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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 07:40

En réalité, on pourrait continuer. D'article en article, la méduse déploierait lentement tous ses filaments sur chaque jour de Pas un jour. On pourrait effeuiller le roman de Garréta tout entier. Creuser un puits dans chaque chapitre, et tirer de chaque histoire un nouveau grand papillon du désir et de la sexualité. On piquerait les douze Collection.jpgpapillons sur une toile, qu'on mettrait sous verre ; on obtiendrait un magnifique panorama du désir, une cartographie de la sexualité, douze spécimens hauts en couleurs de cette espèce aux multiples ramifications qu'est l'érotisme.

 

Car ce n'est pas le portait d'un personnage que dessine chapitre après chapitre Garréta dans son livre. C'est le portrait – cubiste – du désir. Dans chaque histoire prend forme une figure du désir : l'une des postures possibles à l'intérieur du genre et de la sexualité. Une configuration, possible parmi d'autres, parmi une myriade.

 

Ce roman nous ouvre une collection. On n'apprend finalement pas grand chose sur la narratrice, ou ce n'est pas ça qui compte : on apprend des choses sur le désir.


Pas le désir abstrait, mais le désir incarné dans une série de personnages vivants.

 

On aurait pu se pencher davantage sur l'histoire de C*, cette véritable radiographie du désir montant, envahissant la conscience, paralysant peu à peu tout le corps ; et comme me l'a suggéré l'homme rayé, comparer cette scène à la description d'un désir masculin tout aussi impératif sous la plume de Richard Wright (dans Native Son) : le désir masculin y est présenté comme une force poussant à l'action, qui demande à être expulsée, tandis que le désir féminin, ici, pétrifie.

 

J'aurais voulu évoquer l'histoire de H*, car c'est l'une de celles qui m'a le plus plu – peut-être parce que Garréta projette la lumière (ici comme dans d'autres chapitres) sur la part inévitable de jeu dans la construction des interactions :

« Tu l'invitas, comme il se doit, à te rejoindre [...], lui offris le haut tabouret de bar […] et lui commandas, sur ton contingent, un verre. » (p.66)

« Si tu avais bien lu la scène, elle te faisait l'Ange bleu, et autres drames de femme fatale ou fatalement frappée d'un coup de foudre. Il te semblait que la didascalie suivante indiquait quelque chose comme : le héros (gentleman, voyou ou jeune Professor Unrat) allume la cigarette de l'héroïne. Ce que tu ne manquas pas de faire […]. » (p.67)

 

Évoquer aussi ce passage de l'histoire de N*, qui a trait à la socialisation (au dressage ?) des filles et des femmes :

« Il t'en reste le souvenir des hommes qui se retournent sur votre passage, de ceux qui sifflent et de ton abasourdissement à tel spectacle. Et même de ton indignation. Si tu étais elle (mais évidemment, tu n'es pas elle), au lieu de subir pareil déferlement de grossièreté, tu ne te retiendrais pas d'aller claquer la gueule, une bonne fois pour toutes, de ces crétins. Manifestement, tu n'as pas l'habitude de causer des émeutes dans les rues. » (p.109)

On ne sait pas si l'on doit croire la narratrice ou non ; toutes les femmes savent qu'il n'est nullement besoin d'être un canon pour se faire siffler (ou autre) dans l'espace public. Cette séquence nous montre toutefois deux personnages aux présentations différentes, qui se confrontent de ce fait à des expériences différentes (qui sont donc construites comme femmes de façon différente – puisque c'est aussi ce harcèlement / rappel à l'ordre quotidien qui fabrique des femmes). En retour, la réaction des deux personnages à cette interpellation des hommes diverge – tandis que l'une, souple, s'y plie (sans que l'on sache d'ailleurs ce qu'elle ressent), l'autre, dure, veut faire face, et leur « claquer la gueule une bonne fois pour toutes ».

Cette dernière expression est un indice de plus de l'assurance qui semble caractériser la narratrice, dans presque toutes les situations du roman. Elle paraît n'avoir jamais été confrontée au danger, à l'humiliation, à la crainte à laquelle sa double position de minoritaire (femme et homosexuelle) l'expose pourtant.

La narratrice est un personnage fort.

  Nan Goldin 1985

Est-cela qui faisait écrire à Anne Simon qu'elle était « de genre masculin » ?

Pour Monique Wittig, la disparition des femmes est le but du féminisme. Il semble bien que la narratrice inventée par Anne Garréta soit une figure de la disparition.

 

Une femme disparue, hors de la cage, au milieu d'une ronde où dansent douze autres femmes, à différents stades de la disparition ou de l'incarnation, peut-être .

 

J'ai décidément bien aimé nager la brasse coulée dans Pas un jour.

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commentaires

Nono 15/11/2010 09:54



c'est passionnant ! tu donnes envie de lire ce livre ;) 



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