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4 mars 2010 4 04 /03 /mars /2010 17:33

"Le maître croît et dit que l'âne aime la carotte, mais l'âne ne possède pas de représentation d'une carotte sans bâton, contrairement à son maître (il ne partage donc pas "les mêmes" représentations). L'âne consent, tout en espérant la carotte, à ne pas être battu. On pourrait tout aussi bien appeler cela "refus" que "consentement" ". (p.208)


"la violence contre le dominé ne s'exerce pas seulement dès que "le consentement faiblit", elle est avant, et partout, et quotidienne, dès que dans l'esprit du dominant le dominé, même sans en avoir conscience, même sans l'avoir "voulu", n'est plus à sa place. Or le dominé n'est jamais à sa place, elle doit lui être rappelée en permanence : c'est le contrôle social." (pp.208-209)

"La violence physique et la contrainte matérielle et mentale sont un coin enfoncé dans la conscience. Une blessure de l'esprit. Après, si les coups ou les viols ne sont plus nécessaires à chaque instant, ce n'est pas que les femmes "consentent" [...] " (pp.212-213)

"Le problème de la légitimité, donc de la légitimation du pouvoir, est typiquement le problème du dominant. Il lui faut une raison pour entamer et maintenir l'exercice de son pouvoir. La dominée, elle, est engluée dans le concret et sa part éventuelle (et toujours limitée) à la connaissance de et à la croyance en la "légitimité" de son oppression, si elle existe, n'est qu'une goutte d'eau (fade) dans l'océan de sa fatigue [...]". (p.216)


J'ai voulu citer ici assez largement Nicole-Claude Mathieu, parce que ces quelques pages sont une succession de punch lines, parce que je ne saurais dire mieux, et même pas vaguement aussi bien, ce qu'elle écrit ici - j'aimerais juste vous donner l'envie d'y mettre le nez par vous-mêmes.
(pp.207-225, III Du "consentement" des dominé(e)s ?)


NCM cite largement les analyses de Maurice Godelier dans La production des grands hommes ; elle s'oppose point par point à ses conclusions, et démonte la théorie du consentement des dominé.e.s et de leur croyance en la légitimité de leur domination. La position de Godelier, d'ailleurs, est sur ce point proche de celle que Pierre Bourdieu défendra dans La domination masculine (en faisant de la "violence symbolique" "l'essentiel de la domination masculine" (quid de la violence physique, et de la menace de la violence physique ?), et en définissant la "violence symbolique" comme "contrainte tacitement consentie", "forme de violence qui s'exerce sur un agent social avec sa complicité").


Principales lignes d'argumentation :

- Godelier raisonne comme si les dominé.e.s et les dominants étaient des sujets à conscience identique. Les concepts qu'il utilise n'ont de signification que dans des situations mettant aux prises des égaux.


- Le concept de violence qu'il fait jouer ici est une violence entre égaux, entre dominants : une violence ponctuelle, où deux sujets s'affrontent, d'où ressort un gagnant et un perdant. Usant de ce concept, il affirme que la violence (matérielle) ne surgit que de loin en loin dans la vie des femmes Baruyas. Ce que NCM Mathieu récuse : d'abord parce qu'il évoque dans les mêmes pages des violences "quotidiennes" (aveuglement, contradiction, sous-estimation structurelle), ensuite parce que la violence que subissent ces femmes est autre : la violence entre dominé.e.s et dominants est une violence diffuse. Une violence qui fonctionne avec la peur, quand les coups / les brimades sont imprévisibles, susceptibles de survenir à n'importe quel moment, et par conséquent en permanence présents à l'esprit. La violence est avant et partout.

- La notion de consentement suppose au premier titre deux sujets égaux qui consentent. C'est le modèle du contrat, cher à la philosophie classique. Pour consentir, il faut d'abord un esprit clair, ensuite la connaissance pleine et entière des termes du contrat - les femmes supposées consentir à la domination n'ont ni l'un ni l'autre. C'est le plus souvent la confusion qui gouverne leurs esprits - parce que leurs consciences sont limitées, contraintes, médiatisées, fatiguées, entravées, envahies, blessées (trouble, désarroi des idées). Et l'ignorance dans laquelle elles sont maintenues empêche toute connaissance claire, toute prise de conscience de la situation : à quoi "consentent-elles" donc ?


- La conscience de l'opprimé.e est anesthésiée. Si la situation d'oppression ne donne pas à voir un combat permanent entre le maître et l'esclave, si la violence physique comme répression, en réponse aux manifestations de résistance, n'est pas constamment mise en oeuvre (ce qui ne veut pas dire que ces manifestations de résistance n'existent pas), ce n'est pas parce que les dominé.e.s consentent, mais parce que l'exploitation et l'oppression produisent l'anesthésie de la conscience. L'anesthésie est l'une des idées fortes que NCM Mathieu mobilise pour décrire l'état de la conscience dominée ; le concept de limite en est un second : "limiter les possibilités, le rayon d'action et de pensée de l'opprimé(e) : limiter la liberté du corps, limiter l'accès aux moyens autonomes et sophistiqués de production et de défense ("aux outils et aux armes", cf. Tabet 1979), aux connaissances, aux valeurs, aux représentations... y compris aux représentations de la domination". (p.216)

- du côté des dominé.e.s, on ne peut donc parler ni de consentement, ni de partage des idées, ni de conviction (de son infériorité ou de la légitimité de sa domination) ; ce qui opère en premier lieu, c'est "le réflexe de Pavlov" (p.211), ce sont les réflexes matériels, du corps, ce sont des ordres, des interdictions, un dressage physique. D'abord, on empêche /on fait faire à la petite fille ; ensuite, elle constatera ("les hommes peuvent courir, doivent être servis" (p.212)). "[...] c'est le dressage lui-même que (peut-être) elle "raccordera" (mal, et dans la contradiction) plus tard avec certaines fractions de l'idéologie du sexe (de la classe, etc.) dominant" (p.211).

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