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24 février 2010 3 24 /02 /février /2010 10:00

(Zcusez-moi, je continue sur Badinter... et sur ce que j'eus écrit il y a quelques années de son livre "XY de l'identité masculine"...)


"E.B. parle des rites d’initiation des Baruyas, de la circoncision, des significations symboliques de ces actes et de leur place au sein d’un système de significations complexe et cohérent ; au lieu de réfléchir aux relations de pouvoir dont elles découlent et qu’elles soutiennent, au lieu de conclure au rôle de support de significations culturelles des faits de nature et des réalités biologiques, E.B. y trouve les « preuves » de la réalité (la réalité en soi, la réalité vraie) du système de croyances qu’elle a exposé auparavant (système fondé sur la nécessaire construction de la masculinité contre les femmes).

 

Apparemment, à en juger par les nombreuses citations auxquelles a recours E.B. pour étayer sa démonstration, le raisonnement qui consiste à fonder le sexisme sur la nécessaire séparation du fils d’avec sa mère a beaucoup d’adeptes. « [Lillian Rubin] pense que l’agressivité masculine contre les femmes peut être interprétée comme une réaction à cette perte précoce et au sentiment de trahison qui l’accompagne, que le mépris de la femme vient de la rupture intérieure exigée par la séparation. » (p.88) « Tenir les femmes à distance est le seul moyen de sauver sa virilité. Rousseau le savait déjà […] : « […] les femmes nous rendent femmes » [Lettre à d’Alembert, 1758] » (p.88-89).

 

E.B. associe en permanence « féminité » et « passivité », usant d’un des plus vieux et pourris cliché touchant le genre. Pas une fois elle ne l’interroge ; c’est à se demander si l’interprétation ultra sexiste de la relation sexuelle hétérosexuelle la convainc et lui suffit : « la peur de la féminité et de la passivité », « la peur de la passivité et de la féminité », à quatre lignes d’intervalle p.89, par exemple.
 
E.B. parle du fantasme de régression des hommes, qui rêvent de retourner dans le ventre de leur mère, comme si jamais aucune femme adulte, fatiguée et découragée, ne pouvait rêver elle aussi de redevenir enfant. Peut-être parce que la femme n’a jamais à être vraiment adulte et libre ?


Comme le mépris et la violence des hommes à l’encontre des femmes prennent leurs racines dans une peur et une souffrance, plus les hommes sont fragiles, et plus ils sont sexistes : « Les plus fragiles, les plus douloureux aussi, ne peuvent maintenir leur masculinité et lutter contre le désir nostalgique du ventre maternel que par la haine du sexe féminin. » (p.91)

Encore une fois, la logique de domination est habilement (enfin, habilement…) renversée. E.B. évoque alors le dégoût de certains hommes pour le sexe féminin lui-même (son corps, ses organes génitaux en particulier). Encore une fois, c’est sur une « peur » (de la féminité et de passivité, on suppose), une « fragilité », et la nécessité d’affirmer son être vrai que se fonde ce dégoût. « Une outre… pleine de pus » (Baudelaire), « conduit tiède et gluant… envie de vomir… se sent inspiré de l’intérieur… se sent mal » (Michka Assayas, les Années vides). Je pense aussi à des pages des nouvelles de Boris Vian. Je recopie ces mots, car ils me font mal. Le dégoût du corps féminin, il n’est pas seulement présent chez les hommes. Il est là aussi chez les femmes. Beaucoup de femmes ont honte de leur propre corps et en éprouvent du dégoût.

Ce dégoût du corps féminin inculqué aux deux sexes est une puissante machine d’oppression et d’aliénation. Je l’ai subi comme une violence et j’y réponds par la violence, de mes émotions, de mon refus d’admettre des propos tels que ceux-là.

 

 En quoi « la mauvaise mère frustrante et surpuissante » (p.92) ne peut-elle pas être la mère d’une fille ? Parce qu’elle est du même sexe qu’elle, devenir adulte ne signifie pas pour une fille rompre avec sa mère ? Elle reste son bébé toute sa vie ? En quoi une mère, qui certes a gardé le bébé dans son ventre pendant 9 mois, puis s’en est occupé de manière préférentielle pendant quelques mois ensuite, mais qui est aussi une personne, qui a une liberté, une vie, des amis, peut-être un travail, qui est adulte comme le père, en quoi une mère doit-elle symboliser « la mort, le retour en arrière, l’aspiration par une matrice avide » ? (p.92) En quoi « l’omnipotence maternelle » ne peut-elle pas empêcher de grandir la petite fille ? Seulement parce qu’elles sont du même sexe… Je ne vois pas.

 

« L’agressivité de l’homme castré peut aussi se tourner vers l’extérieur. Il traite les femmes comme des objets jetables, devient sadique ou assassin. » E.B. va jusqu’au bout de son raisonnement foireux : au final, les femmes sont responsables des violences qui leur sont faites. Sans cesse, E.B. associe femmes et enfants (sans jamais problématiser ce lien) : « éphèbe blond au sexe incertain, enfantin et féminin » (p.96), ce qui est d’ailleurs normal puisqu’être adulte c’est se séparer des femmes (d’où cette idée, finalement, qu’une fille ne peut pas devenir adulte, et qu’il n’y a pas de rupture entre la petite fille et la femme, donc pas de séparation d’avec la mère).

 

Et retour sur Maurice Godelier, dans un contresens glorieux : « Tout cela [c’est-à-dire une dizaine de pages d’insultes extrêmement violentes à l’encontre des femmes, sous couvert de bénéfique haine de la mère] semble donner raison aux tribus de Nouvelle-Guinée qui redoutent l’influence mortelle des mères sur leurs fils. C’est parce qu’elles les empêchent de grandir et de devenir des hommes que les mâles adultes doivent les leur arracher de la façon la plus cruelle. » (p.97)

 

Magnifique démonstration."

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