Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 14:10

  La présentation du 3 mai dernier au CERI sur le thème « comment peut-on être féministe islamique » se concluait par la prise de parole d'Elsa Dorlin, qui intervenait après l'introduction de Stéphanie Latte Abdallah et les focus respectifs d'Azadeh Kian sur l'Iran et d'Amélie Le Renard sur l'Arabie Saoudite.

 

Pour Elsa Dorlin le féminisme islamique peut être appréhendé selon trois perspectives différentes : il est d'abord une interrogation, qui permet de maintenir ouvert le questionnement sur le féminisme, un objet d'études ensuite, et enfin un point de vue. Cette dernière perspective s'inscrit dans l'approche plus large des épistémologies du point de vue, qui a bouleversé les mouvements féministes et la théorie féministe, et qui consiste à s'interroger sur « qui parle » : qui est ce « nous » de « nous les femmes », qui prend la parole dans les mouvements féministes ?

Intégrer les apports de ces épistémologies nouvelles, c'est aussi travailler à élucider son propre point de vue, et se demander quelle est sa propre position en tant que sujet de connaissance, quand on travaille sur le féminisme islamique.

 

Les épistémologies du point de vue sont contemporaines de ce qu'on a appelé la troisième vague du féminisme, marqué par la reconnaissance de la parole et des problématiques des féministes minoritaires, racialisées, pauvres et / ou lesbiennes (artisanes et actrices du Black feminism). S'interroger sur le « nous » de « nous les femmes », c'était reconnaître qu'il désignait d'abord et avant tout des femmes blanches, bourgeoises et hétérosexuelles. Des théoriciennes comme Judith Butler ont plaidé pour un féminisme « non fondationnel » c'est-à-dire qui ne prenne pas comme point de départ une classe ou un groupe de sujets (« les femmes ») préalablement constitué, et clos, mais qui se déploie « sans fondement », sans se poser a priori la question du sujet, du groupe concerné. Il n'y a pas de « nous » au fondement du féminisme qu'appelle par exemple de ses vœux Butler, ce « nous » se construit a posteriori, dans les mouvements.

 

[Butler explicite cette idée au tout début de Trouble dans le genre, dans la première sous-partie du chapitre 1, intitulée : « Les « femmes en tant que sujet du féminisme », pp.59-67 :

 

« La théorie féministe a presque toujours tenu pour acquis qu'il existe une identité appréhendée à travers une catégorie de « femmes » qui non seulement introduit les intérêts et les buts féministes dans le discours, mais définit également le sujet pour lequel la représentation politique est recherchée. […]

Récemment, cette conception prédominante du rapport entre théorie féministe et politique fut mise à rude épreuve au sein même du discours féministe. On n'y conçoit justement plus le sujet-femme en des termes stables ou permanents. […]

[…] le féminisme bute sur le même problème politique chaque fois que le terme femme est supposé dénoter une seule et même identité. Plutôt qu'un signifiant stable qui exige l'assentiment de celles qu'il prétend décrire et représenter, femme, même au pluriel, est devenu un terme qui fait problème, un terrain de dispute, une source d'angoisse. […]

Peut-être, à ce moment charnière de la politique culturelle […], l'occasion se présente-t-elle de réfléchir dans une perspective féministe sur le mot d'ordre de construire un sujet du féminisme. […] Les pratiques d'exclusion qui fondent la théorie féministe sur une notion des « femmes » en tant que sujets ne sabotent-elles pas paradoxalement l'ambition du féminisme d'élargir sa prétention à la « représentation » ? […]

La construction de la catégorie « femmes » comme un sujet cohérent et stable n'est-elle pas, à son insu, une régulation et une réification des rapports de genre ? […]

L'identité du sujet féministe ne devrait pas être au fondement de la politique féministe, quand la formation du sujet relève d'un champ de pouvoir qu'on occulte au nom de ce fondement. Peut-être la « représentation » finira-t-elle paradoxalement par n'avoir de sens pour le féminisme qu'au moment où l'on aura renoncé en tout point au postulat de base : le sujet « femme ». »]

 

Le féminisme islamique, énonce Elsa Dorlin, est un point de vue indispensable dans la planète féministe, qui a été jusqu'à présent minoré / ignoré. Ce point de vue nous donne les moyens de provincialiser le féminisme occidental, ou plutôt « du premier monde » - car Dorlin nous dit détester l'opposition orient / occident qui transforme, de façon très problématique et dangereuse, des antagonismes sociopolitiques en oppositions culturelles.

 

Remettre dans la lumière ce point de vue que l'on avait négligé nous oblige à penser à la multiplicité des modalités de subjectivation sexiste, c'est-à-dire à la multiplicité de vécus possibles de ce rapport de pouvoir. Les expériences du pouvoir et de la domination sont très différentes car situées, et peuvent même nous paraître contradictoires. Certaines revendications, liées à certaines modalités du vécu du sexisme, peuvent sembler non féministes à d'autres, qui ont expérimenté d'autres vécus. En d'autres termes, aux différentes modalités de subjectivation sexistes correspondent différentes modalités d'émancipation.

 

Les féminismes islamiques nous rappellent également que les processus de sécularisation ne sont pas nécessairement au fondement des mouvements d'émancipation (en général, et féministes en particulier).

On assiste grâce à l'intégration de ce nouveau point de vue à une reconfiguration de la cartographie des féminismes : comprendre le point de vue des féministes islamiques, c'est comprendre que la cartographie qui sépare les mouvements selon la ligne de la religion est obsolète (cette conception ferait du féminisme islamique un parfait oxymore, un mirage, un phénomène impossible comme les dessins d'Escher).

Les lignes de fracture entre les mouvements apparaissent bien mieux quand on est attentifs aux revendications des actrices (et plus seulement au caractère religieux ou non religieux).

 

L'action des féministes musulmanes nous montre d'autre part la façon dont les outils pratiques et théoriques du féminisme et des luttes d'émancipation circulent : les textes, les concepts, les expériences des précédents mouvements voyagent, sont modifiés, repensés, réutilisés.

 

On assiste à une lutte de labellisation, autour de la question de ce qui est féministe et de ce qui ne l'est pas, de qui est féministe et de qui ne l'est pas ; Elsa Dorlin estime qu'on ne peut pas tout rassembler sous cette étiquette – toutes les femmes engagées ne se disent d'ailleurs pas elles-mêmes féministes.

 

Great Wall of Feminism 3rd world 750

Partager cet article

Repost 0
Published by Alix - dans Elsa Dorlin
commenter cet article

commentaires

mebahel 15/12/2010 10:42



Alix: okay mettons que j'aie mal pigé ton propos.


Mais cette phrase là:  '(les Quakers étaient graaaaaaaaaaaaaave féministes et
progressifs...')


ne portait pas, pour moi, à confusion :-)



Gab 13/12/2010 01:49



Al ! vive ton blog, c'est grâce à lui que je viiiiiiiiiiiiiiiiiiiiens tout juste de piger qu'elle était mon vrai vrai vrai problème...je relis mon com, et je me dis mais "pourquoi cet arrière
fond" c'est que j'ai l'impression que les féminismes religieux sont des féminismes hétérocentrés. Ce qui doit être nuancé car plein de féminismes séculiers sont hétérocentrés loool Mais disons
que je pense que c'est dur au sein d'une religion de faire valoir le transbipédégouinisme, comme si en gros pour les séculières, il y aurait peut-être une chance, mais qu'avec la religion, c'est
juste MORT. Encore avis à nuancer mais ça explique mon point de vue. J'ai eu une révélation là lol Et pour moi baaaah ça compte quoi le transbipédégouinisme. Donc voilà je crois qu'en plus de
l'extériorité, et de mon anticléricalisme, il y a mon centrage transbipédégouinien, qui lui aussi révèle son biais occidental (ce qui n'empêche pas qu'il y a des non hétéro-as et cisgenres
ailleurs qu'en occident)



Alix 13/12/2010 10:49



Vive toi !


(en même temps, c'est drôlement précieux comme centrage - t'imagines la force de traction et le nombre de centrages transbipédégouiniens qu'il faudrait entasser pour faire un tout petit peu
bouger le centrage hétéro du monde........ ;p)



Gab 13/12/2010 01:38



Moi j'ai compris ce que tu voulais dire sur les différentes stades de racisations. Je crois t'avoir suivie, tu as été claire t'inquiète !


 


Après autant je trouve ça violent de dire à une femme qu'il ne faudrait pas garder son voile parce qu'elle est soumise et aliénée je trouve ça violent que d'autres soient vues comme aliénées
parce qu'occidentalisées et qu'elles vivent les choses comme "la modernité". En fait ce qui me gêne, c'est que des femmes racisées peuvent penser que passer par la religion c'est être
instrumentalisées par les mecs religieux, du coup je ne crois pas que ce point de vue (comme l'autre) soit "extérieur" ou "blanc". Je pense par contre que la difficulté pour celles qui le pensent
c'est d'être récupérées par des racistes qui trouveraient ça très bien qu'on tape sur une certaine religion. ( Hmm quoi qu'on pourrait réfléchir au fait que pour les autres, la difficulté serait
d'être récupérées par des sexistes qui trouveraient peut-être très bien que les femmes restent "en religion". Je ne sais pas si c'est mieux...Donc c'est vraiment dur de "parler" selon les
contextes. (Bon j'ai souvent l'impression que selon ce qu'elles préfèrent les féministes blanches donnent les bons points au discours de racisées auxquelles adhèrent et ne se rendent pas
forcément compte qu'elles peuvent aussi être "paternalistes" sur certains points quand elles sont antiracistes que les "féministes" racistes. Bon remarque perfide d'une personne en colère, c'est
pas à prendre comme un vrai argument lol)


 


Après bon c'est sûr qu'on va pas aller dire aux gens" ouais en fait vous n'êtes pas de vraies féministes" , elles font ce qu'elles veulent...je pense que ce que tu dis poses la fameuse question :
quand a-t-on le droit d'avoir un avis ? Il est possible que vu le contexte et nos extériorités par rapport au féminisme islamique, il faudrait se garder d'en avoir. Franchement, ça je pense que
l'idée peut se poser, et c'est peut-être là où Mehabel et moi on pèche c'est qu'on croit que fondamentalement féminisme ça ne peut pas aller avec religion car  généralement cette dernière
(enfin les religions) circonscrit une identité féminine pour expliquer comment unetelle devrait fonctionner. Ou alors (et là ce sera à la mode de l'église évangélique dans laquelle j'ai grandi),
droits des femmes = valorisation du féminin, le féminin n'est plus de la merde, c'est bien, on doit le chérir MAIS cela doit rester le féminin. Les gouines, les butch, les trans pourront toujours
crever dans cette vision évangélique des "droits des femmes". Donc peut-être que pour les femmes hétéros mariées ça a des avatanges, mais franchement les identités hors femmes (et non hommes)
dans les religions, bonjour...


Mais ce que je disais, c'est que parce qu'on pense ce que je viens de dire, on commet peut-être un pas de trop.  Après c'est sûr que vu que même lorsqu'on consent à ne pas donner un avis vu
la violence que cela peut constituer dans un contexte, le simple fait de retranscrire les actes et paroles de certains courants et pas d'autres, ça reste situé, du coup moi j'aimerais bien
m'intéresser aux féministes qui sont dans les mêmes pays que les féministes islamistes et qui critiquent leurs approches. Mais bon en gardant le devoir de pas me la jouer unetelle a compris, elle
a raison par rapport à unetelle etc.



mebahel 12/12/2010 13:36



Ha et en pas oublier non plus l'ultra-puritanisme des quakers et autres protestantismes: en général ça tombe sur les femmes, ça aussi.


Non vraiment, que le protestantisme soit féministe.. que vas-tu penser là, allons.



Alix 12/12/2010 14:10



 


Oui oui Mehabel, tu
as raison !! le protestantisme et « les protestants » en général ne sont pas féministes !! Pas du tout !


Mais en même temps,
ce n'est pas ce que j'ai écrit....


J'ai écrit
qu'historiquement, des pensées et des mouvements féministes s'étaient ancrés dans la religion (par exemple dans le protestantisme), et ça, tu ne peux pas le nier ! Un mouvement féministe très
puissant s'est développé sur la base des idées protestantes, notamment chez les Quakers, et ça a donné Lucretia Mott, Elisabeth Cady Stanton, Amelia Bloomer, Susan B. Anthony, etc.
….....


En fait, je crois
que tu confonds ce que le protestantisme veut faire des femmes, et ce que les femmes font / ont fait du protestantisme, historiquement.


En même temps,
Elisabeth Cady Stanton, par exemple, critique la pensée religieuse de l'époque, et l'interprétation de la Bible, dans son bouquin « The Woman's Bible » en particulier (deux volumes
publiés en 1895 et 1898) : c'est une critique internedu protestantisme (qu'elle ne laisse pas indemne !), et qu'on peut comparer à ce qu'ont évoqué Stéphanie
Latte-Abdahhal, Azadeh Kian et Amélie Le Renard à propos du féminisme islamique... Ces femmes ne sont pas passives par rapport à la religion !


Après, comme je l'ai
bien écrit et comme l'ont rappelé toutes les intervenantes, toutes les femmes engagées dans ces mouvements ne se revendiquent pas « féministes » (certaines oui, mais pas toutes). Et
pour celles qui se proclament féministes, est-ce à nous d'aller leur dire, de façon normative, « non désolée mais nous n'êtes pas des vraiesféministes »
?...


Pour ta dernière
question, je ne sens pas du tout légitime pour y répondre, je n'en sais rien ; il faudrait la poser à des personnes qui connaissent le sujet !! (pour avoir autre chose que mon opinion qui est de très très peu d'intérêt à mon avis............
;p).







mebahel 12/12/2010 13:35



Flûte j'avions point finitu:


"A mon avis, quand la foi et l'engagement religieux sont centraux dans la façon dont
tu te construis comme sujet (ce qui est le cas de bon nombre de femmes sur la planète), tu peux tout de même (c'est ce que je pense) développer une pensée et des actions qui vont dans le sens du
féminisme, d'une meilleure vie et de plus de droits pour les femmes -"


Mais bien sûr, sauf que, tu le dis toi même, il s'agit là d'aller 'vers' ('dans le
sens de') plus de droits pour les femmes ... tout en restant dans le cadre religieux qui les limites drastiquement, y compris en termes de conditionnement, qui reste donc dans
l'implicite.


Donc, je n'appelle pas ça du féminisme.


Mais il est nécessaire que ces luttes existent.


Une question tout de même: que pensent ces personnes là des féministes non
religieuses, pensent-elles que les droits qu'elles pourraient obtenir reviendraient 'aussi' aux femmes laïques, athées etc.. si tant est que dans certains pays, on puisse s'assumer/se revendiquer
comme a-religieu-x-se?


Bon, je bute sur les termes, un peu...









Présentation

Où êtes-vous ?

Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

Pages