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27 septembre 2010 1 27 /09 /septembre /2010 09:00

(Suite du post précédent sur La femme pacifique...)

Étudier les rapports entre le sexe / genre et l'agressivité revient pour Margarete Mitscherlich dans ce livre à se poser deux questions, qui me semblent toutes deux intéressantes. Ces questions correspondent à deux manières d'envisager la violence et l'agressivité, et leur envers, la paix et la non-violence.

M. M. se défend dès le début d'une quelconque conception essentialiste des rapports de l'homme et de la femme à la violence : « [Je dirais] d'emblée et très clairement qu'agressivité n'est pas pour moi synonyme de violence masculine pas plus que je n'assimile l'absence d'agressivité à un caractère pacifique spécifiquement féminin. » (p.11). Son approche est résolument constructiviste. Elle part du constat que la majorité des membres du groupe social des femmes développent un rapport à la violence différent de celui que la plupart des hommes élaborent.

 

La première façon d'appréhender la violence (celle qui vient sans doute en premier à l'esprit) en fait une force de destruction. Comme telle, elle doit être contenue, désactivée, exorcisée. La question de Mitscherlich est alors : « L'attitude à l'égard de la guerre et de la destruction que la femme a adoptée tout au long de l'histoire, plus ou moins sous la contrainte, peut-être servir de modèle pour une gestion moins destructrice des pulsions agressives ? » (p.8) [Oui certes, Mitscherlich écrit "la femme" - comme si LA femme avait adopté UNE attitude TOUT AU LONG DE L'HISTOIRE (dans le monde....) Mais bon, elle est psychanalyste ! un peu de tolérance donc, pour ces petits troubles de langage (et de pensée)... ]

Cette interrogation est intéressante non seulement parce qu'effectivement, un monde avec moins de guerres, moins de massacres, moins de meurtres et de tortures est un monde que nous pouvons souhaiter et travailler à faire advenir. Mais aussi parce que formuler cette question, c'est reconnaître dans ce qu'on peut bien appeler « la féminité », telle qu'elle est construite dans certaines cultures, un aspect véritablement positif, une ressource, pour l'humain en général. Le pôle féminin n'est pas pensé uniquement en termes de manque, de négation et d'aliénation (le masculin figurant le positif auquel aspirer). Quand bien même cet atout ou cette ressource serait née de la relation d'oppression, elle constitue un savoir, une compétence, qui n'est pas seulement « intéressante », « différente », ou « légitime », mais considérée (ici) comme meilleure, et que les hommes gagneraient à développer eux aussi.

Cette perspective me rappelle la réflexion menée ces dernières années autour du concept de care. Les activités de care (travail domestique, de soin, d'éducation, de soutien ou d'assistance) sont davantage prises en charge par des femmes (pas toutes les femmes), et par des personnes appartenant à des catégories subalternes. Ces personnes sont amenées, via cette expérience, à développer des aptitudes psychologiques et morales particulières liées au souci des autres.

Dans l'introduction de l'ouvrage collectif « Qu'est-ce que le care ? », Pascale Molinier, Sandra Laugier et Patricia Paperman écrivent cette phrase que j'ai trouvée assez forte :

« Le « sujet » du féminisme, en ce sens, est celui qui ne s'identifiant plus aux attributs de la féminité comme relevant de sa soi-disant nature est capable de les formaliser en savoirs que chacun est susceptible de s'approprier dans l'intérêt de tous. » (p.11)

L'attribut « pacifique » (pour reprendre l'adjectif de Mitscherlich dans le titre de son livre) est-il formalisable en un savoir, que chacun sera susceptible de s'approprier dans l'intérêt de tous, pour un monde davantage pacifié et habitable ? C'est en tant que psychanalyste que Mitscherlich part à la recherche de ce savoir, travaillant la matière de la conscience, des pulsions, des désirs, frustrations et blessures narcissiques. « Que fait la femme de ces tendances [destructrices], comment les élabore-t-elle, comment s'y oppose-t-elle pour qu'elles se manifestent de manière moins destructrice que chez l'homme ? » (p.8) Les chapitres qui suivent plongent dans la tambouille du mental et de l'affectif pour tenter d'y trouver des réponses, tournant et retournant diverses théories et hypothèses psychologiques / psychanalytiques.

 

Une seconde façon d'envisager la violence et l'agressivité met l'accent sur le pouvoir qu'elles peuvent conférer. Cette perspective découle du constat que l'agressivité n'est pas mauvaise en soi, et donc à bannir, mais qu'elle joue un rôle de premier plan dans les luttes d'émancipation, et en particulier les luttes féministes. « Aucune transformation des relations entre les sexes ne se produira sans agressivité et sans souffrance », écrit-elle. « Les conflits […] sont inévitables. Il faut les élaborer et non les éviter. » (p.20)

Mitscherlich plaide pour une reconsidération du rôle de l'agressivité pour les femmes, à rebours du courant de la « neue Mütterlichkeit » (« terme et tendance apparus dans le mouvement des femmes en Allemagne à la fin des années 1970, qu'on pourrait […] définir comme un retour à des valeurs que le féminisme avait combattues ou refoulées et qui sont traditionnellement attachées à la fonction de mère » (note pp.22-23)).

Elle note également la tendance qu'ont beaucoup de femmes à retourner leurs pulsions agressives contre elles-mêmes.

 

Les deux questions de Mitscherlich ont donc toutes deux trait à la moindre agressivité constatée chez les femmes, et aux manières diverses et complexes dont cette agressivité est contenue, étouffée ou détournée. On pourrait dire pour schématiser que Mitscherlich s'écrie tout à la fois « c'est fantastique comme ces femmes sont pacifiques il faut les imiter », et « regardez-moi comme ces femmes se laissent faire et s'automutilent il faut leur rendre leurs armes ».

Mais finalement, tenter de répondre en tant que psychanalyste à ces deux points qui semblent contradictoires revient à un seul et même (vaste) examen : celui des mécanismes relationnels, pulsionnels et sous-terrains qui produisent les femmes comme moins violentes.

On pourra à partir de là, semble écrire Mitscherlich, chercher à guérir ou à imiter.

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Published by Alix - dans Féminisme
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