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6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 16:24

Je continue ici le récit de ma lecture de l'article de Chandra Talpade Mohanty, « Sous le regard de l'Occident », entamé ici puis .

 

Une chose m'a frappée, et au départ gênée, dans ce texte : Mohanty semble zapper entre une idée et son contraire, donnant l'impression de se contredire.

D'un côté, elle critique les analyses qui mettent toutes les femmes dans le même panier, sans distinction – donc aussi les femmes « occidentales » et les femmes « du Tiers-Monde » - hop tout le monde dans le même moule et dans le même sujet de phrase : elle dénonce un « mode d'analyse féministe qui homogénéise et systématise les expériences de groupes de femmes différents » (p.176).

Et d'un autre côté, elle s'en prend aux textes qui construisent la figure des femmes du Tiers-Monde comme différentes.

 

Je me demandais alors - « les féministes qu'elle critique les pensent ensemble ou pas ensemble, alors, ces femmes ??!? »

Confusion.

 

J'avais bien tout de même une petite idée de la réponse.

 

1. Mohanty appelle de ses voeux, il me semble, un regard démultiplié, précis, local, ancré dans le terrain – elle veut qu'on pense ni en terme de « monisme » (l'unité des femmes, l'homogénéité du groupe ou de la classe des femmes, « toujours-déjà constitué »), ni en termes dichotomiques (nous contre elles, ego et alter...), mais bien en termes de « multiplicité » - ni un ni deux mais plusieurs – une myriade.

 

2. Elle veut qu'on prenne en compte de vraies différences, et pas les / la différence postulée a priori (aussi a priori que la Différence des sexes…)

 

3. Je cherchais du côté de ce concept qu'elle avance : « l'universalisme ethnocentrique » (p.175). Une expression oxymorique. Qui traduit peut-être l'attitude fondamentalement contradictoire et non tenable de ces féministes qu'elle critique, qui se revendiquent de l'universalisme (monisme) tout en conservant comme paradigme l'Occident. Un faux universalisme.

 

4. Peut-être aussi gagne-t-on à creuser du côté de l'idée du « singulier » - dans la trilogie universel / particulier / singulier. La femme-du-Tiers-Monde (comme tout minoritaire) serait rejetée hors de l'universel, enfermée dans le particulier (dans son particularisme), mais n'aurait jamais accès au singulier. Je m'explique un peu : )

Le majoritaire (l'homme, le Blanc, le bourgeois, l'hétérosexuel, l'Occidental, etc.) a accès / droit à la fois à l'universel et au singulier. Il est à la fois le général (il n'est pas marqué, il est la personne abstraite, détachée de toute détermination cloisonnante, de toute limitation liée à son être – le Blanc n'est pas une couleur...), et l'éminemment personnel : il est tout à fait singulier, une vraie personne complète et complexe. Le minoritaire lui est entièrement défini par son appartenance à un groupe ; en tant que tel, il est à la fois coupé de l'universel (il n'est pas l'homme en soi puisqu'il est noir, c'est une particularité), et fondu dans son groupe – tous les membres de ce groupe se ressemblent voire sont interchangeables.

Le texte de Mohanty sur « la femme du Tiers-Monde » pourrait être compris à la lumière de ce passage de Colette Guillaumin, dans son essai sur « L'idéologie raciste » :

« Ceux qui sont « mis à part » se trouvent dans une situation particulière : s'ils sont admis dans l'humanité abstraite, ils sont aussi ceux qui n'ont aucune individualité. Ils ne sont individuellement que groupe ou fragment de groupe, leur réalité sociologique n'atteint pas au statut individuel qui, au contraire, définit le staut des membres du groupe dominant. [note : « situation sociologique qui a amené comme Malcolm X un certain nombre de nègres américains à prendre le patronyme de « X », revendication du non-nommé, du non-individu, de celui qui est en même temps absence personnelle et généralité absolue. Mais aussi certains juifs changent de nom pour être lus comme individus et non comme morceau de la judéité. Et les femmes abandonnent leur « nom de jeune fille » pour un « nom » en se mariant, entérinant ainsi la fragilité de leur statut individuel. »] Lorsqu'il appartient à un groupe minoritaire, ce n'est pas en tant qu'individu que l'acteur social est perçu mais en tant que fragment et signe de la réalité de groupe. » (pp.105-106)

 

5. Dernière petite clé pour tenter de démêler l'écheveau mohantyen – en ce qui concerne en tout cas la question de « l'universalisme ethnocentrique ». Elle semble nous présenter une petite recette pour cuisinière féministe occidentale : universalisme, monisme, + ensuite, par dessus, la différence (dichotomique, paf on découpe un bout de l'universel) du Tiers-Monde...

« Dans un grand saladier, verser le monisme universel. »

Alors là, il s'agit de considérer « les femmes », et « les hommes », sur un mode super général pas subtil, comme des groupes « homogènes et toujours-déjà constitués », (comme elle dit), comme des « classes » (ce qu'elle conteste), avec un concept de « patriarcat » super lourd qui écrase toute subtilité sur son passage, bourrin, quoi, la féministe occidentale.

« Le coeur du problème réside dans ce postulat de base, très courant dans le féminisme libéral et radical occidental, selon lequel les femmes formeraient un groupe ou une catégorie homogène : « les opprimées ». » (.174)

 

« Touiller avec une grande fourchette. Ajouter ensuite en petits flocons la Différence du Tiers-Monde (en vente dans tous les bons magasins féministes occidentaux...) »

« Lorsque les femmes sont situées dans des structures définies comme « sous-développées » ou « en voie de développement », une image de « la femme moyenne du Tiers-Monde » est alors produite implicitement. « La femme opprimée » (sous-entendu, occidentale) devient alors « la femme opprimée du Tiers-Monde ». Si la catégorie « la femme opprimée » résulte de la prise en compte de la différence de genre à l'exclusion de toute autre différence, la catégorie « la femme opprimée du Tiers-Monde » a cet autre attribut : « la différence du Tiers-Monde ! » » (p.175)

Résultat : un bon gros truc pourri qui aide à rien penser, et qui produit des effets politiques désastreux : impérialisme, désunion des féministes : « C’est parce que je participe activement aux débats actuels de la théorie féministe, et qu’il est urgent, politiquement, de former des coalitions stratégiques en dépassant les barrières de classe, de race et de nationalité, que ces textes me posent problème. » (p.150)
(un vrai bordel, ce post. Toutes mes confuses – j'ai fait tomber mes vermicelles de pensée, elles se sont toutes éparpillées.)

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Published by Alix - dans Féminisme
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commentaires

Dom 57 07/06/2010 23:49


Bonjour!

lol!

J'adore passer chez vous! J'adore votre étonnement! J'adore le "bordel" de vos post! J'adore votre soif de comprendre! j'adore quand vous ne comprenez pas! J'adore votre verbe!

lol

Terrible infirmité de la "science molle", incapable du détachement de la philosophie et incapable de la démonstration chère aux sciences physiques...

Mais qui, par le fait même qu'elle se trouve ainsi "le cul entre deux chaises", attire les zélateurs de tout poil...

Merci à vous!

Continuez!


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