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8 avril 2010 4 08 /04 /avril /2010 19:14

 Je vais tenter de coucher ici sur la Méduse (« couchée la méduse ! ») les différents types d'explications qui ont pu être avancés pour ces fantasmes de dominées, fantasmes de viol ou de soumission.

J'exposerai d'abord, dans ce post-ci, le point de vue de Pascale Molinier (qu'elle ne fait que suggérer ou esquisser), puis je listerai (dans un post suivant) ce que j'ai trouvé d'autre dans mes vagues recherches survolantes – en finissant par la thèse retenue par Virginie Despentes.

 

Pascale Molinier parle, à propos de cet éventail de fantasmes qui ont tous pour point commun de sembler, à première vue, mettre la fantasmante dans une position défavorable, et qui flirtent donc tous avec une forme de masochisme, de « fantasmes implantés de l'extérieur ».

 

Je voudrais vous dire avant de me lancer au fleuve et à la mer, que j'ai eu beaucoup de mal à écrire cet article. Parce que je l'ai écrit, et réécrit, qu'au fur et à mesure que j'écrivais et avançais dans mon propos, je changeais d'avis, je comprenais de nouvelles choses, je revenais sur ce que j'avais affirmé ; je devais enlever des paragraphes et...

Je me suis demandée si je ne pouvais pas laisser apparents mes différents revirements, les à-coups de mon cerveau qui comprend durement (un coup à droite un coup à gauche, et je reviens en arrière), ou s'il valait mieux livrer la tarte toute cuite sans les brouillons et griffonnages.

Dans le doute, j'ai fait un peu les deux. Pardon, donc, pour le halo de brouillard qui enveloppe le post, et la légère sensation de roulis. 

Il m'est apparu que cette question était, finalement, bien plus complexe que je n'avais cru – diablement et vertigineusement complexe.

 

« Fantasmes implantés de l'extérieur ». Cette expression me laisse assez dubitative.

Le mot « implanté » sonne bizarrement, et ne livre aucun indice sur la façon dont, concrètement, ces formes désirantes monstrueuses se construisent. Il donne une image simpliste et distordue du fonctionnement des processus psychologiques et sociaux (sans épaisseur). Ce sont les désirs des dominants, « implantés » dans la tête des dominées : on a l'impression que ces désirs sont solides, étanches, fermés comme des tupperwares, et qu'on peut les déplacer comme ça à l'identique d'une tête à l'autre. Une simple opération de translation du fantasme – greffe du désir de viol.

 

(Remarque, ça fait un peu penser à Bourdieu : « intériorisation de l'extérieur »... C'est Claude Grigron je crois qui disait que l'habitus avait une tronche de « boîte noire » ? Le mot cache le processus, on colle un mot et on donne l'impression d'expliquer – comme si le mot était magique et faisait se transsubstancier la réalité sociale - « abracadabra, habitus ! Et hop l'extérieur se scotche à l'intérieur de la tête ! » - sauf que Bourdieu parlait tout de même de dressage des corps, de répétitions, d'ajustement des attentes à ce que l'on appréhende comme possible depuis sa position, etc. - ici, c'est juste « implanté » : une opération à cerveau ouvert, dont on ne sait pas d'où elle sort.)

 

[ Et cette opération implique-t-elle des chirurgiens ? Des dominants qui auraient réussi sciemment leur opération de mystification ? ]

 

Cette expression me chiffonne pour une autre raison. Ces fantasmes-là sont « implantés de l'extérieur », il y a donc des fantasmes qui se créent « de l'intérieur » ? Mais d'où ça ? De ce qu'on est « pour de vrai », par opposition à ce que les autres nous feraient être, qui ne serait pas ce qu'on est « vraiment » ? Ils sortent d'où ces fantasmes et désirs là ?

Molinier reprend, pourtant, une phrase de Teresa de Lauretis pour énoncer que le désir, tant homosexuel qu'hétérosexuel, « enchevêtre de manière inextricable le soi avec les autres, le fantasme et la représentation, le subjectif et le social » (p. 231 et 232) – alors c'est quoi l'intérieur ?... (La ficelle avant qu'elle ne soit enchevêtrée ???)

 

Pascale Molinier adhère forcément à cette idée que « l'intérieur » est construit lui aussi, et construit dans l'intersubjectivité. Que vise-t-elle donc avec cette dichotomie spatiale ? L'extérieur serait le lieu de la contradiction, et le domaine du dominant ; l'intérieur l'espace de l'accord avec soi-même ( ? ), et... le foyer du sujet « non dominé » ?

 

Cette métaphore spatiale lui est inspirée par Teresa de Lauretis (que je n'ai pas lue – je fais donc profil bas :p) : « Teresa de Lauretis dit du sujet du féminisme qu'il est « excentrique », c'est-à-dire à la fois dedans et dehors le système de genre » p.239.

« L'extérieur » [du système de genre] représente la part de la pensée et du fonctionnement féministe chez une femme (sa part de « résistance »), et « l'intérieur » le tas de mécanismes de la domination, l'emprise de la socialisation hétérosexiste - sa part d'aliénation.

On peut dire que Pascale M. ne nous simplifie pas la tâche, puisque la métaphore spatiale est ici inversée (les méchants sont dedans... ) Le tas de fantasmes dont on réclame les papiers depuis le début de ce post viendrait donc de l'intérieur du système de genre, et de l'extérieur de.... des gens, de la tête, des sujets femmes – il faudrait leur greffer de l'extérieur vers l'intérieur pour les mettre dans l'intérieur du système de genre. Quoi c'est pas clair ?

 

Je pense que tout cela est intimement lié à la façon dont on pense le sujet.

Je pense que ces questions se présentent ici sous un jour étrange pour moi parce que l'auteure est d'abord psychologue et non sociologue, que ses références et paradigmes de pensée me sont donc éloignés.

Mais pas seulement.

Je pense que je n'ai encore pas compris grand chose, par exemple, à la conception du sujet chez Foucault, que reprend Bulter, et qui veut que le sujet soit constitué dans et par les relations de pouvoir.

Tout cela me passionne et m'embrouille.

Je ne comprends pas où est l'intérieur et où est l'extérieur.

Ces questions ont aussi à voir avec le concept d'aliénation (être en dehors de soi ? Mais où, et qui, est soi ?)

J'ai cru à un moment avoir une vision parfaitement claire et lucide de tout ça, en lisant les pages de Bernard Lahire sur la métaphore du froissé – mais il laisse peu de part, dans ses pages, au pouvoir... et la question me revient aujourd'hui comme un boom-rang.

 

Bref. Soit je ne comprends vraiment pas ce que veut dire Molinier (mais ai-je le droit de marmonner qu'elle n'est pas très claire ?...), soit... soit.. des choses m'échappent (ah oui c'est deux fois pareil ;p).

 

Bon, au-delà du mécanisme qui me laisse pantoise, reste l'idée générale : d'une façon ou d'une autre, les dominées auraient intériorisées, fait leurs, les désirs des dominants – ou plutôt : la face symétrique des désirs des dominants : il veut me dominer / je veux qu'il me domine ; il veut que je le serve / je veux le servir ; ils veulent me violer / je veux qu'ils me violent.

 

(et je laisse ce post avec l'impression amère de ne pas avoir dit grand chose, et de ne pas être allée plus loin que le bout de ma chaussure gauche...)

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Published by Alix - dans Sexualités
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