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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 10:59

  Pascale Molinier attire notre attention sur le fait qu'il est compliqué de faire la distinction entre ce qui est vécu comme du harcèlement sexuel, et ce qui n'est pas vécu comme tel – alors qu'il s'agit souvent des mêmes situations. Les inquiétudes des personnes harcelées se focalisent en général moins sur les vieux messieurs que sur des fils ou des maris valides. Elle note par ailleurs qu'il y a beaucoup plus de débordements dans le secteur éducatif, avec les adolescents (handicapés mentaux en particulier), qu'avec les vieillards dans le secteur de l'assistance ; mais de cela on parle beaucoup moins, on l'étudie moins – c'est un sujet qui reste tabou.

 

Elle revient sur l'idée, développée par Anne Dussuet, de souplesse et de négociation du côté des femmes salariées : dans les entretiens qu'elle a menés, il apparaissait très clairement que les vieux messieurs harceleurs étaient très pénibles, que les salariées s'en plaignaient, mais qu'elles s'en servaient également. (Il ne faut néanmoins jamais perdre de vue que ces négociations avec les frontières du tolérable sont éminemment politiques et résultent de rapports de pouvoir ; leur issue dépend en grande partie de la position de la salariée : est-elle sans-papier ? A-t-elle été longtemps chômeuse ? RMIste ? Quel est son passé ? A-t-elle d'autres possibilités de ressources ? Des charges familiales ? Etc. Une salariée qui repousserait les avances de son employeur peut tout à fait être accusée de vol, par exemple, ce qui pourrait avoir des conséquences dramatiques pour certaines d'entre elles.)

Certaines salariées rencontrées par P.M. manifestaient une attitude compassionnelle à l'égard des harceleurs, rubens-charite.jpgtolérant des comportements hors norme, mettant en avant le fait que ces personnes étaient démunies, fragiles, désocialisées... Ces femmes voient en fait dans le monsieur harceleur, note Pascale Molinier, à la fois "un pauvre type" et un représentant du patriarcat – les deux se superposent. Elles cherchent alors une réponse qui tienne le compromis : « la sexualité des hommes est construite comme ça, et ça les rend exécrables, mais en même temps, ce sont de pauvres types malheureux ». Leurs jugements sont donc éminemment ambigus.

« C'est vrai qu'on a envie de les cogner ! » rigole Pascale M. Et cette colère transparaissait dans l'intervention d'Anne Dussuet... «... c'est vrai que quand ils sont handicapés on sait qu'on pourrait le faire assez facilement... » Et c'est pénible, car justement, leur dépendance empêche qu'on leur donne un gros coup de balai sur le coin de la figure –  les cogner, se venger : on ne peut pas traiter le harcèlement sexuel d'un homme dépendant de la même façon que celui d'un homme puissant.

 

Les salariées sous-estiment souvent la capacité qu'elles ont de stopper les actes de harcèlement de ces personnes, en montrant qu'elles ne sont pas des femmes vulnérables mais des femmes puissantes, note-t-elle ; elles s'en rendent compte avec l'expérience. « Il y a quelque chose à faire avant le recours à la loi », estime Pascale Molinier, et c'est « une question de posture » : "cela nous concerne toutes en tant que femmes, et a à voir avec ce que nous avons intériorisé de la toute-puissance et du risque de débordement de la sexualité masculine".

« Tant que la sexualité des hommes sera ce qu'elle est », énonce-t-elle, « ça résistera... » (i e, j'imagine : ils continueront à être, d'une certaine façon, exécrables, et nous aurons à composer avec ça.)

 

james_bond_11.jpgPascale Molinier essaie, dans l'ensemble du travail qu'elle mène actuellement, de déconstruire l'évidence du lien entre care et femmes, care et sentiments, qui va de pair avec une certaine vision irénique du care. Elle mentionne une recherche sur le travail d'hôtesses philippines employées dans des hôtels accueillant de nombreux cadres supérieurs japonais, "un peu bousculés par le libéralisme" ; ces jeunes femmes sont embauchées pour prodiguer à ces hommes une sorte de package de care, incluant écoute, attention, valorisation de l'autre, jeu sexuel et de séduction, et surjouent les codes de la soumission féminine. Cet exemple fait clairement apparaître l'imbrication entre rapport de classe et rapport de sexe, ainsi que le rôle central du care et du travail sexuel dans le soutien de l'ordre patriarcal. « Le care et le travail sexuel sont terriblement conservateurs », énonce Pascale Molinier, « et dans ce soutien, on est toutes partie prenante, à divers degrés, en particulier via le travail domestique ».

[ Je suis vertement confuse mais je n'avais pas réussi à saisir, ce lundi, le nom de la chercheuse ayant mené cette recherche, et ne suis pas parvenue à le retrouver sur le net ensuite... ]

 

Elle nous dit détester le concept de « besoin », et pas seulement pour la sexualité ; cette idée de mettre une personne en face de chaque « besoin » (que porte toute la stratégie de communication autour du secteur des « services à la personne », avec des slogans comme « les besoins des uns font les emplois des autres »), tend à dépolitiser les rapports de travail.

En réponse à une intervention sur la définition du care, lui demandant si, par exemple, la vulnérabilité de la ou des personnes que l'on soutient peut être un bon critère pour discriminer ce qui relève du care de ce qui n'en relève pas, Pascale Molinier explique qu'elle ne veut pas définir le care de cette façon restrictive : « nous sommes tous vulnérables », il ne sert à rien de classer les gens dans des catégories dites vulnérables, « les pauvres », « les toxicomanes », « les vieux », etc. : les cadres supérieurs japonais sont puissants parce que dorlottés, étayés ! Ils ont beaucoup de femmes à leur service, et cela participe au fait qu'ils sont moins vulnérables. Cet étayage par le care est invisible, et beaucoup plus fréquent pour les privilégiés.

 

« Nous sommes tous vulnérables, seulement le care est distribué de façon très inégalitaire ; les puissants sont beaucoup plus étayés, la vulnérabilité des puissants est beaucoup plus combattue. Le care renforce la puissance des puissants. »

Pour penser le care avec justesse, il faut parvenir à tenir ensemble la vulnérabilité générique de tous, lié au modèle psychologique de l'humain, et les vulnérabilités, les inégalités.

 

(J'ai vraiment apprécié ce dernier développement  ; elle est forte cette Pascale M...   !! ))

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Alix 18/03/2011 10:32



A lire sur le carnet Hypothèses d'Efigies :


http://efigies-ateliers.hypotheses.org/366



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