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16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 10:51

J'étais partie de l'article de Laura Alexandra Harris « Féminisme noir-queer : le principe de plaisir », et depuis cette phrase « Pendant des années je me suis vue comme une féministe, et si je ne sais plus très bien ce que ça impliquait au juste, il s'agissait, j'en suis sûre, d'être sexy », je suis partie vers les talons aiguilles et autres jupes moulantes. Je continue ma parenthèse en forme de circonvolution du côté des jupes.

 

* * * *

 

Colette Guillaumin dit un truc sympa à ce propos :

« Les jupes, destinées à maintenir les femmes en état d’accessibilité sexuelle permanente, permettent de rendre les chutes (ou de simples attitudes physiques atypiques) plus pénibles pour l’amour-propre, et la dépendance mieux installée par la crainte qu’elles ne manquent pas d’entretenir insidieusement (on n’y pense pas clairement) sur le maintien de l’équilibre et les risques de la liberté motrice. L’attention à garder sur son propre corps est garantie, car il n’est nullement protégé mais au contraire offert par cette astucieuse pièce de vêtement, sorte de volant autour du sexe, fixé à la taille comme un abat-jour. » (dans Sexe, race et pratique du pouvoir, 1992, p.86)


[ Petit aparté : j'adore la façon dont cette citation apparaît sur le net – je me souvenais vaguement, mais pas clairement, de ce passage de Guillaumin, je tape donc « Colette Guillaumin jupe » dans Google, et je tombe sur cette page, sur cet article de Frédérique Giraud dans lequel elle cite abondamment Bourdieu à propos des jupes – et c'est tellement réjouissant de lire ce petit comm' laissé par Karim Hammou « Peut-être Pierre Bourdieu lisait-il en secret Colette Guillaumin ?» ]

 

jupe-1.jpgCet article judicieusement commenté commence justement par l'évocation du bouquin de Christine Bard, Ce que soulève la jupe – que je n'ai pas lu ni feuilleté – mais dont j'imagine qu'il doit montrer, comme le fait ici la confrontation de Guillaumin et de Laura Alexandra Harris (ou de Cher...) que la jupe (pas plus que le foulard) n'a de signification univoque, et ne peut être rangée catégoriquement ni dans les accessoires féministes ni parmi les instruments d'oppression anti-féministes. (Ah ben oui, c'est dit ici, dans cette analyse&compte-rendu un peu critique, et qui finit par Florence Foresti, fallait oser.)

 

J'ai tout de même du mal avec le « Printemps de la jupe et du respect », et plus encore avec La journée de la jupe... (j'aime pô trop les « attributs de féminité reconquise ») (peut-être parce que j'ai du mal avec la « féminité » et le « féminin » et surtout les injonctions à l'être ou le rester ?))

A la réflexion, je sais clairement pourquoi ces injonctions à être ou rester féminine déclenchent chez moi une série de manifestations allergiques allant de la nausée à l'irruption cutanée maculopapuleuse. Mais que penser, par exemple, de la haine (les mauvais jours) ou du moins du dédain qui me fait froncer le nez quand je croise des femmes en escarpins à talons ? Que personne n'a injonctées, je veux dire, qui se sont injonctées toutes seules ?

 

(Quand je rigole grassement dans ma barbe des femmes qui courent comme des grues sur leurs hauts talons de chaussures torturantes, ridicules, je ne me sens pas totalement dans mon bon droit de conscience juste... Plutôt comme une sale teigne.)

 

Je ne suis pas certaine que ça ait quelque chose à voir, mais ça me rappelle une remarque d'Elsa Dorlin lors d'une de ses interventions. Elle disait : « le point de vue théorique et pratique féministe d'où je parle est misogyne », et donc « certains discours qu'on peut dire misogynes peuvent me faire écho ». Misogyne était alors à comprendre comme « contre la féminité, les normes de féminité », et pas « contre les femmes ».

 

Je me souviens que l'ami avec lequel j'avais assisté à cette intervention d'Elsa Dorlin m'avait dit être un peu dérangé par sa façon de s'afficher ainsi « misogyne » - comme si un malin petit plaisir fielleux pointait sous son sourire académique – un petit plaisir qui pouvait avoir partie liée avec les dragons rouges et noirs tatoués sur ses bras.

 

Le problème, quand on réfléchit (par exemple) à ces histoires de jupe, c'est qu'on est parasité en permanence par le racisme qui imprègne un nombre considérables de discours sur ces questions (tout ceux qui, de près ou de loin, s'apparentent aux discours de NPNS). (Le sexisme, c'est dans les banlieues, on ne peut pas mettre de jupe dans les cités et autres zones de non-droit abandonnés aux barbares, les musulmans nous empêchent de mettre des jupes et d'être féminines, etc.)

 

Pour parvenir à s'éclaircir un peu les idées sur ce sujet, donc, il faut changer complètement de cadre de pensée escarpin.jpg– peut-être mettre au centre de cette réflexion non plus la jeune femme qui habite en banlieue, mais une personne transsexuelle ou transgenre mtf pourrait en être un bon moyen ? (Non pas que seule une personne mtf puisse éprouver le désir légitime d'être « féminine ». Mais il me semble que venant d'une personne ftm, ce désir sera plus difficilement rembarré par mes petits élans fielleux – ces élans qui voudraient, parfois, rhabiller en survêt' et baskets toutes les grues en escarpins et jupes trop serrées que je croise dans la rue – élans mauvais, acrimonieux, venimeux. Mauvaise bête que je suis.)

 

Pourquoi veut-on (on générique) « être féminine » ? Où est l'aliénation, où est le pouvoir, où est le plaisir, où est l'oppression ?

 

Je suis davantage habituée à associer le féminisme avec les formes de la masculinité ; Madeleine Pelletier est un peu mon idole. Je me méfie comme de la peste de toutes les injonctions à la « bonne féminité », et du féminisme version Elle ou Marie-Claire – faudrait être féministes en veillant bien à rester féminines, dans le rang, séductrices et disponibles, épilées, fraîches et gracieuses.

Alors quelle place faire aux formes de la féminité au sein du féminisme, ou tout simplement hors de l'oppression ?

 

Les normes de la féminité peuvent-elles être résolument féministes à condition d'être « décalées » ? « réappropriées » ? Si l'on « joue avec » ? On peut écouter ici Wendy Delorme (la fin de l'interview surtout) - qui nous donne des pistes, il me semble.

 

Je comprends ce que peut recouvrir une « bonne féminité », et ce qui peut venir la « salir ». La bonne féminité est blanche et bourgeoise, et dans un rapport de domination aux autres formes de féminité.

Je comprends que les personnes exclues de la définition de la bonne féminité gueulent hors et fort leurs désirs et leurs droits d'être féminines et d'être reconnues comme telles.

 

Et pour finir ce post qui ne ressemble à rien sinon au plus dépenaillé des discours emmêlés, j'ai envie de citer la préface d'Éric Fassin à la traduction française de Gender Trouble (histoire de brouiller encore un peu plus les œufs) – juste parce qu'au moment où l'omelette semblait le plus en voie d'être ratée dans ma tête, je me suis souvenue de ce truc (sans savoir où je l'avais lu... il m'a fallu retourner la moitié de ma bibliothèque), et que ça m'est apparu comme un gros bout de réponse à tout ce fouilli :

 

« On connaît la formule de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient. »[...] Mais pour Judith Butler, que l'on naisse femme ou pas (et qu'on soit lesbienne ou pas), on ne le devient jamais tout à fait […]. Parce qu'il s'agit d'imiter sans qu'existe d'original, dans un monde de copies, on ne saurait imiter sans défaut. […] Nouveau mythe de Sisyphe, malgré tous les efforts du monde, nul ne saurait satisfaire entièrement à la norme. » (p.17)

 

On est toujours en porte-à-faux par rapport à cette foutue norme, toujours un peu décalé, toujours à côté, ça ne va jamais – c'est trop, ou c'est trop peu... (On voit parfois la petite inquiétude dans l'œil de la femme « trop » féminine – qui en a fait juste un peu trop (on pourrait lui dire en lui tapant sur l'épaule : hey de toutes façons, ça ne va jamais...)

A tout prendre elles peuvent bien essayer avec des escarpins...

 

* * * * *

 

A me relire il m'apparaît en grosses lettres rouges clignotantes qu'un mot manque, un mot dort planqué sous ce texte, comme un crocodile sous la vase – la classe. La classe sociale qui a tant à voir avec l'escarpin, avec la norme, avec le « trop féminine », avec ce que d'aucuns appellent la « vulgarité », avec....


Puis je pense que tout ce que j'ai écrit au dessus est très insatisfaisant parce que je réfléchis sur la base d'une féminité, or il y a des féminités. Et en particulier des féminités qui brodent sur les thèmes de la délicatesse, la finesse, la fragilité, la grâce, et d'autres qui sont plus solidement arrimées à des formes de forces et de pouvoir.


Enfin, j'arrête là le massacre intellectuel, et je me tais .

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Published by Alix - dans Sexe-genre
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commentaires

achp__ 09/12/2014 19:10


En lisant je repensais à un billet que j'ai écrit il y a 2 ans, il y a pas mal de choses qui font écho. Arrivée à la fin j'ai compris pourquoi… je l'avais appelé "Vulgaire" (il est en lien avec
mon nom au-dessus)

n 16/04/2012 21:20


Merci à toi pour ces réflexions: je suis tombée ici en faisant une recherche google sur Harris, et faut dire que ce texte n'est pas beaucoup discuté sur la toile, alors qu'il me semble capital...
Je rajoute mon grain de sel sur l'article précédemment posté...

n 10/04/2012 16:33


Merci d'abord, pour ces réflexions sur l'article de HARRIS. Je l'ai lu récemment, et la façon dont elle retrace l'histoire de son désir à travers les oppressions de genre, de race et de classe,
afin d'en faire un instrument de pouvoir proprement féministe a fait particulièrement échos en moi.


Merci aussi pour les commentaires stimulants de Joao. Pour répondre à ta question: "comment on fait, si on est noire, arabe, indienne, qu'on est féministe chez les antiracistes, et qu'on veut
revendiquer d'être une chaudasse qui aime les mini jupes ?" Et bien c'est très compliqué. En tant que femme racisée portant des jupes et des talons, féministe et antiraciste, je peux te dire que
je sens très régulièrement sur moi des regards plein de commisération et de condescendance sur ce qui est analysé non seulement comme un objet d'oppression de genre, mais aussi comme le signe
d'une oppression raciste à laquelle je serais soumise (me conformant par là en effet aux injonctions de NPNS). Et pour appuyer Alix, la condamnation concerne à la fois le caractère "chaudasse" de
mon accoutrement, mais aussi, notamment de la part du milieu gauchiste, son caractère "bourgeois".


Or, il se trouve, pour répondre à l'article précédent, qu'en effet j'y trouve beaucoup de plaisir et d'empowerment, lorsque je revêt mon déguisement de femme. le pouvoir est en effet dans la
performance: m'habiller en "femme" selon les normes de la féminité c'est pour moi ruser, tricher avec un corps qui de fait ne correspond pas aux normes sociales de la beauté, mais qui par
artifice les subvertit et les redéfinit.


Je dirai même que mon corps racisé ne me permet pas le luxe de m'habiller en "jean-basket" comme Despentes allant chercher son journal: je ne serai alors pas invisible, mais au contraire, ultra
visible, parce que "racaille", ou alors encore plus aguicheuse avec mes fesses racisées moulées dans un pantalon...En tout cas j'ai toujours vécu cela en termes de luxe qui ne m'était pas permis,
et il faudrait, comme le fait Harris, essayer de comprendre les raisons de cet interdit là pour moi.


Il m'a toujours semblé que de toutes façons, en tant que femme racisé, la question de l'habillement et de la façon dont j'avais envie de jouer avec les normes de genre, était toujours aliénée et
récupérée par le regard d'autrui. Une anecdote signifiante: une camarade de fac m'a un jour demander si je portais des jupes pour des raisons religieuses....(je précise que mes jupes sont loin
d'être des jupes de nonnes... même si pour autant je ne me définis pas non plus comme chaudasse. Je pense qu'on peut avoir envie de s'approprier des codes de la féminité sans pour autant vouloir
être une chaudasse. Dans mon cas, il s'agissait d'abord de corriger un déficit initial de "féminité" dû à ma position racisée qui me mettait en porte à faux avec les normes occidentales de
genre.)


 

Alix 11/04/2012 21:39



Un très grand merci pour ce comm' super intéressant !

J'ai essayé de trouver des trucs intelligents à dire en réponse à ton comm', mais en fait, tout est dit, j'ai rien d'intelligent à rajouter :))

merci !



alix 03/04/2012 16:25


le début de ce texte de Mona Chollet cause un peu de ça, et il m'a plu :


http://www.acrimed.org/article3799.html


"C’est à chacune d’arbitrer l’importance qu’elle veut accorder respectivement à son confort, à sa capacité d’agir, et à la recherche ou la séduction de sa tenue."

João 31/03/2012 18:42


j'ai reçu un coup de fil, alors j'ai publié le com', mais j'avais pas fini de parler lol bon, je ne sais plus exactement quel était mon argument...? je veux juste dire que plusieurs choses
m'interrogent, peut-être en partant dans différentes directions, sans que les fils ne soient rassemblés : 


- le fait que le truc "jupe" soit utilisé de manière raciste a tendance à faire de la renvendication "jupe" un truc univoque de blanche bourgeoise, or, je trouve ça vraiment dommageable. Mais
j'ai conscience que ce phénomène, présent parfois dans les milieux féministes antiracistes est marginal, puisque la majorité du féminisme est raciste (pardon de ne pas faire d'euphémisme). Disons
en tout cas, que le féminisme majoritaire a un prisme blanc non interrogé. Bref


- là je vais parler d'un point de vue personnel, je suis irrité par les mecs qui tirent profit des critiques contre la journée de la jupe, alors que ce sont les premiers à traiter les meufs en
jupe de "putes". Sans forcément le dire ainsi, mais c'est l'idée. Je m'explique, je ne fantasme pas comme badinter sur des "voyous de quartiers", mais bien des mecs de tous horizons qui
entretiennent cette connivence selon laquelle quand même, une mini jupe, c'est pas un truc de nonne, et dans le sexime la frontière entre ne pas être nonne et être "facile" est assez ténue...


- enfin, les "marches des salopes" ont été très critiquées par les féministes (pour bcp de raison légitime, dire que la révolution se fera "en talon" ne masque-t-elle pas d'autres types de
féminités ?) mais on a oublié que la toute première répondait à un connard de commissaire à toronto qui avait dit que les filles ne seraient pas violées si elles ne s'habillaient pas comme des
"salopes". Le monsieur visait en particulier les mini jupes. (Et puis certaines critiques féministes à la marche des salopes concernaient juste le fait que "salope" c'est vulgaire et que c'est
une insulte, et que c'est pas bien de reprendre un mot patriarcal...bof...les critiques aux slut walk par les blacks feminist sont bcp plus intéressantes).


Au final, avec ces trois trucs qui me turlupinent, quand tu dis pourquoi pas faire une journée des "chaudasses " en gros : j'ai envie de te dire qu'on te dira (pt être à tort ou à raison) que
: c'est excluant (toutes les meufs ne veulent pas être vues comme chaudasses et que ça suffirait à interdire que certaines se revendiquent comme telles), et que pt être ça ne prend pas en
compte des questions raciales, classistes,culturelles


Alors, ça revient au truc qui me met mal à l'aise au départ : comment on fait, si on est noire, arabe, indienne, qu'on est féministe chez les antiracistes, et qu'on veut revendiquer d'être une
chaudasse qui aime les mini jupes ? 

Alix 03/04/2012 16:42



ouais.


ça fait plein de questions en suspension, hein.


ça mériterait beaucoup de canettes de bière pour en discuter.


non ?


;p



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