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5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 21:58

 

C'est bizarre, quand j'ai lu ce chapitre de Despentes, sur son expérience de la prostitution, une question ne me quittait pas, s'affichait en surimpression sur chaque paragraphe que je lisais : est-ce que j'en serais capable ?

Ma réponse était plutôt non.

 

Ça me rappelle une discussion avec un ami, au sujet de cette affaire d'annonce de job sexuel diffusée par Pôle Emploi. En quoi cela doit-il être considéré comme affreusement scandaleux ? On en était venus à évoquer cette différence entre les personnes, qui fait que certaines sont capables de bosser avec leur corps sexualisé et avec leur sexe (et parmi ces personnes certaines peuvent tout à fait le choisir, dans un contexte de contrainte relative (merde sociale et économique, pas d'accès à des boulots bien payés et épanouissants (car pas de diplôme, et / ou discrimination, etc.)), et que d'autres en sont incapables. A cause de leur socialisation, la façon dont elles se sont construites, à cause de ce rapport à leur corps (/ à leur sexualité, / aux corps des autres) qu'elles ont construit. (Et contraindre ces personnes-là à faire ce genre de boulots (sous peine d'être radiées de l'ANPE), c'est leur faire une violence extraordinaire.)

 

Je ne me suis jamais sentie puissante parce que je mettais une mini-jupe. Je me suis plutôt sentie empêchée. Empêchée d'abord dans mon corps (tant de mouvements te sont interdits), empêchée ensuite par ces regards, exposée, agressée. (Il me semble. Je reconstruis peut-être un peu ? Depuis ma position de maintenant ? Peut-être. Pas complètement ça j'en suis sûre.) (Quant à dire si le port de talons aiguilles eût jamais pu me donner un sentiment de pouvoir, ça... je saurais sans doute jamais...)

 

Mais au-delà de ça : je pense que je serais incapable de sortir dans la rue fringuée comme l'était Virginie Despentes, customisée en jouet sexuel géant.

 

Quand j'essaie de me représenter cette expérience, virtuellement, ce n'est pas un sentiment de pouvoir que je m'imagine ressentir, mais un sentiment de peur. De danger.

C'est vraiment étrange, je me vois comme ça, en mini-jupe talons aiguilles – et je m'imagine forcément raidie, plombée, les larmes au bord des yeux.

Ce serait un véritable supplice de m'obliger à sortir comme ça.

 

Pourquoi une femme peut-elle sexualiser à fond son corps dans l'espace public, et en retirer un sentiment de pouvoir extrême, et une autre ne le faire qu'aux prix d'un sentiment de vulnérabilité totale ?

 

                                                           * * * * * *

 

 

La question de la présentation de soi, et en particulier de la présentation de soi dans l'espace public – au premier chef la question des vêtements – me semble super intéressante. Se sentir bien dans tels vêtements, mal dans tels autres. Pourquoi ?

(Ça me scotche qu'une personne habituée à l'invisibilité dans l'espace public - « cheveux courts et baskets sales » - puisse se métamorphoser en bombe sexuelle comme l'a fait V. Despentes.)

 

Deux questions se mêlent ici pour moi : celle de la sexualisation des corps, dans les deux sens de « sexe », et celle de la visibilité.

Despentes, quand elle est sortie dans la rue ce jour-là habillée comme une bombasse, était à la fois très féminine (alors qu'auparavant, raconte-t-elle, on pouvait lui dire « monsieur » quand elle allait acheter ses clopes au tabac), très sexualisée (déclenchant un désir furieux d'accéder à son corps), et très visible (être « incroyablement présente », attirer le regard de façon presque hypnotique).

Et là dedans... d'où vient le pouvoir ?


Peut-être le pouvoir qu'elle évoque dans ces pages résultait-il tout autant de son costume de bombasse que de la façon dont elle l'habitait. Peut-être, finalement, a-t-elle réussi ce jour-là une formidable performance de genre : elle a joué ce rôle d'une façon grandiose.

(Peut-être, finalement, « se sentir bien dans telles fringues », c'est juste trouver le bon costume, dans lequel on parvient à réussir une belle performancequ'on habite avec aisance, grâce, naturel ?)

Peut-être que si je sortais dans les fringues qu'elle a mises ce jour-là, moi, non seulement je ne ressentirai aucun sentiment de pouvoir – mais peut-être même que j'en aurais pas, du pouvoir, tellement j'aurais l'air déguisée pour le carnaval. Je sais pas.

 

                                                                    * * *

 

Après cette petite parenthèse passionnante (si si), dans le post suivant je vous cause des attributs traditionnels de la féminité et de leur rapport au féminisme (enfin, j'essaie ).

 

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Published by Alix - dans En vrac
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commentaires

n 16/04/2012 21:31


Merci à l'auteure de ce blog de dire aussi franchement et avec courage son dédain instinctif à l'égard de ce qui peut être interprété comme le signe de l'aliénation. C'est le même problème pour
le hijab, par exemple. On plaque de l'extérieur une signification dont seul le sujet de ce signe peut véritablement rendre compte.


Personnellement, je suis loin d'avoir un look androgyne, et je ne vois pas pourquoi il faudrait le regretter. Il ne s'agit pas pour moi de me transformer en vagin géant et ambulant...comme le
suggère Anis. Mais il s'agit de retourner un stygmate, et de brouiller les cartes. Je suis une femme à maquillage et talons, mais je suis professeure. On peut être "séduisante" selon les codes
sociaux de la féminité, et être intelligente, cultivée. Jouer à la féminité, alors même qu'elle est réprouvée peut être très jouissif, et c'est ce que décrit Despentes.


Je cite ici un passage de Mona Chollet, Beauté fatale, que je trouve très interessant :( pardon pour la longueur)


"De nombreuses féministes se montrent également allergiques à toute manifestation d’un trait catalogué comme « féminin », au
risque de redoubler la disqualification de celui-ci par l’ordre dominant. Bordo parle d’une « panique de l’essentialisme » – panique à l’idée d’« être identifiée à des aspects
marginalisés et dépréciés de l’identité féminine » –, qu’elle juge injustifiée. Au contraire, dit-elle, il faut, quand c’est possible, affirmer cette identité dans les cercles de
pouvoir de tous ordres ; car ces cercles, qu’il s’agisse du monde politique ou des lieux de travail, demeurent imprégnés d’une culture masculiniste qui les rend tout sauf accueillants pour
les femmes. Cela ne revient en rien à célébrer une prétendue « vérité du corps féminin », mais à assumer et à fortifier des imaginaires de l’altérité, dotant ainsi la démarche
féministe d’un point d’appui indispensable. « Sans imaginaires (et incarnations) de l’altérité, à partir de quel point de vue pourrions-nous rechercher une transformation de la
culture ? Et comment construire ces imaginaires et ces incarnations, si ce n’est par une alliance avec ce qui a été réduit au silence, réprimé, dédaignénote ? »
Ces imaginaires de l’altérité devraient être prêts à accueillir tout ce que la culture officielle rejette, c’est-à-dire à la fois le bagage hérité de la domination, quand certaines choisissent de
le revaloriser et de le revendiquer, et les pratiques et affirmations qui bousculent et contestent – parfois avec virulence – ce même héritage."

Alix 18/04/2012 21:48



 


 


Merci n de contribuer ainsi à la discussion :)
C'est bien intéressant.

A te lire, il y a deux trucs qui me viennent...

- D'abord, je pense que ma réaction de "dédain", comme tu l'écris, qui est con sans aucun doute, me vient face à certaines manifestations de la féminité - ou plutôt face aux manifestations d'une
certaine féminité : une féminité que j'interprète comme celle des classes supérieures, bourgeoises (nous y revoilà ;p) ; une féminité sophistiquée... Je dis pas ça pour justifier quoi que ce soit
parce que 1. on s'en fout un peu de ma vie perso et de mes fesses en soi (de leur bien-fondé ou de légitimité ;p) 2. ça rend pas mon jugement instinctif plus intelligent (je ne sais rien des
origines réelles de ces femmes (bourgeoises ou pas), pas forcément plus sur leur niveau de vie, et puis, comme tu l'as dit (autrement) avant,
cette forme de féminité-là peut être vue par certaines femmes comme un luxe auquel elles revendiquent le droit d'accéder - et oui évidemment elles ont le droit) - enfin bref, ma réaction est con
; mais je voulais juste pointer (pour les nuances de la discussion et peut-être une petite avancée du schmilblick ;p) qu'elle n'était pas une réaction aux manifestations de
laféminité
(ou d'un haut degré de féminité), mais une réaction à la matérialisation, la représentation, l'incarnation d'une certaineféminité.
J'éprouve un "dédain" - un rejet, une beurk-attitude - bien plus grand encore devant les hommes blancs en costards cravates bien mis, avec des grandes chaussures nickels - ceux qui respirent la
city à plein nez... (je sais pas pourquoi les chaussures focalisent ainsi mon dégoût... ? Je suis peut-être fétichiste ? ;p)
Les féminités / masculinités que j'interprète comme dominantes m'inspirent un mouvement de rejet - même si, je suis bien d'accord, cette symétrie est factice entre masculin et féminin, puisque
la/les féminités même dominantes restent dominées sur un certain plan, donc c'est plus compliqué - et puis même si de toutes façons ce rejet est con.

- Ensuite, de mon point de vue (mon expérience / mon histoire / mes repères, etc. - et ce qui est intéressant c'est que les tiens/tiennes ne sont pas les mêmes, donc on ne voit pas pareil...) la
féminité n'est pas du tout réprouvée – elle est au contraire une injonction : « sois donc un peu féminine ! » (« elle pourrait faire un effort... ») L'une de mes collègues est
par exemple étiquetée « pas féminine » (elle ne se maquille jamais, ne porte pas de bijoux, porte des vêtements de sport ou de rando, des vestes de pluie achetées chez Go sport, et s'en
bat les coquillettes) se mange très régulièrement des remarques (si ce n'est en face, au moins dans son dos – j'en suis en permanence témoin...) Puis bon, moi personnellement je, j'ai vécu bien souvent ce rappel à l'ordre durant mon adolescence (parfois exprimé via la catégorie de la « féminité », parfois sous la forme d'un « pour te
mettre en valeur », « pour être jolie » (« tu devrais ci, ça.... ») (j'en ai encore les poils du dos qui se hérissent, brrr... ;p) Rhhaa, je devrais, je devrais, j'aurais
dû.....

Elles devraient.....


 


Toutes ces
questions me laissent un peu perplexe, j'avoue.


 


Merci pour ta contribution :)



Anis 31/03/2012 17:53


J'avais lu aussi ce passage et j'ai essayé de le comprendre, d'essayer de prendre son point de vue. Tout dépend de ce que l'on cherche, être identifié d'abord par son genre, ou plutôt d'abord
comme une personne. Dans mon entourage, quand une personne fait une blague misogyne, je me sens ravalée à une seule partie de moi, la patie sexuée. il me semble que je ne suis pas que ça et lui
non plus d'ailleurs(le sexué masculin). Je vois d'abord une personne comme cela : est-ce qu'elle est sympa, intéressante, fine etc... Et à cet égard, certains hommes peuvent être plus proches de
moi, malgré la présence de testostérone, que certaines femmes. Les valeurs rassemblent plus parfois que le sexe. Certains spécimens de l'un ou l'autre genre dont les attributs sont poussés à
l'extrême, presqu'hypertrophiés me font plutôt peur. J'aime beaucoup en fait les androgynes. Dans ma jeunesse on avait beaucoup ce look là. C'était plutôt bien. Aujourd'hui cela a vraiment
disparu.

João 06/03/2012 01:28


Ah ! ben la méduse ça repart fort à ce que je vois hihi ! Pour notre plus grand bonheur ! bon, sinon, je reviendrai plus tard commenter, car là mon cerveau décomposé n'a pas la force de se lancer
dans l'argumentaire, bien qu'il ait pléthore de choses à racontouiller :) 

Présentation

Où êtes-vous ?

Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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