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16 octobre 2010 6 16 /10 /octobre /2010 15:10

Je commence par poser un peu le cadre de la citation de Butler qu'utilisent Détrez et Simon ; dans le post suivant, je me concentrerai sur cette citation...

 

Ce qu'on a coutume d'appeler la seconde vague du féminisme (qui prend son essor à la fin des années 1960) met le corps et la sexualité au cœur de ses questionnements. Eric Fassin écrit dans sa préface à Trouble dans le genre : « Aux États-Unis, le féminisme libéral des années 1960 se donnait pour objectif premier d'arracher les femmes à la sphère privée, pour leur donner accès à l'espace public. Aussi la sexualité n'avait-elle pas sa place dans le programme politique d'une Betty Friedan : les séductions du plaisir ne pouvaient que distraire les femmes de leurs légitimes ambitions professionnelles. En revanche, le radicalisme des années 1970 allait placer la sexualité au cœur du projet féministe : c'est alors tout à la fois le moteur de la libération et l'instrument de la domination » (Trouble dans le genre, pp.10-11).

Deux décennies plus tard, cette centralité de la sexualité dans la réflexion féministe a des répercussions sur la façon dont le genre est envisagé. Dans le livre de Judith Butler, le concept de genre n'est plus pensé dans ses rapports avec le sexe, mais en lien avec la sexualité.

 

Le concept de genre a historiquement été construit dans une opposition au sexe. Pour le psychanalyste américain Robert Stoller (1925-1992) comme, ensuite, pour la sociologue britannique Ann Oakley, le genre est au sexe ce que la culture est à la nature : le sexe est biologique, le genre est psychologique et social. Dans un deuxième temps, le genre est envisagé comme l'un des discours du pouvoir (« une façon première de signifier des rapports de pouvoir », écrit Joan W. Scott en 1986), et le sexe lui-même se voit dénaturalisé, il est démasqué comme construit, car « le pouvoir ne s'arrête pas aux portes de la biologie » (E. Fassin, « Le genre aux États-Unis » p.32). Des historien.ne.s des sciences (Thomas Laqueur, Donna Haraway), des anthropologues de la reproduction (Rayna Rapp), des scientifiques (Evelyn Fox Keller, Cynthia Kraus) contribuent à ce mouvement de dénaturalisation du sexe.

« Cette dénaturalisation s'accompagne d'un déplacement du genre, qui prend sens désormais, non plus par contraste avec le sexe, mais dans son articulation avec la sexualité », écrit Fassin dans sa préface à Butler (p.10).

 

butler.jpgLes liens (complexes, contradictoires, multiples) entre le genre et la sexualité sont au centre de Trouble dans le genre. Je cite à nouveau Eric Fassin parce que j'aurais le plus grand mal à dire mieux et plus clairement ce qu'il dit (ouais ouais, je sais, je pille... mais je suis sûre que si je lui demandais gentiment il accepterait avec plaisir de me prêter un morceau de son intelligence et de la clarté de son esprit cristallin... ) : « Judith Butler se place en fait, depuis Trouble dans le genre, à l'articulation problématique, toujours précaire et jamais assurée, entre genre et sexualité : c'est le jeu du raccordement imparfait entre ces deux plaques tectoniques de la norme qui agite sa réflexion. […] La sexualité est liée au genre, car les normes de genre traversent la sexualité. Pour autant, elle n'est pas simplement la confirmation du genre : loin de l'affermir, elle peut l'ébranler en retour. […] c'est lorsque s'entrechoquent genre et sexualité que naît le trouble du genre. » (pp.12-13).

 

Trouble dans le genre paraît au États-Unis en 1990. Près de dix ans après, le livre est réédité avec une nouvelle introduction qui s'étend sur 25 pages, et dans laquelle Judith Butler revient sur les thèmes développés dans le corps du livre, et sur les objectifs qu'elle poursuivait en l'écrivant.

Dans cette introduction de 1999, elle insiste sur l'importance des liens entre genre et sexualité. « Comment », écrit-elle, « les pratiques sexuelles qui ne sont pas « normales » mettent-elles en question la stabilité du genre comme catégorie d'analyse ? Comment certaines pratiques sexuelles nous forcent-elles à nous interroger sur ce qu'est une femme, un homme ? » (p.30).

 

L'idée de l'importance de penser ensemble genre et sexualité lui est venue, nous dit-elle, de sa lecture des textes de Gayle Rubin. On pourrait sans doute ajouter ceux de Monique Wittig, quand elle écrit, en particulier, que les lesbiennes ne sont pas des femmes. Rubin et Wittig explicitent toutes deux la façon dont une norme de sexualité, l'hétérosexualité obligatoire, vient conforter une norme de genre. « De ce point de vue, et pour le dire vite, on est femme si l'on fonctionne comme telle au sein du cadre hétérosexuel dominant » (p.31). Si l'on quitte ou si l'on refuse d'occuper cette place au sein du système hétérosexuel, pour Monique Wittig, on n'est plus ou pas une femme, et pour Butler, « mettre ce cadre en question [revient] peut-être à perdre quelque chose d'aussi fondamental que l'impression d'avoir sa place dans le système de genre. […] Cette expression [« trouble dans le genre »] traduit le souci de mieux comprendre la terreur et l'angoisse de « devenir gai ou lesbienne » qui font souffrir certaines personnes, la peur de perdre sa place dans le système de genre ou de ne pas savoir qui l'on devient si l'on couche avec quelqu'un qui est apparemment du « même » genre. » (p.31)

 

Les réflexions de Judith Butler dans cet essai s'articulent donc autour de ces questions : comment la régulation du genre par la sexualité fonctionne-t-elle ? Dans quelles conditions et comment certaines pratiques sexuelles peuvent-t-elles ébranler certaines normes de genre ? Quand et comment, en retour, certaines formes d'expressions genrées peuvent-elles maintenir ou au contraire déstabiliser l'ordre hétérosexuel ? Comment s'emboîtent (ou pas) les normes de genre et de sexualité ?

 

[ N'hésitez pas à me corriger si vous pensez que je déforme la pensée de Butler... ]

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Published by Alix - dans Sexualités
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commentaires

Noah 16/10/2010 17:28



C'est passionnant :) J'adore lire ce genre de trucs, sur Butler, Fassin & co. Comme autre livre de Butler je kiffe "ces corps qui comptent" qui étonnemment est moins connu que gender trouble.
Ce que j'aime dans ce bouquin c'est qu'elle destabilise vraiment la catégorie de sexe en tant que celle-ci est une matérialisation des injonctions du genre.


Anyway, hâte de lire la suite du post, surtout pour voir comment tu penses que Butler a écrit la phrase qu'utilise les deux auteures que tu cites ^^ (parce que je pense que je serais tomber ds le
panneau, si jms penser comme elles étaient une erreur)



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