano (pour mettre un peu de sel ;p) la problématique de... la "colonisation" / le brouillage de la conscience (l'aliénation, si on veut l'appeler ainsi), qui peut nous amener à nous demander
"jusqu'où ramper librement" (rapport aux "fantasmes de domination" etc.)


http://jesuisvenuemechangerenpierre.over-blog.fr/article-jusqu-ou-ramper-librement-47610828.html


......... lire cet article de Marzano m'a aussi remis en mémoire toutes les questions qui m'étaient venues à la lecture du début de "La vie sexuelle de Catherine M." (de Catherine Millet - oui le
début, parce qu'au bout de 50 pages ça devient aussi lassant qu'un mauvais film porno... :p)
Moi, quand je réfléchis à l'idée de "consentement", j'ai la double impression que ça me passionne, et que je dis des banalités .

2. Pour me sortir de cette soupe d'idées, je ne vois qu'un moyen (pour moi en tout cas)  - pour appréhender des questions comme celle que traite Marzano ici (le porno), ou d'autres, proches,
qui suscitent en général le même genre d'interrogations et de débats (la prostitution) : ancrer le plus fort possible son discours dans le réel - être méga matérialiste (mais pour de vrai !) Se
soustraire à la discussion abstraite sur des idées (l'idée de la pornographie, l'idée de la prostitution, etc.), mais partir d'une connaissance du terrain, ou plutôt des
terrains, et des situations réelles, vécues.

3. Pour ce qui est du porno, j'aurais juste trois trucs à dire (mince je vais me mettre à faire des arborescences dans mes réponses de comm' - je souffre de logorrhée j'crois bien )

A. Vive le porno féministe et queer !

B. Je pense qu'il y faut garder à l'esprit l'exigence de "ne pas parler à la place de", et de ne pas faire violence aux personnes avec des discours, en les privant, dans ces discours, du statut
de sujets (ça peut être une violence assez trash) ; je pense qu'il y a un grooooooooooos boulot de réflexion à mener (pour moi), autour de la notion de "victime", de tout ce qu'il y a
derrière....... et de la violence que peut ("peut" - pas obligé) constituer l'assignation de quelqu'un.e au statut de victime (sur le mode : "tu es une victime que tu le veuilles ou non"). J'ai
aucune opinion claire sur ces questions, juste la conscience... que c'est compliqué, et que la suspension du jugement est sans doute une bonne chose, faute de mieux.

C. une question me semble importante, dans la réflexion sur et autour du porno (le porno dans sa version dominante, hétérosexiste, industrielle et tutti quanti) (ce dont parle Marzano dans cet
article, donc) : celle des rapports entre le travail d'actrice porno, et les autres formes de travail qui mettent en jeu le corps de façon violente (fatigue, usure, souffrance, déformation), et
l'humiliation (par exemple le travail en usine). En quoi c'est semblable, et en quoi, peut-être, c'est différent ? [Il y quelque chose qui se joue là, il me semble, qui est lié à la sexualité
comme sacrée, au sexe comme sanctuaire... et / ou à la sexualité comme lieu éminent du pouvoir.... bref, j'arrête là ma soupe de pseudo-idées pré-mâchées - pour dire juste que ya matière à
cogiter !!]






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Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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