Cynthia Kraus insiste dans l'introduction de son article sur le caractère d'évidence de la bicatégorisation par sexe, ce qu'elle appelle « le caractère indéniable et flagrant du sexe » (p.188). On sait tous, évidemment, que les bébés naissent soit filles soit garçons – on les classe d'ailleurs dès le stade de fœtus. Notre monde entier repose sur cette séparation entre, d'un côté, des mâles, de l'autre des femelles. Il semble impossible de remettre en question cette proposition, à moins de se moquer du bon sens, car ça se voit bien.
Quand il nous
faut expliquer pourquoi, évidemment, il y a des hommes d'un côté des femmes de l'autre, deux idées nous viennent généralement en tête, touchant, pour l'une, à la description des corps,
pour l'autre à leur fonctionnalité.
« L'indéniable différence entre le pénis et le vagin » (p.187) est sans doute le premier opérateur de la différence sexuelle. « [Pour le sens commun] la présence ou l'absence d'un pénis constitue " l'arbitre final de la classification dichotomique du sexe " (Delphy, 1991, p.95) » (p.208). Second argument qui nous viendrait sous doute à l'esprit, si nous devions défendre cette évidence, qui fait le sol sur lequel nous marchons : « la dichotomie entre " porteurs potentiels d'enfants et non porteurs " (Delphy, 1991, p.95) » (p.188).
Apparence physique des corps et rôle dans la reproduction : voilà rigoureusement séparés deux et seulement deux sexes, mutuellement exclusifs l'un de l'autre. Cette réalité « indéniable et flagrante » trouve son fondement – estime toujours le sens commun – dans la nature : « Si le sexe apparaît comme un principe de catégorisation évident avec la caractéristique de n'être lui-même pas classé, c'est qu'il est censé être la transposition fidèle d'une catégorie objective du monde, un miroir de la nature (cf. notamment Hurtig et Pichevin, 1991 ; Mathieu, 1991). Dans le réalisme naïf du sens commun, la bicatégorisation par sexe n'est donc pas considérée comme un classement conventionnel et arbitraire. Elle paraît « naturelle », en tant qu'elle bénéficie du statut d'évidence non questionnée, mais également parce qu'elle est supposée être inscrite dans le biologique. Ces deux dimensions, loin d'être indépendantes, se renforcent mutuellement. Le sexe tire sa force d'évidence de son présumé ancrage dans le biologique. Réciproquement, le caractère indéniable et flagrant du sexe se joue d'emblée sur le terrain des différences biologiques. » (p.188)
Ce développement me rappelle les réflexions de Colette Guillaumin sur le racisme. Dans les Préliminaires à son Idéologie raciste, elle explique qu'elle a été amenée, au cours de ses recherches, à « reconsidérer le problème de l'altérité non plus dans son sens rapport à la puissance objective [le « réalisme naïf » de Kraus] mais aussi dans les liens qu'il pouvait entretenir avec la croyance biologique. » Elle en est venue ainsi à envisager sous la même perspective un ensemble de catégories, « celles qui sont précisées et délimitées par un caractère " somatique " et qui sont ainsi signées de la marque biologique dans la radicalisation de la différence », ce qui englobe, entre autres, non seulement les personnes racialisées, mais aussi les femmes – pour lesquelles « le processus social de biologisation est identique » (p.14).
D'où l'intérêt de confronter, comme le fait Cynthia Kraus dans cet article, le « réalisme naïf du sens commun » à la complexité et l'ambiguïté des résultats de la science biologique actuelle.
La science ne se
fonde pas sur la différence entre le pénis et le vagin pour discriminer les individus mâles des
individus femelles ; quant à la dichotomie entre porteurs potentiels d'enfants et non porteurs, elle ne recoupe même pas la dichotomie qu'opère l'état
civil.
L'examen des résultats auxquels la recherche en biologie est parvenue jusqu'à présent laisse apparaître plusieurs « niveaux de sexe » chez chaque individu. Une première donnée qui ébranle fortement notre « réalisme naïf de sens commun ». Le sexe phénotypique, qui constitue l'un de ces niveaux de sexe et qui regroupe les aspects extérieurs « visibles » des corps (leur morphologie), englobe bien, en plus des caractères sexuels secondaires, la différence entre le pénis et le vagin. Mais il ne fait pas le tout du sexe : pour la biologie actuelle, cette « indéniable différence », tellement cruciale pour le sens commun, n'est qu'une partie d'un niveau donné de sexe, parmi cinq niveaux identifiés... et qui, de surcroît, n'est pas systématiquement choisi comme critère d'attribution du sexe par les chercheurs.
La science nous enseigne que pour chacun de ces niveaux de sexe, ce qu'on nomme « mâle » ne diffère pas tant de ce qu'on appelle « femelle » par un saut qualitatif que par des variations quantitatives relatives. En outre, s'il fallait classer pour un individu donné chacun de ces niveaux de sexe en « sexe mâle » ou « sexe femelle », ils ne coïncideraient pas nécessairement.
Voilà notre « dichotomie naturelle », « miroir de la nature », bien mal en point.
Dans le cours de son introduction, Cynthia Kraus discute un passage d'un article de Christine Delphy, « Penser le genre : quels problèmes ? » (1991), dans lequel elle emploie l'expression de « simple différence sexuelle, toute nue ». Cette idée de « " sexe tout nu " prédiscursif qui pourrait échapper au marquage social » (p.189) est pour Kraus tout à fait problématique. Au-delà du débat entre les deux chercheuses et de la question de savoir qui a mal compris qui, cette remarque de Kraus met en évidence, il me semble, l'extrême difficulté qu'il y a à intégrer totalement la non-consistance de la catégorie de sexe. Les résistances, pour les chercheurs/euses, pour nous, pour moi, sont particulièrement coriaces. On ne se défait pas d'une des principales fondations de sa vision du monde comme on retire sa chaussette le soir avant d'aller se coucher.
Le hasard (et l'ironie) ont voulu que je me replonge dans l'article de Cynthia Kraus pendant les quelques jours où j'attendais, suspendue, le verdict d'une échographie obstétricale, où le médecin dirait si tel fœtus était « une petite fille ou un petit garçon » à venir. Le cerveau intriqué dans des fils de pensées contradictoires, l'imagination marchant à fond, et me faisant voir des réalités tellement différentes – une petite fille, un petit garçon – j'ai pu prendre toute la mesure de ce : « je sais bien, mais pourtant... »
On pourra m'objecter que, quand bien même la dichotomie sexuelle ne serait fondée sur aucune différence biologique absolue, ce fœtus aurait vocation à être élevé en fille ou en garçon, et donc bien à devenir, socialement, une fille ou un garçon ; mais j'avais conscience, alors, que mon esprit allait bien au-delà : j'allais savoir si, essentiellement, déjà, cet individu était un individu fille ou un individu garçon ; j'allais savoir un peu de qui il était, déjà, et de comment je pouvais le considérer...
« Je sais bien ! Mais pourtant... »