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29 août 2010 7 29 /08 /août /2010 12:13

Je continue à conter ici ma lecture de l'article d'Audre Lorde « Uses of the Erotic : the Erotic as Power ».


J'ai du mal à saisir ce qu'elle met concrètement derrière le terme « érotisme », mais quand bien même je comprendrais... j'ai du mal avec ses injonctions.
Sa façon de coacher les femmes, de les secouer à coups de mots comme des vieilles chiffes, de les enjoindre à être ceci cela / faire comme ci comme ça me dérange.

Parce que.... je me demande si ça colle aux conditions matérielles d'existence des personnes à qui elle demande ça.
(Sans doute, aussi, ça ne colle pas à ma philosophie de vie quotidienne. Quand les gens bougonnent autour de moi, j'ai envie de les laisser bougonner, de bougonner avec eux, et qu'on finisse en se marrant ensemble sur un vieil air cynique et désabusé. Le monde, il me semble, devient plus léger comme ça, et pas en l'appréhendant comme des guerriers bien droits, fesses serrées, ou d'éternel.le.s sacrifié.e.s à la bonne humeur pour qui la fatigue n'existe pas.) (Oui certes certainement ce n'est pas non plus ce que dit Audre Lorde.)

Mais elle parle de... « to encourage excellence » ; « this internal requirement toward excellence » ;

« in honor and self-respect we can require no less of ourselves » ; « felling and working to capacity ».

Quelle est cette excellence-là ? Je comprends mal.


caissiere.jpgEt il y a ces références bizarres au travail. Elle appelle les femmes à... célébrer l'érotisme dans chacun de leurs actes, y compris dans leur travail. « it is never easy to demand the most of ourselves, from our lives, from our work ». « how often do we truly love our work even at its most difficult ? »

Voilà ce que je comprends de ses mots : cantonner l'érotisme à l'étroit domaine du sexe, le dissocier des aspects de notre vie qui ne concernent pas directement le sexe, c'est se condamner à une attitude de distance et de désaffection devant presque tout ce que nous faisons. C'est être absent.e.s de nous-mêmes 90% du temps. Le travail, qui nous occupe une si grande partie de notre existence, doit être réinvesti par l'érotisme, afin de nous reconnecter à nous-mêmes et à nos actes. L'érotisme est « source de pouvoir et d'information », l'érotisme nous rend plus fortes, dans chacun de nos gestes. L'érotisme est une arme pour les femmes, mais elle ne peut être telle que si nous l'étendons véritablement à toute notre vie, dans tous ses aspects.


Elle parle de son travail, et de son rapport à son travail. Mais que faisait-elle ? Audre Lorde était écrivaine, chaine.jpgpoétesse, et bibliothécaire. On peut raisonnablement penser qu'il est plus facile d'aimer ce genre de métier et de s'y engager avec passion que d'autres, non choisis, déqualifiés, durs, qui apportent peu ou pas de gratifications. (p.56/57, d'ailleurs, quand elle évoque cette sensation de plénitude qui l'envahit et lui donne force, elle donne comme exemples l'acte de danser, de construire une étagère à livres, d'écrire un poème, d'examiner une idée.) Peut-on raisonnablement demander aux manœuvres du bâtiment d'être à fond dans leur travail et d'y trouver l'érotisme ?

societe-nettoyage.jpgJ'ai le sentiment qu'elle réfléchit à partir d'une vision abstraite et philosophique du travail ; le travail pour elle serait « faire des choses », « agir », « avoir prise sur le monde », etc. - et pas aussi (d'abord) des relations humaines hiérarchiques, des relations de pouvoirs, et aussi des souffrances.

Il semble qu'elle ait entraperçu cette objection, quand elle écrit : « And yes, there is a hierarchy. There is a difference between painting a back fence and writing a poem, but only one of quantity. » - Pour moi non, ce n'est pas qu'une différence de degré, et surtout, son modèle de « travail plus réfractaire à l'investissement érotique » n'est pas le bon – ce qui fait qu'on ne peut s'engager avec joie dans un travail n'est pas tant lié à la nature de la tâche elle-même (le geste : écrire, peindre, visser, porter, frotter, etc.), mais au contexte dans lequel cette tâche doit être entreprise : combien de fois ? Pendant quelle durée ? Sous le contrôle et la surveillance de qui ? Etc. Oui, il y a une différence. Il y a une différence entre écrire un poème et être le larbin de service, entre examiner une idée et fermer des tubes de dentifrice à la chaîne...

 

 

            chaîne2 hotesses-copie-1.jpg

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Published by Alix - dans Audre Lorde
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commentaires

mebahel 29/08/2010 13:39


C'est assez curieux en effet, de retrouver sous sa plume la pensée Wasp, du côté du religieux, car en effet, donner le meilleur de soi-même dans le boulot (et donc gagner du pèze avec) c'est
typiquement protestant, la righteouness US y ajoutant le côté 'moralement justifié'.
Que les sens soient associés au boulot, cad le corps, ses perceptions plaisantes ou pas, à vrai dire tant mieux, on l'a trop oublié jusqu'à présent,
mais qu'on ait injonction à trouver plaisir à son boulot, y compris s'il est aliénant, ça paraît vraiment un paradoxe chez celle qui nous dit que les outils du maître ne démoliront pas la maison du
maître...


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