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23 janvier 2010 6 23 /01 /janvier /2010 19:51

Le 11 janvier dernier, je me suis incrustée (en bon animal marin que je suis) au séminaire du Cedref (Centre d'enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes, qui dépend de Paris 7) ; Elsa Dorlin y intervenait, sur le thème mentionné dans le titre de l'article.
Je m'en vais vous bégailler une sorte de résumé de ce que j'y ai pioché.

Dans le cadre de la commission d'enquête sur la burqa (et sur l'opportunité d'une loi l'interdisant), différentes personnalités ont été auditionnées ; Elsa Dorlin se proposait d'étudier quelques aspects de l'audition d'Elisabeth Badinter.
Une citation de l'éminente philosophe nous a mis dès l'abord dans le bain - qui disait à peu près ceci : "finalement dessous on ne sait pas si se cache une beauté ou une mocheté, ou même un homme ou une femme."
Dans tout le fil de l'intervention de Badinter, nous dit E. Dorlin, il est question de visibilité et d'identification.

Pour cette raison, le débat autour de la burqa est à mettre en rapport avec la proposition récente d'un "décret anti-cagoule", interdisant de se masquer le visage dans l'espace public. Une telle interdiction existe ailleurs en Europe, en Belgique par exemple. Les raisons invoquées ont trait à la sécurité (pouvoir être repéré / identifié / fiché ? / suivi / surveillé) ; on peut se demander si elles n'entretiennent pas, aussi, des liens avec la question du travestissement.

Elsa Dorlin indique en introduction qu'elle va envisager le discours d'Elisabeth Badinter (ce discours-là en tant qu'il est représentatif de nombreux autres - enfin ça c'est moi qui le dit ; et aussi ce discours en tant qu'il a été très relayé dans les médias) comme "un symptôme dans la construction d'une mythologie nationale". Cette mythologie est à comprendre au sens où Roland Barthes la définissait : comme production d'un système de sens, qui renvoie à une communauté nationale homogène.

Elle s'appuie sur les concepts du philosophe italien Giorgio Agamben ; selon lui, nous sommes passés d'une société où prévalait "la personne sans identité", à une société où prime "l'identité sans personne".
Bon alors là, il faudrait évidemment que j'aie sous la main le dernier livre d'Agamben, Nudités, dans lequel il expose sa thèse d'une "identité sans personne" - ce qui n'est pas le cas ; je n'ai jamais lu ce bon monsieur, et pour dire la vérité, j'ignorais jusqu'à son existence avant de pénétrer dans la salle du Cedref - mince. (En même temps, à en lire une critique/CR, ça me donne pas trop envie de faire le saut.)

Mais comme Dorlin est sympa, elle nous explique un peu la tambouille du bonhomme.
La personne renvoie aux masques sociaux que nous revêtons dans nos diverses interactions (qui est définie, j'imagine, justement par et dans l'interaction : à la fois par ce que je dis de moi (mes vêtements, mon hexis corporelle, etc.) et ce que l'autre décode, interprète et projette) ; quand on apparaît dans l'espace public, on n'est pas nus, on porte des masques sociaux qui sont les signes de nos multi-appartenances. Je reconnais toujours socialement quelqu'un (en reconnaissant ses masques et ses stigmates) ; ce faisant je lui accorde une place dans les rapports sociaux.
Tandis que l'identité... ? heu, je dirais (j'insiste sur le je, dans toute sa faillibilité) que l'identité renvoie à un mode de saisie "fixiste" de l'autre : le nom (point), les infos comme figurant (rigidifiées) sur les papiers d'identité.
Agamben parle d' "identités sans personnes" au sujet de la place grandissante des techniques de la biométrie dans nos sociétés : techniques qui tendent à assimilier l'individu à un ensemble de données (cf le lien vers le CR).
Le primat de la "personne sans identité" caractériserait le modèle de l'universalisme abstrait.

Revenons donc à notre burqa.
E. Dorlin rappelle que le voile intégral est un "signe" très parlant, très clair, pour une saisie de la personne à qui l'on a affaire. En revanche ce voile empêche la "saisie anthropomorphique" (l'expression est d'Elsa Dorlin) de l'individue.
Affirmer, comme l'a fait E. Badinter lors de son audition et comme le font de très nombreux intervenants dans le débat, que le port de la burqa empêche que l'on sache à qui on a affaire, c'est considérer que l'on sait non pas quand on a décodé les signes de l'interaction, mais quand on a vu le visage : vu s'il était noir, blanc, rond, anguleux, beau, laid. Alors on sait qui est en face de nous.

(Mes notes : la burqa est un masque social tout à fait identifiable, un signe social lisible, donc la personne est identifiable. Ce qui pose problème, c'est l'identité.)

Ce traitement du "problème de la burqa" est ainsi un symptôme qui fait sens dans la construction de notre mythologie nationale : être français.e, aujourd'hui, suppose de se soumettre au jeu de la correspondance à un prototype (un jeu de correspondance qui fonctionne de pair avec un processus d'ethnicisation).
Porter la burqa, c'est se soustraire à sa saisie anthropomorphique par autrui, et donc au jeu de la correspondance à tel ou tel prototype.

La reconnaissance sociale ne se fonde plus sur la reconnaissance des masques sociaux qui me situent, mais sur des déterminismes définis une fois pour toutes.

(La suite dans un prochain post... quel suspens.)

(Pour patienter vous pouvez toujours aller faire un saut ici.)

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Published by Alix - dans Elsa Dorlin
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commentaires

Anis 26/02/2011 23:09



Pour Butler, je vais la lire dans le texte car je voulais reprendre mes études pour un master 2 en philo, puisque c'est ma formation de base. Maintenant je ne sais pas si je vais trouver
quelqu'un qui acceptera de diriger ce travail de recherche et les études féminines de Paris VII ne sont pas très accessibles, peu de places.


Je comprends vos arguments et ils sont justes dans une certaine mesure et rejoint la pansée d'un certain relativisme culturel. Toutefois, je suis d'une génération pour laquelle les femmes dans
les campagnes portaient le fichu et moi-même j'ai été contrainte par ma famille d'aller longtemps à l'église ! Pour avoir étudié les représentations de la femme dans les différentes religions, je
crains énormément le poids symbolique de ces représentations. Je vois des femmes bien plus jeunes que moi retourner à des taches que nous avions abandonnées ou partagées avec nos compagnons ou
compagnes. Mais vous avez toutefois raison en ce qui concerne les effets pervers de ces campagnes. J'ai très peur cdes retours en arrière, la fermeture de pas mal de plannings familiaux, le
retour à une nature féminine qui s'épanouirait dans la maternité (je sens plus ma tête que mon utérus). Les pires ennemis des femmes ne sont pas toujours les hommes, mais parfois certaines
femmes. Je me méfie de l'autre quand il n'est qu'autre. Je vous remercie de votre réponse, c'était vraiment intéressant.



Anis 26/02/2011 15:05



Votre blog est tout à fait passionnant pour moi, aussi commencé-je par la fin afin de vous lire dans l'intégralité. J'ai découvert Edith Butler très récemment, ce qui me conforte dans quelques
intuitions et me force aussi à envisager d'autres pistes que je n'avais pas parcourues jusque-là, manque de temps et d'énergie, vie professionnelle etc. Je me suis beaucoup limitée jusque-là à
Beauvoir, Badinter et un certain universalisme de bon aloi. Je découvre d'autres horizons suis beaucoup plus critique avec ces deux auteures-là. Pour autant, je ne comprends pas le contrepied de
la critique en ce qui concerne Badinter, car si la Burqa est un masque social identifiable, et si la question de l'identité demeure cela ne rend pas pour autant moins problématique la question du
vivre-ensemble et du statut de la femme. Mais j'ai vu que vous avez écrit de nombreux articles. Peut-être trouverais-je la réponse plus avant.



Alix 26/02/2011 20:46



 


Bonjour,


très bienvenue par ici, je suis heureuse que vous trouviez des choses qui vous
intéressent ! Je me fais un plaisir de découvrir à mon tour votre blog :)


Butler est effectivement passionnante, mais difficile d'accès (pour ma part je n'ai
toujours pas réussi à lire son Trouble dans le genre en entier) ; si tout cela vous intéresse je ne saurai que trop vous recommander le petit livre d'Elsa Dorlin, très synthétique, et que je
trouve très clair : « Sexe, genre et sexualités » (aux Puf, juste 150 pages !)


Pour ce qui est de la Burqa, il me semble que le positionnement d'Elsa Dorlin (et de
beaucoup d'autres militant.e.s et intellectuel.le.s), au-delà de son intervention au Cedref ce jour-là, peut se résumer (en gros) de cette façon :




les personnes qui prennent la parole à ce sujet dans l'espace public (politiques, en
premier lieu, et journalistes) se montrent « féministes » sur cette question, mais se foutent complètement de tous les autres combats féministes ; ils considèrent que l'égalité des
sexes est dores et déjà acquise « chez nous », que ce n'est un problème que « chez les autres », « ailleurs », cet ailleurs étant représenté par 1. l'Islam, 2.
les pays étrangers, les pays du Tiers Monde (pays arabes, pays africains, etc.), et donc les immigrés chez nous, 3. les pauvres (les cités représentant un mélange de ces trois catégories). Le
sexisme (et l'homophobie), ça concerne « les autres », mais pas nous. (Et Elisabeth Badinter représente assez bien cette pensée. Pour elle, il n'y a plus de combat à mener chez
nous.)




Souvent ces mêmes personnes (et les discours qu'elles produisent, qui circulent dans
l'espace public) mélangent tout : « burqa », foulard, Islam, islamisme, islam et terrorisme, etc. Ces discours véhiculent la plupart du temps une conception de l'Islam comme
totalement monolithique, sans aucune variante, sans différence entre l'Islam de France et d'Arabie Saoudite, comme s'il n'y avait pas différentes façons (une infinité, en fait) de vivre sa
religion, etc. C'est une « culture » qui est pensée comme univoque, qui « se transmet » comme une « race » en fait...




Cette façon de vouloir « libérer ces femmes » (même contre leur gré)
respire le paternalisme : on sait mieux qu'elles ce qui est mieux pour elles, on le leur impose, et surtout on les prive de parole : on considère qu'elles n'ont pas leur mot à dire car elles
ne savent pas, n'ont rien à dire, sont aliénées, n'ont aucune raison de faire ce qu'elles font, etc. On ne les écoute absolument pas.




Le résultat de ces campagnes, finalement, est d'attirer l'attention sur l'Islam (les
arabes, les immigrés...) en le présentant comme quelque chose d'archaïque et de dangereux ; cela renforce, en dernier lieu, le racisme en France.




Enfin les femmes portant la burqa en France sont extrêmement peu nombreuses ; le
bruit qui a été fait autour de cette question (le temps et l'énergie consacrés pour éditer cette loi...) sont totalement disproportionnés : on ne peut pas du tout du tout dire que ce soit un
problème important en France. Cela a certainement servi à focaliser l'attention sur des questions proches, somme toute, de celle « d'identité nationale » (et de la détourner, par la
même occasion, d'autres questions...) (Pendant ce temps-là des centres d'IVG ferment et tiens, on n'en entend pas parler sur France Info... ;p)




 


Elsa Dorlin a d'ailleurs écrit un texte à ce sujet que vous trouverez ici
:


http://www.lautrecampagne.org/article.php?id=132










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Où êtes-vous ?

Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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