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19 décembre 2010 7 19 /12 /décembre /2010 11:54

Je continue ici l'exposé de la présentation d'Anne Dussuet entamé par là.

 

Que représentent les « services à la personne » aujourd'hui en France ?

C'est le plan Borloo 2005 qui installe cette expression. Ces « emplois » (bien précaires) ont deux origines historiques distinctes : la domesticité, d'une part (des racines, donc, qui plongent dans la sphère privée, où le rapport de subordination est explicite et qui ont eu pour cette raison beaucoup de mal à entrer dans le salariat), et d'autre part toute une sphère de services, à cheval sur le public et le religieux (le catholicisme social en particulier), qui émerge à la fin du XIXe siècle et prend son essor dans la seconde moitié du XXe siècle, qui est très tôt organisée via des contrats de travail, des conventions collectives, et dans laquelle des employés à temps plein côtoient des travailleurs bénévoles.

Au milieu des années 1980, avec la crise de l'emploi, on essaie de développer l'emploi dans ce secteur ; des mesures politiques sont prises qui vont dans le sens d'un subventionnement de la demande (avec, en particulier, le système des CESU, chèques emplois services universels). On parle de plus en plus des personnes âgées et de la dépendance, on identifie là des besoins – et une aubaine, ces besoins et emplois là ne sont pas délocalisables...

Un véritable choix politique est fait à cette époque-là : plutôt que de favoriser la structuration du secteur en associations et / ou organisations publiques ou para-publiques, on encourage clairement l'emploi direct. Ce sont les personnes qui bénéficient des services qui emploient directement les agents. L'une des deux origines historiques de ce secteur de travail est réactualisée aux dépens de l'autre : celle de la domesticité.

Aujourd'hui plus de 80% des salariées sont employées directement par des particuliers.

[Je fais le choix de parler de « salariées », au féminin, car la quasi-totalité de ces personnes sont des femmes.]

Les conséquences de cette configuration de travail sont nombreuses. Lorsqu'elles ont plusieurs employeurs, c'est-à-dire dans la majorité des cas, les salariées ont plusieurs contrats, et leur temps de déplacement d'un domicile à un autre n'est pas compté comme temps de travail, par exemple. D'autre part les particuliers ne se sentent pas vraiment employeurs, note Anne Dussuet ; ils ont davantage l'impression d'acheter un service (un "produit") que d'employer une personne. Elle développera plus avant les diverses conséquences de ces situations dans la suite de sa présentation.

 

A.D. a mené son enquête en 2006 et 2007, en collaboration avec d'autres chercheurs et chercheuses ; leur femmes-de-menage.jpgproblématique centrale tournait autour des liens entre santé et organisation du travail. Ils et elles ont recueilli de nombreux entretiens, menés d'une part avec des salariées du secteur, sur leur biographie de travail, et d'autre part avec des responsables d'associations de services à la personne.

 

L'une des spécificités essentielles de ce secteur d'emplois est liée au cadre de travail : des domiciles privés. Ce cadre très particulier implique un statut dérogatoire vis-à-vis de certaines règles du droit du travail. En particulier, l'inspection du travail n'intervient pas dans ces lieux. Les obligations de l'employeur en termes de sécurité et de santé au travail sont très allégées : quand le particulier est directement employeur, sa « double casquette » (il est à la fois celui qui profite du service et celui qui emploie, qui est donc censé surveiller la qualité du cadre de travail... qu'il fournit lui-même) fragilise l'application de ces règles ; quand des entreprises ou des associations servent d'intermédiaires, elles ont relativement peu de pouvoir car elles ne peuvent pas entrer dans les domiciles pour analyser le poste de travail des salariées.

 

Anne Dussuet souligne l'importance du travail physique, de l'implication du corps des salariées dans ce type de travail - une dimension souvent occultée quand on ne parle plus de « ménage » ou de « travaux ménagers » mais uniquement de « services à la personne », une expression qui fait davantage penser à l'entretien d'une conversation qu'à l'entretien d'une cuvette de WC – pourtant, dans la réalité, les WC (et le reste...) occupent une bien plus grande partie du temps et de l'énergie de l'ensemble de ces salariées, et génèrent une bien plus grande fatigue.

L'usure des corps, l'engagement corporel, qui plus est dans l'intimité des logements privés, sont centraux quand on réfléchit sur le secteur des services à domicile.

 

Cette insistance d'Anne Dussuet – bien légitime – m'a fait penser à un court-métrage documentaire qui m'avait profondément marqué : « Mon diplôme, c'est mon corps », de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil (sorti en 2005, 18 minutes), dont le sujet est résumé comme suit sur le net : « En psychothérapie depuis janvier 2000, Madame Khôl travaillait comme femme de ménage pour cinq employeurs différents jusqu’au jour où elle fit une chute dans un escalier. » Je suis tombée dessus par hasard, il fait partie des bonus du DVD de « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés » (film qui, par contre, m'a un peu déçue). Dans ce court-métrage il n'y a qu'un seul personnage, madame Khôl, pas de voix off, pas d'autres interviewé.e, sa présence et sa parole prennent toute la place du film ; elle parle de son travail, de sa fatigue, de l'usure et de la résistance de son corps - de son corps comme « tout ce qu'elle a » pour travailler. (Je vous conseille vraiment de voir ce court-métrage si vous avez la chance de le trouver.)

 

On ne peut pas dissocier ce travail du corps du travail relationnel et émotionnel, explique Anne Dussuet.

 

[ Un dernier mot pour vous faire part de la grande difficulté que j'ai eue à trouver l'illustration de cet article ; j'aurais voulu y faire figurer une photo de madame Khôl, qui a tellement forcé mon admiration, mais on trouve très peu de choses sur ce court-métrage sur le net, et pas d'image du tout. En tapant "femme de ménage" dans Google image, on trouve 70% de photos de cul, 20% de femmes qui ont l'air de s'éclater totalement avec leur aspirateur ou leur éponge à gratter, et 10% de femmes sans têtes. Une bien belle illustration de la représentation sociale de la "femme de ménage". ]

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commentaires

Alix 21/02/2011 20:44



A lire !!!


http://quartierspop.over-blog.fr/article-que-savez-vous-de-nos-vies-en-miettes-67194531.html



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