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8 juillet 2010 4 08 /07 /juillet /2010 12:34

L'événement en lui-même introduit un trouble dans le genre.

Guillaume Mazeau a étudié les lettres écrites de la main de Charlotte Corday pour proposer une interprétation de son acte ; il en dégage quatre aspects. Il rappelle qu'elle n'est aucunement, comme Olympe de Gouge par exemple, une théoricienne du féminisme.

1. Charlotte Corday a été éduquée dans le culte des martyres chrétiennes, dans un couvent. L'idéal religieux du sacrifice humain et de la mort précoce, vanté à travers les figures des martyres, s'est politisé pendant la Révolution française, et pousse C. Corday, comme beaucoup de femmes de sa génération et de son rang, à vivre la politique à travers une forme de religiosité – une religiosité liée à la politique et en marge du clergé.

2. Du fait de son sexe, Charlotte Corday est tenue à la lisière de l'espace politique : elle peut participer aux réunions mais ne peut pas se battre. Le choix de la violence résulte (aussi) de ce constat d'impuissance, de ce cul-de-sac : elle doit recourir à des formes plus marginales et transgressives de lutte pour être enfin entendue.

3. Par son acte, elle entend aussi défendre l'honneur de sa famille. « J'ai choisi l'action dans la culture familiale du fer », déclarera-t-elle.

4. On peut voir dans son acte, enfin, une rébellion contre les valeurs masculines : elle défend le fait d'avoir pris la place des hommes, quand ils étaient absent ou incapables – aucun homme n'a eu le courage de faire ce qu'elle a fait.

 

Marat non plus ne correspond pas aux codes des identités sexuelles en 1793.

Il prône un modèle horizontal d'autorité, n'est pas marié, vit entouré de militantes.

Le crime est perpétué chez lui, dans un univers domestique, non politique, féminin.

 

Les circonstances de l'événement participent à ce brouillage du caractère politique de l'acte, à travers le jeu des normes de genre : c'est un crime à l'arme blanche (ce qui est rare pour une femme) ; il s'agit plus précisément d'un couteau de cuisine : on verra là le signe d'un drame domestique, un fait divers, nullement politique (G. Mazeau s'interroge : y a-t-il une arme politique pour tuer politiquement ?...) Enfin le meurtre a lieu pendant que Marat prend son bain : le bain apparaît comme le marqueur éminent de l'intime.

Ces circonstances sont pourtant le fait du hasard : C. Corday comptait tuer Marat en pleine Convention...

 

Cet assassinat sera interprété par la suite comme le symptôme d'un dérèglement des mœurs. La rumeur fait de Marat un travesti ; le thème du travestissement est un thème fréquent à cette époque qui provoque une grande peur – peur du monstre et peur de la dissimulation sont ici réunies. Les femmes deviennent suspectes en elles-mêmes ; en 1793, beaucoup d'hommes sont partis (ils sont au front ou ont émigré) ; que faire de toutes ces femmes seules ?

Le 20 juillet 1793, Olympe de Gouge est arrêtée ; c'est aussi l'année de la loi qui criminalise le travestissement d'homme en femme. Le refus des femmes violentes ne fait que s'accentuer, jusqu'à son apogée, en 1795 : on interdit même aux femmes de se regrouper pour parler. En 1793 des lois sont prises pour éjecter les femmes des armées. Les femmes violentes sont réputées "aller en dehors en leur sexe", ce sont des harpies, des "lécheuses de guillotines", des "tricoteuses".

 

Corday devient le modèle de la féminité effrayante, la contre-révolutionnaire, contre-modèle de la bonne citoyenne. On l'appelle « la fille Corday ». Elle a pris les apparences de la femme de qualité, dont on ne se méfie pas, une « hyper femme », pour frapper ; les thèmes de la femme fatale, du vampire, de l'empire féminin sont mobilisés pour la diaboliser. Elle rappelle, par le traitement dont elle est l'objet, Marie-Antoinette, qu'on condamnera en octobre 1793 non pas comme femme d'Etat mais comme mauvaise mère : elle sera en effet accusée d'inceste. Beaucoup de femmes seront traitées par la suite de « nouvelles Corday ».

 

La fin de la Révolution marque une période de moralisation de la société, qui vise à arrêter « la dérive de la terreur » et « reviriliser la société », rétablir l'ordre social et l'ordre des sexes. Cette reprise en main de la société passe par une mise sur le devant de la scène des militaires et des pères de famille.

Les violences des femmes et des masses populaires sont exagérées, et utilisées pour les exclure de l'espace public.

 

En conclusion, Guillaume Mazeau souligne que le personnage de Charlotte Corday introduit un trouble très important dans les rapports de genre, à la mesure des polémiques et des reprises variées dont elle a été l'objet par la suite.

 

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