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19 février 2010 5 19 /02 /février /2010 08:00

Retour à Nicole-Claude Mathieu (dans mon hot-dog théorique, Badinter fait la saucisse, et Mathieu le pain bien consistant - l'effet de contraste entre les deux (ou le ketchup) pour faire ressortir l'ineptie de l'une et la force de l'autre).

Je vous mets ici en petites rondelles l'exposé de Nicole-Claude Mathieu quant aux limitations de la conscience des femmes dans diverses sociétés.

Les contraintes physiques et leurs implications mentales limitatives

1. le travail permanent


Dans la plupart des sociétés, la division sexuelle du travail aboutit à confier aux femmes des travaux plus longs, dispersés, des tâches cumulées, souvent interrompues, aux frontières floues, apparemment moins pénibles que celles des hommes (qui effectuent des efforts "violents et brefs") mais qui envahissent tout le temps de la vie et impliquent une charge mentale constante (pensons à la surveillance permanente des enfants, aux mains jamais inactives (qui cousent, tricotent, épluchent, trient, pendant les moments de "repos"), à la "double journée" des femmes dans nos sociétés, etc.)

2. le travail sous-équipé


Pas de développement de NCM, ici, mais mon appel à lire Paola Tabet : La construction sociale de l'inégalité des sexes, des outils et des corps. Côté outils, une démonstration brillante du contrôle de l'accès des femmes aux outils et aux armes, dans d'innombrables sociétés. Les femmes sont ainsi contraintes de travailler sans outils, avec leurs seuls bras / mains / corps, ou avec des outils peu efficaces, peu productifs, qui nécessitent un effort physique plus intense, un temps de travail plus long, une attention plus soutenue, et aboutissent au final à une fatigue plus profonde...

3. la reproduction


Toujours Tabet : côté corps. Paola Tabet étend l'analyse marxiste du travail de production au travail de reproduction, jusqu'alors maintenu hors de l'analyse car considéré comme "naturel". Elle étudie ainsi les conditions matérielles du travail de reproduction pour les femmes, et conclut à leur exploitation via la "domestication" de leur sexualité ("Par quelles interventions techniques et sociologiques sur le corps (afin non seulement de limiter la procréation mais aussi, et surtout, d'y contraindre) passe-t-on d'une simple potentialité biologique à une reproduction imposée ? Comment les différentes sociétés parviennent-elles à domestiquer la sexualité des femmes, à spécialiser leur organisme psycho-physique en canalisant vers le travail reproductif une sexualité humaine pourtant tendanciellement indifférenciée et polymorphe ?" 4e de couverture).


L'exposition maximale des femmes aux grossesses (les femmes mettant au monde, dans certaines sociétés, une dizaine d'enfants en moyenne) constitue de façon évidente une "contrainte physique", qui n'a rien de naturel.

2. le portage des jeunes enfants


Les enfants sont portés en permanence par les femmes dans de nombreuses sociétés jusqu'à l'âge d'un ou parfois deux ans - ce qui génère une fatigue supplémentaire. [Pensons aussi, chez nous, aux batailles que doivent mener des femmes pour trimbaler sur des trottoirs défoncés, dans les bus, dans le métro (avec ses volées d'escaliers) leurs poussettes (avec parfois leurs caddies chargés de courses).]

3. la malnutrition relative des femmes par rapport aux hommes


Attestée dans de nombreuses sociétés, tant en quantité qu'en qualité. [Autour de nous, l'organisation de la routine commensale va dans le même sens ; s'il n'y a qu'un steak à midi, il y a fort à parier qu'il finira dans l'assiette du bonhomme - madame, en général, "préfère" le choux bouilli.]

4. le lien aux enfants - limitation physique


Les enfants sont souvent ce qui empêche les femmes de fuire, ou simplement de résister, dans des situations de danger. Ce qui retient de demander le divorce, ce qui interdit de quitter le domicile conjugal, ce qui fait qu'on reste et qu'on endure (quand bien même il boit, quand bien même il crie, quand bien même il frappe). Pendant l'esclavage en Amérique, ce sont d'abord des hommes qui ont fui les plantations - il est difficile de risquer la vie de son enfant, et la limitation physique induite par un ou plusieurs enfants à porter / emmener avec soi est évidente ("une femme n'ira pas bien loin...").

5. le lien aux enfants - limitation mentale


"Le fait d'avoir la responsabilité constante des enfants est non seulement un travail physique - souvent non évalué - mais aussi un travail mental constant et de surcroît un travail aliénant, à tout le moins limitatif de la pensée" (p.161).


NCM évoque en particulier les femmes isolées dans leur foyer, qui ne travaillent pas à l'extérieur et s'occupent de leurs enfants toute la journée, dans nos sociétés. Dans une interaction avec un enfant on ne peut qu'écouter, répondre ou se taire ; on doit en permanence tout simplifier - pas d'interaction avec des égaux - solitude et saucissonnage de la pensée.


"La préoccupation et la fatigue physique et mentale que l'éducation quotidienne et la surveillance constante de jeunes enfants impliquent pour les femmes ne sont guère prises en compte - pas plus que la contradiction que cette tâche présente avec d'autres tâches aussi quasi universellement "féminines", telle la cuisine (utilisation du feu, de l'eau bouillante et dangers divers selon les sociétés)" (p.159).

Une conscience médiatisée, pour les femmes


Nicole-Claude Mathieu explicite ici en quoi en les hommes peuvent jouer comme un "objet interposé dans [la] conscience" des femmes (p.165), et met en évidence "l'envahissement du conscient et de l'inconscient des femmes par leur situation objective de dépendance aux hommes et le type de structuration du moi qui en découle" (p.171). Elle se réfère pour cela, entre autre, à une étude menée par Sarah LeVine dans les années 1970 sur les rêves de jeunes femmes gusii (agriculteurs du Sud-Ouest du Kenya).

Du "partage" des idées

Ce qu'écrit NCM des valeurs, et de leur signification différente en fonction du contexte dans lequel elles sont utilisées/ invoquées, mériterait un article à part entière - que je rédigerai tout bientôt...
Ce qu'elle démontre, en résumé, c'est que les valeurs n'ont pas la même signification pour les dominants et les dominé.e.s, qu'il n'y a donc pas de réel "partage", et que les femmes n'ont pas le même accès que les hommes aux connaissances - connaissances techniques, connaissances sacrées/ rituelles, et connaissance du fait même de l'oppression.



(dans la suite du sandwich, bientôt une nouvelle tranche de Badinter. Alors, heureux/euses ?...)

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