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17 mars 2011 4 17 /03 /mars /2011 10:52

  Cynthia Kraus insiste dans l'introduction de son article sur le caractère d'évidence de la bicatégorisation par sexe, ce qu'elle appelle « le caractère indéniable et flagrant du sexe » (p.188). On sait tous, évidemment, que les bébés naissent soit filles soit garçons – on les classe d'ailleurs dès le stade de fœtus. Notre monde entier repose sur cette séparation entre, d'un côté, des mâles, de l'autre des femelles. Il semble impossible de remettre en question cette proposition, à moins de se moquer du bon sens, car ça se voit bien.


zizi-zezette.gifQuand il nous faut expliquer pourquoi, évidemment, il y a des hommes d'un côté des femmes de l'autre, deux idées nous viennent généralement en tête, touchant, pour l'une, à la description des corps, pour l'autre à leur fonctionnalité.

« L'indéniable différence entre le pénis et le vagin » (p.187) est sans doute le premier opérateur de la différence sexuelle. « [Pour le sens commun] la présence ou l'absence d'un pénis constitue " l'arbitre final de la classification dichotomique du sexe " (Delphy, 1991, p.95) » (p.208). Second argument qui nous viendrait sous doute à l'esprit, si nous devions défendre cette évidence, qui fait le sol sur lequel nous marchons : « la dichotomie entre " porteurs potentiels d'enfants et non porteurs " (Delphy, 1991, p.95) » (p.188).


Apparence physique des corps et rôle dans la reproduction : voilà rigoureusement séparés deux et seulement deux sexes, mutuellement exclusifs l'un de l'autre. Cette réalité « indéniable et flagrante » trouve son fondement – estime toujours le sens commun – dans la nature : « Si le sexe apparaît comme un principe de catégorisation évident avec la caractéristique de n'être lui-même pas classé, c'est qu'il est censé être la transposition fidèle d'une catégorie objective du monde, un miroir de la nature (cf. notamment Hurtig et Pichevin, 1991 ; Mathieu, 1991). Dans le réalisme naïf du sens commun, la bicatégorisation par sexe n'est donc pas considérée comme un classement conventionnel et arbitraire. Elle paraît « naturelle », en tant qu'elle bénéficie du statut d'évidence non questionnée, mais également parce qu'elle est supposée être inscrite dans le biologique. Ces deux dimensions, loin d'être indépendantes, se renforcent mutuellement. Le sexe tire sa force d'évidence de son présumé ancrage dans le biologique. Réciproquement, le caractère indéniable et flagrant du sexe se joue d'emblée sur le terrain des différences biologiques. » (p.188)


Ce développement me rappelle les réflexions de Colette Guillaumin sur le racisme. Dans les Préliminaires à son Idéologie raciste, elle explique qu'elle a été amenée, au cours de ses recherches, à « reconsidérer le problème de l'altérité non plus dans son sens rapport à la puissance objective [le « réalisme naïf » de Kraus] mais aussi dans les liens qu'il pouvait entretenir avec la croyance biologique. » Elle en est venue ainsi à envisager sous la même perspective un ensemble de catégories, « celles qui sont précisées et délimitées par un caractère " somatique " et qui sont ainsi signées de la marque biologique dans la radicalisation de la différence », ce qui englobe, entre autres, non seulement les personnes racialisées, mais aussi les femmes – pour lesquelles « le processus social de biologisation est identique » (p.14).


D'où l'intérêt de confronter, comme le fait Cynthia Kraus dans cet article, le « réalisme naïf du sens commun » à la complexité et l'ambiguïté des résultats de la science biologique actuelle.


La science ne se fonde pas sur la différence entre le pénis et le vagin pour discriminer les individus mâles des nanaindividus femelles ; quant à la dichotomie entre porteurs potentiels d'enfants et non porteurs, elle ne recoupe même pas la dichotomie qu'opère l'état civil.

L'examen des résultats auxquels la recherche en biologie est parvenue jusqu'à présent laisse apparaître plusieurs « niveaux de sexe » chez chaque individu. Une première donnée qui ébranle fortement notre « réalisme naïf de sens commun ». Le sexe phénotypique, qui constitue l'un de ces niveaux de sexe et qui regroupe les aspects extérieurs « visibles » des corps (leur morphologie), englobe bien, en plus des caractères sexuels secondaires, la différence entre le pénis et le vagin. Mais il ne fait pas le tout du sexe : pour la biologie actuelle, cette « indéniable différence », tellement cruciale pour le sens commun, n'est qu'une partie d'un niveau donné de sexe, parmi cinq niveaux identifiés... et qui, de surcroît, n'est pas systématiquement choisi comme critère d'attribution du sexe par les chercheurs.

La science nous enseigne que pour chacun de ces niveaux de sexe, ce qu'on nomme « mâle » ne diffère pas tant de ce qu'on appelle « femelle » par un saut qualitatif que par des variations quantitatives relatives. En outre, s'il fallait classer pour un individu donné chacun de ces niveaux de sexe en « sexe mâle » ou « sexe femelle », ils ne coïncideraient pas nécessairement.


Voilà notre « dichotomie naturelle », « miroir de la nature », bien mal en point.


Dans le cours de son introduction, Cynthia Kraus discute un passage d'un article de Christine Delphy, « Penser le genre : quels problèmes ? » (1991), dans lequel elle emploie l'expression de « simple différence sexuelle, toute nue ». Cette idée de « " sexe tout nu " prédiscursif qui pourrait échapper au marquage social » (p.189) est pour Kraus tout à fait problématique. Au-delà du débat entre les deux chercheuses et de la question de savoir qui a mal compris qui, cette remarque de Kraus met en évidence, il me semble, l'extrême difficulté qu'il y a à intégrer totalement la non-consistance de la catégorie de sexe. Les résistances, pour les chercheurs/euses, pour nous, pour moi, sont particulièrement coriaces. On ne se défait pas d'une des principales fondations de sa vision du monde comme on retire sa chaussette le soir avant d'aller se coucher.


Le hasard (et l'ironie) ont voulu que je me replonge dans l'article de Cynthia Kraus pendant les quelques jours où j'attendais, suspendue, le verdict d'une échographie obstétricale, où le médecin dirait si tel fœtus était « une petite fille ou un petit garçon » à venir. Le cerveau intriqué dans des fils de pensées contradictoires, l'imagination marchant à fond, et me faisant voir des réalités tellement différentes – une petite fille, un petit garçon – j'ai pu prendre toute la mesure de ce : « je sais bien, mais pourtant... »


On pourra m'objecter que, quand bien même la dichotomie sexuelle ne serait fondée sur aucune différence biologique absolue, ce fœtus aurait vocation à être élevé en fille ou en garçon, et donc bien à devenir, socialement, une fille ou un garçon ; mais j'avais conscience, alors, que mon esprit allait bien au-delà : j'allais savoir si, essentiellement, déjà, cet individu était un individu fille ou un individu garçon ; j'allais savoir un peu de qui il était, déjà, et de comment je pouvais le considérer...


« Je sais bien ! Mais pourtant... »

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Published by Alix - dans Sexe-genre
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commentaires

Anis 02/04/2011 17:14



Bienvenue donc dans cette communauté. J'aimerais que le travail de lecture que vous faites puisse trouver écho auprès de ceux, très nombreux, qui n'en ont même pas idée, et que cela puisse faire
découvrir une autre manière de penser. Ne vous inquiétez pas pour le rythme de publication, c'est la qualité qui compte pas la quantité et je préfère lire un article sur votre blog que dix sur
d'autres. A bientôt.



Anis 27/03/2011 19:02



Vos articles sont passionnants, votre blog est l'un de mes préférés. Je viens y piocher de nombreuses références car ma réflexion est toute nouvelle dans ce domaine. Ce que vous dites du fait que
l'on ne peut se défaire d'un ensemble d'a priori concernant l'un ou l'autre sexe est tout à fait vrai mais cela est nécessaire aussi, quand je vous parlais l'autre fois de "culture" féminine,
j'entendais par là ce que l'on acquiert par l'éducation, ce qui est hérité et transmis, car telle est la définition de la culture, ce qu'une femme transmet à une autre, parce qu'elle est genrée
(et qui n'est pas toujours mauvais parce que genrée). A mon avis la réflexion ne doit jamais s'arrêter et ne doit jamais devenir une idéologie, car alors la réflexion meurt. Judith Butler dit
bien qu'elle ne veut pas cela. Parfois j'ai bien peur que l'on en fasse quelque chose de figé ou qu'on la récupère dans le mauvais sens.La philosophie est un perpétuel questionnement. J'ai créé
une communauté "Littérature au féminin" pour rassemler tous les blogs qui parlent de littérature et de femmes, de livres qui abordent (mais dans une liberté totale) des expérienes de femmes
autour de la littérature. j'aurais beaucoup aimé avoir un blog comme le vôtre au sein de cette communauté afin de diffuser ces idées et cette réflexion, très riche de perspectives. Le changement
des mentalités est un patient travail, un long travail.



Alix 02/04/2011 15:02



Bonjour Anis,


et merci infiniment pour votre commentaire et vos compliments !!


je serai très heureuse de faire partie de la communauté que vous avez créée.


Je dois dire qu'en ce moment j'ai du mal à me mettre à écrire pour le blog - j'ai le cerveau un peu enlisé , et le rythme de
publication en pâtit ! tant pis ! (je ne pourrai de toutes façons jamais rivaliser avec votre rythme à vous, super impressionnant... ;p)


:)



gab 21/03/2011 11:53



tu as peut-être déjà vu ça  : http://www.slate.fr/story/34529/feminisme-evolution-reactions


et réponse ici : http://www.crepegeorgette.com/2011/02/23/garde-tes-genes-pour-toi-merci/



Alix 22/03/2011 10:17



 


Merci Gab.


Un véritable exercice de méditation zen (niveau 4...) d'essayer de rester calmer devant
des textes pareils.


En tout cas, un bien bel exemple de la thèse de l'incommensuralibité fondée en nature des
deux sexes :


« En 2005, Huntington Willard, un des 250 co-auteurs de l’annotation du
chromosome X, déclarait ainsi dans Nature:


«Il n’y a pas un génome humain, mais bien deux: le génome mâle et le génome femelle.»


Du berceau à la tombe, on note des différences cognitives et comportementales statistiquement significatives entre
les deux sexes, et cela dès le niveau évidemment inconscient de l’expression génétique, de la production hormonale et de l’organisation neurologique. L’agressivité (sexuelle ou non) est un cas
d’école: dans toutes les sociétés connues, présentes ou passées, les hommes sont responsables des violences sur personnes et biens dans 80 à 95% des cas. »


Lire des réponses à de pareils textes fait du bien... (mais des fois tout de même, pour
le bien de sa santé mentale et de sa tension artérielle, vaut mieux pas les lire du tout, les Jesse Bering & co – c'est trop désespérant !!!)



gab 19/03/2011 01:31



Eh oui...quand le social nous rattrape ! beau partage, bel article, comme d'hab !



Présentation

Où êtes-vous ?

Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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