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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 16:48

Je continue ici le micro résumé d'un article de NQF sur « la Réinvention de la sexualité chez les intersexes », dans lequel Loïc Jacquet s'intéresse « à la richesse et à la multiplicité des sexualités et des pratiques sexuelles de toutes ces personnes qui ont décidé de mettre de côté (ou qui, tout simplement, n'ont jamais été capables de se fondre dans) les codes hétérosexuels (ou homosexuels) signifiant bon gré mal gré les rapports sexuels dans notre société » (p.53).


* * * *

Après les trois pages d'introduction que j'ai évoquées dans le post précédent, Loïc Jacquet développe trois points (avec trois petits cochons, qui mangeaient dans trois bols, et... ;p).

  1. les études montrent que, de fait, on peut faire du sexe de façon satisfaisante en étant intersexe ;

  2. pourtant la sexualité reste pensée, dans le monde médical et en dehors, selon des schèmes strictement binaires, selon lesquelles une sexualité des intersexes est proprement impensable ;

  3. les personnes intersexes, par les sexualités qu'elles inventent, ouvrent des portes pour penser et pratiquer le sexe en dehors / au-delà du système hétérosexiste.

* * * *

      1. Des enquêtes démontrent tout à la fois l'existence de pratiques sexuelles satisfaisantes chez les intersexes et la difficulté pour les acteurs du monde médical et au-delà de reconnaître cette réalité.


Loïc Jacquet évoque tout d'abord une recherche menée dans le milieu médical des années 1950 sur la vie de personnes intersexes non traitées, c'est-à-dire n'ayant subi ni chirurgie ni traitement hormonal. Cette étude portant sur pas moins de 250 cas conclut, d'une manière générale, à une évolution positive des personnes, qui vivent dans leur ensemble une « vie normale » (« loin de manifester des traumatismes psychologiques et des maladies mentales » p.52). Ces personnes ont développé une identité de genre « stable et saine », ainsi qu'une « image de soi pleine d'assurance ». Elles témoignent par ailleurs d'une vie sexuelle qu'on pourrait là aussi qualifier de « normale ».

Un peu plus loin, L. Jacquet mentionne d'autres documents médicaux (thèse de médecine, article) qui rapportent des informations allant dans le même sens, ayant trait à une sexualité épanouie.


Pour les acteurs du monde médical, cependant, c'est en général l'incrédulité qui domine.

Il n'est pas réellement possible que des personnes puissent faire du sexe avec de tels organes génitaux, semblent-ils penser in fine.

Pour l'auteur de la recherche, il s'agit de John Money, nous révèle L. Jacquet - le médecin qui a ensuite défendu le plus ardemment la réassignation chirurgicale précoce des nouveaux-nés. Ce revirement radical reste mystérieux ; on peut au minimum penser qu'il ne donnait pas complètement foi à la thèse de la « vie normale » des intersexes.

D'autres auteurs utilisent des formulations qui traduisent nettement leur incrédulité (« le sujet prétend... »).


Plus généralement, la pratique généralisée de la réassignation témoigne de la croyance qu'il n'est pas possible de vivre bien en étant et restant intersexe. Si la sexualité n'est pas la seule dimension prise en considération dans ce jugement, reste qu'elle joue un rôle important dans la façon dont les « bons » organes génitaux sont pensés. 

 

   2. Le genre construit le sexe, et un sexe pensable doit être apte à la relation sexuelle hétéronormée.


Les pages 45 à 54 de mon petit livre bordeaux préféré () expliquent merveilleusement pourquoi et comment « le genre précède le sexe » : « l'intersexualité bouleverse la causalité du sexe biologique à tel point que les protocoles de traitement, notamment sous l'influence de John Money aux Etats-Unis, se concentrent désormais sur ce que Money a défini comme « le genre », c'est-à-dire comme les standards relatifs à l'identité sexuelle socialement définie, pour normaliser les corps. Le genre devient, dans ces conditions, le fondement ultime du sexe, entendu comme la bicatégorisation sexuelle des individus. » (Elsa Dorlin, p.45)


Lors de la naissance d'un enfant dont les organes génitaux présentent une ambiguïté, un protocole de traitement est mis en place par l'équipe médicale pour assigner en urgence un sexe bien défini – mâle ou femelle - au nouveau-né. Il ne s'agit pas alors de découvrir le « vrai sexe » de l'enfant – il n'existe pas – mais de décider de quel sexe sera le plus vraisemblable (au vu de l'évolution prévisible de l'enfant et du développement à venir de caractères sexuels secondaires), le plus « facile à réaliser », et le plus « convaincant ». Dans ce choix interviennent des définitions normées de ce que doit être un sexe masculin « satisfaisant », et un sexe féminin « satisfaisant ». C'est dans ces définitions que des éléments relevant clairement du social, et donc de la norme sociale et culturelle de genre, entrent en jeu.


Pour le dire vite, un « bon » sexe masculin, un sexe masculin acceptable, doit être capable de pénétration, tandis qu'un « bon » sexe féminin doit pouvoir être pénétré. « La pénétration est le seul critère d'un vagin réussi : l'amplitude de l'ouverture, la lubrification, la sensibilité orgasmique ne sont pas des priorités, alors que le pénis réussi doit être apte à l'érection et d'une taille acceptable pour les canons de la virilité. » (p.46)

« Comment expliquer plus clairement que le vagin, le pénis, les lèvres et le clitoris ne fondent aucune bicatégorisation sexuelle « biologique », la définition de leur fonctionnalité obéissant aux seules prérogatives hétérosexistes du genre? » (p.47)


Loïc Jacquet reprend ces considérations dans son article : d'une part, les acteurs du monde médical ne croient pas, dans leur majorité, qu'il soit possible d'avoir une sexualité satisfaisante avec des organes génitaux atypiques (un micropénis ne permettant pas de pénétration profonde, par exemple) ; d'autre part lors des pratiques de réassignation ils modifient fréquemment les organes génitaux dans le sens d'une plus grande conformité aux normes de sexe (agrandissement du pénis ou accroissement de la taille de la cavité vaginale, par exemple), souvent au prix de la sensibilité orgasmique des dits organes.

Tout ceci montre, encore une fois, le poids de la norme de la « bonne sexualité » dans la façon dont sont pensés les sexes. Une sexualité réinventée, par exemple par des personnes intersexes, peut être un levier pour concevoir différemment les genres et les sexes.


* * * *

Je continuerai et terminerai ma présentation de l'article de L. Jacquet dans un troisième et dernier post.

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7 mai 2010 5 07 /05 /mai /2010 17:00

Un sujet me préoccupe dont je n'ai toujours pas touché mot ici.

Il y a de cela quelques mois, j'ai cherché ce qui existait sur le sujet, publié en français, et j'ai commandé deux livres pour ma petite maison, qui me sont arrivés par la poste :

1.un numéro de Nouvelles Questions Féministes (Vol.27, n°1 / 2008), intitulé « A qui appartiennent nos corps ? Féminisme et luttes intersexes ».

2. « Ni homme ni femme, enquête sur l'intersexuation », de Julien Picquart, aux éditions de la Musardine (2009).

 

Je ne savais franchement pas à quoi m'attendre pour le deuxième – une maison d'édition presque inconnue de moi jusque-là et un auteur « journaliste indépendant » - ça pouvait être tout et pas mal n'importe quoi ; mais bienheureuse surprise : c'est vraiment un très bon livre – Julien P. a fait un super boulot. J'en causerai davantage plus tard...

 

Je voulais commencer par évoquer l'un des articles de NQF : « la réinvention de la sexualité chez les intersexes », de Loïc Jacquet.

 

(Sommaire et introduction de NQF en ligne ici, les résumés )

 

C'est un petit article de onze pages. Loïc Jacquet est présenté à la fin du numéro comme « un militant trans' d'une vingtaine d'années. Depuis 2003, il diffuse de l'information en français sur les effets des traitements hormonaux et chirurgicaux, en particulier les traitements masculinisants. En puisant dans ses propres expériences de vie, il s'est aussi donné pour objectif de visibiliser les personnes de sexe féminin qui ne se considèrent ni homme ni femme, les identités sexuelles trans' autres que celle de transsexuel « femme-vers-homme-hétérosexuel », ainsi que la diversité des pratiques sexuelles trans'. » (p.162)

 

Les trois premières pages de l'article sont surprenantes pour qui est habitué à la mouture traditionnelle des articles scientifiques, lisses et venant de nulle part. Le propos ici ne vient pas de l'espace, il est bien situé : utilisant la première personne, Loïc J. nous dit pourquoi et comment il en est venu à s'intéresser à la sexualité des intersexes ; il nous dit tout à la fois d'où il parle, à partir de quelles expériences, et quelle légitimité il a à parler.

L'effet d'étrangeté (quand il raconte des épisodes de sa vie, évoque son adolescence, parle des « axes les plus importants de [sa] vie », etc.) est redoublé par le fait qu'il s'agit, ici, d'un aspect éminemment intime de l'existence : le vécu de son identité de sexe et, plus encore, sa sexualité. (C'est peu dire qu'on n'est pas habitué à lire dans des revues scientifiques (même traitant du sexe) des informations sur le vécu de l'auteur.e en matière de désir, de masturbation, d'orgasme, ou sur les changements morphologiques de ses organes génitaux.)

Bref – l'auteur s'expose. L'effet de cette exposition (qui peut sembler... violente ?) n'est pas seulement « épistémologique » (on sait d'où le sujet de la science parle, donc on sait sous quelle lumière et avec quel sourcil relevé scruter l'objet produit). Il y a aussi, à mon sens, quelque chose de l'ordre de... l'empowerment ( ? ) qui est produit ici : prendre la parole, « témoigner », rendre visible, faire advenir à l'existence dans un type d'espace public (une revue), et donc rendre dicible, etc... mais aussi : ici le sujet qui « témoigne » est en même temps l'auteur à part entière de ce texte scientifique. Ca produit un effet particulier, un effet politique, non ? (ouais je reste vaguement dans le flou – je fais ce que je peux ! - mais je l'entraperçois, là, l'effet politique, me semble bien... non ??)

(Le discours est simple, factuel, les phrases semblent posées et défaites d'émotivité, de drame ou d'éventuelle charge de violence ; juste, il énonce.)

 

Dans ces trois premières pages Loïc Jacquet explique donc que le sexe et la sexualité ont très tôt été au centre de ses préoccupations (comme jeune adolescent déjà), et qu'il a « été amené très tôt à [s'] intéresser à des identités et à des sexualités qui sortaient de la norme hétérocentrique de notre société » (p.49). Puis : « Si je me trouve en position d'écrire cet article sur le croisement entre sexe (au sens de sexualités) et intersexualité, c'est pour une raison qui ne coule pas nécessairement de source : c'est parce que je suis trans'. » (p.50) Et trans' ayant choisi de suivre un traitement hormonal : « Ce traitement a entraîné une modification radicale de mon aspect (entre autres) physique, l'aspect et la fonction de mes organes génitaux, mais aussi de mes pratiques et attirances sexuelles ».

Ainsi, sans être intersexe, Loïc Jacquet a vécu et vit avec un corps « queer », un corps qui transgresse la frontière du genre (un corps qui introduit le désordre). C'est depuis cette position, et avec un « désir de trouver des corps assimilables au [sien] » (p.51), qu'il a été amené à réfléchir sur la sexualité, à échanger, récolter des témoignages, des informations, auprès d'autres personnes dont certaines étaient intersexes.

 

La suite dans un tout prochain post...

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3 mai 2010 1 03 /05 /mai /2010 10:25

Camarades de l'Internet mondial, je sais pas si vous avez remarqué, mais samedi, c'était le premier mai.


Comme tous les ans à cette même date, j'ai traîné guillerette ma chaussure jusqu'à la place de la République, histoire de fêter un peu ce qu'il y avait à fêter ; finalement il a semblé qu'il n'y avait pas grand chose à fêter : j'ai trouvé cette manif triste – peut-être moi qui fabule, ou qui projette le ciel blanc dans la rue ; ou peut-être qu'effectivement cette année, le jour de la fête du travail, il n'y a pas grand chose à fêter.

 

A mon habitude, j'ai fait petite-récolte de tracts, toutes tailles, toutes couleurs - certains féministes.

Qui disaient :

  • « Nous sommes toutes et tous concernés par la casse des services publics. Mais les femmes le sont au premier chef dans des secteurs où elles représentent plus de 57% des salarié.e.s : santé, éducation, petite enfance, tous largement féminisés : suppression massive de postes, démantèlement des statuts favorisant la précarisation. »

     

  • « Les femmes représentent 54% des chômeurs et 57% des chômeurs non indemnisés, 85% des salariés à temps partiel et 80% des salariés payés en dessous du SMIC ».

     

  • « Les conséquences sont lourdes à la retraite. Pour les seules pensions de droit direct (hors avantages familiaux et pensions de réversion), les femmes touchent moitié moins que les hommes : 650 euros contre 1 383. Parmi les retraité.e.s pauvres, 8 sur 10 sont des femmes. »

     

  • « Avec le projet de loi sur les retraites à l'horizon 2020/2025, c'est une nouvelle perte de 25% à rajouter. »


  • En France, une femme meurt tous les deux jours et demi sous les coups de son conjoint.

  • Une femme est violée toutes les 10 minutes, 48 000 le sont tous les ans (chiffres officiels 2002).

 

Pour en savoir plus, on peut aller se promener (entre autres...) par là : Observatoire des inégalités.

 

Où l'on apprend que :

  • Les femmes gagnent 27 % de moins que les hommes. L’écart est de 19 % pour des temps complets et 10 % à poste et expérience équivalents. (L’inégalité des salaires entre hommes et femmes est la plus forte chez les cadres (30,8 %) et donc parmi les salaires les plus élevés. A l’inverse, l’écart le plus faible se trouve parmi les employés (5,7 %), une catégorie massivement féminisée.)

  • 5,5 % de l’ensemble des actifs sont à temps partiel et souhaiteraient travailler davantage, soit 1,4 million de personnes. Il s’agit à 80 % de femmes. La proportion s’accroît logiquement pour les populations les moins qualifiées, qui occupent les postes les plus précaires, notamment dans les secteurs du nettoyage ou de la distribution. Au total, 9 % des femmes salariées sont en situation de temps partiel subi, contre 2,5 % des hommes.

  • Les femmes sont de plus en plus diplômées, mais le "plafond de verre" demeure une réalité. Seules 17,2 % des entreprises françaises sont dirigées par une femme. Une proportion similaire se retrouve au sein du secteur public (la fonction publique est largement féminisée, sauf dans les emplois de direction).


  • Les femmes demeurent souvent cantonnées aux métiers dits féminins. Elles sont surreprésentées dans les professions incarnant les « vertus féminines » (communication, services à la personne) et de niveau hiérarchique souvent limité : employées, professions intermédiaires de la santé et du travail social, instituteur/trices. Elles sont par contre toujours peu nombreuses dans les professions incarnant les « vertus viriles » (force et technicité) : ouvriers, chauffeurs, policiers, militaires, ou dans celles hiérarchiquement élevées : chefs d’entreprise, ingénieurs et cadres techniques d’entreprise.


  • 30 % des femmes entrées depuis 7 ans dans le monde du travail et qui ont plusieurs enfants sont inactives ou au chômage. Le fait d’avoir un enfant dans les sept premières années de vie active pèse essentiellement sur la situation professionnelle des jeunes femmes. Alors que les hommes en couple restent, pour 90 % d’entre eux, à temps plein quel que soit le nombre de leurs enfants, les femmes ne sont plus que 68 % à travailler à temps complet avec un enfant et seulement 39 % avec plusieurs enfants. Il s'agit parfois d'un choix ; ce choix est d’autant plus fréquent que, pour elles, la situation de l’emploi est plus difficile que pour les hommes et qu’elles doivent assumer la plus grande partie des tâches domestiques. Cette situation résulte aussi directement des inégalités salariales entre hommes et femmes : dans la plupart des cas, il est plus coûteux pour le ménage que ce soit l’homme qui réduise son temps de travail. Un phénomène accentué par l’insuffisance des structures d’accueil des jeunes enfants.


  • En moyenne, les femmes consacrent 3h26 par jour aux tâches domestiques contre 2h01 pour les hommes. Les hommes bricolent et jardinent un peu plus, mais les femmes passent quatre fois plus de temps à faire le ménage et deux fois plus à s’occuper des enfants ou d’un adulte à charge à la maison, que les hommes. En schématisant, les femmes prennent en charge le quotidien, les tâches les moins valorisées, et les hommes ce qui se voit et ce qui dure. Les inégalités dans la sphère domestique ont des répercussions pour les femmes dans bien d’autres domaines où elles sont freinées, de la vie professionnelle aux loisirs, en passant par l’engagement politique ou associatif notamment.

 

Je vous laisse continuer à vous promener au gré des inégalités sous l'œil de l'Observatoire, si le cœur vous en dit.

Je vous recommande également chaudement la lecture de ceci.

Quant à moi, je vais tenter de la retrouver...

 

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30 avril 2010 5 30 /04 /avril /2010 20:08

(suite et fin de mon topo sur la présentation de Christelle Avril... Mon titre est un peu naze mais j'ai rien trouvé de mieux...)

 

C.A. rend compte des implications de ce rapport social qui constitue les deux groupes (le groupe des "Noires" et le groupe des "Blanches") sur leurs manières de se comporter :

 

1. Les femmes du groupe des "Noires" ont un rapport à l'emploi différent de celui des "Blanches" : pour faire court, elles acceptent tout (les « cas », les remplacements de dernière minute, les emplois du temps insensés).  

2. Elles manifestent une disposition à faire profil bas. C.A. les a suivies sur trois lieux : dans les bureaux de l'association, chez les personnes âgées et dans leur vie privée, et a pu constater que leurs comportements n'étaient pas du tout les mêmes dans ces trois lieux : alors qu'elles sont souvent expansives et bavardes dans leur vie privée, au bureau elles restent très en retrait, se montrent silencieuses, ne répondent pas.

3. Elles développent d'autre part des dispositions à la préservation de soi : elles se préservent des atteintes racistes par un discours de relativisation (« on laisse tomber », « oui il y a des Blancs racistes mais nous on le sent pas », etc.) 

4. Elles sont assignées à faire groupe. Comme les Blanches les évitent, nécessairement, elles développent progressivement des relations sociales entre elles ; et en retour, du fait qu'elles se retrouvent entre elles, les "Blanches" élaborent un discours sur « la solidarité naturelle des Noires ». Cette solidarité est en réalité en effet second du processus de discrimination.


Les aides à domicile du groupe des « Blanches » voient leur rapport au travail dévalorisé par le discours sur la professionnalisation tenu par la direction et soutenu par le groupe des « Noires » ; la discrimination à l'égard des « Noires » est aussi une façon de régler ce différend...

Finalement, conclut C.A., il n'est pas si évident de décider, dans cette situation, de qui est dans la position du minoritaire, et qui fait figure de majoritaire.

 

(J'espère ne pas avoir trop distordu la parole de C. Avril ; je peux juste dire que j'ai trouvé son intervention passionnante. Les autres aussi étaient ma foi fort intéressantes ; j'aimerais plus tard résumer ici la présentation de Geneviève Pruvost sur les femmes dans la police, au moins, et peut-être d'autres. (Qui sait.) ;p )

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28 avril 2010 3 28 /04 /avril /2010 20:07

(Je poursuis ici le petit résumé de la présentation de Christelle Avril.)

 

C.A. expose les mécanismes qui constituent les deux groupes (groupe des "Blanches" et groupe des "Noires"), parmi les aides à domicile auprès desquelles elle a travaillé :

1. une gestion raciale de la main d'oeuvre,

2. plus largement une différence de traitement et d'attitude de la part du personnel de l'association (divisé lui aussi : le « petit personnel » de l'association (secrétaires, comptables) d'un côté, la direction de l'autre), à l'égard des ressortissantes des deux groupes,

3. la question de la classe sociale est d'autre part centrale dans la construction de deux groupes distincts.

 

1. Une gestion raciale de la main d'oeuvre :

On présuppose un comportement homogène de certaines catégories de personnes (« les Noires », « les Arabes », etc.), et on gère leur travail et leur emploi en conséquence.

Ce comportement homogène est déduit de stéréotypes racistes. Les femmes du groupes « des Noires » sont « testées », en particulier lors de leur embauche et au début de leur carrière ; elles sont a priori considérées comme tire-au-flan, nonchalantes, moins productives.

(L'ensemble de leur trajectoire sur le marché du travail est marquée par ces stéréotypes racistes.)

 

[Leurs collègues du groupe des "Blanches" leur font le reproche inverse : elles sont accusées d'être trop productives, c'est-à-dire d'accepter n'importe quoi, de tout faire (de "tirer vers le bas" le métier). Elles sont par ce biais accusées de n'être jamais chez elles - puisqu'elles acceptent tout (le trop de travail et les horaires insensés). Cette dernière suspicion (n'être jamais chez elles) permet de les disqualifier au regard des normes  dominantes de la féminité  (elles ne savent pas tenir leur maison, sont de mauvaises épouses et mères). Les « Arabes » sont suspectées de vouloir rester le plus longtemps possible au travail parce qu'elles sont dominées par leurs maris, les « Noires » sont censées n'être jamais chez elles parce qu'elles « traînent dans la rue » et sont débridées.]

 

2. Le personnel de l'association contribue, par sa division et les attitudes différenciées qu'il adopte, à créer et durcir ces deux groupes.

La première fraction est constituée par les comptables et une partie des chèfes du personnel. Ces personnes se caractérisent par un capital culturel et scolaire réduit, leurs trajectoires sociales sont proches de celles des aides à domicile du groupe des « Blanches ». Dans ces deux groupes (comptables et chèfes du personnel, et aides à domicile "Blanches"), de nombreuses femmes sont mariées à de petits patrons ou de petits commerçants, elles logent fréquemment dans des quartiers pavillonnaires (à la différences des « Noires » qui vivent en majorité dans les grands ensembles). Elles jouissent d'un capital d'interconnaissance locale : elles habitent beaucoup plus souvent que les « Noires » sur place ou juste à côté de leur lieu de travail.

Les comptables et les chefs du personnel entretiennent avec les membres du groupe des « Blanches » des rapports volontaires, ce qui se traduit de façon très concrète : les comptables par exemple ne versent d'acomptes qu'aux « Blanches » ; les « Noires » ne franchissement jamais le seuil de ce bureau mais restent sur le seuil.

La seconde fraction regroupe juste la directrice et une chèfe du personnel ; il s'agit de salariées diplômées issues des classes moyennes, fortement engagées en faveur de la professionnalisation du secteur. Dans cette lutte, elles se heurtent à la résistance du premier sous-groupe, et trouvent un soutien chez les aides à domicile du groupe des "Noires". Parmi ces dernières en effet, certaines ont des diplômes étrangers, et ont validé en France de petits diplômes professionnels comme celui d'auxiliaire de vie. Cette logique de professionnalisation les valorise : « elles ont la légitimité haute au travail » énonce C.A., citant Olivier Schwartz.

Cette plus grande proximité avec la logique de l'institutionnalisation fonde l'alliance quasi improbable entre le groupes des "Noires" et la tête de l'association. Là aussi, ce lien réciproque a des implications très concrètes : la direction verse des primes aux femmes « Noires », les réembauche, les protège le cas échéant ; pendant les assemblées générales, lorsque la position de la directrice est contestée, les « Noires » sortent de leur réserve et prennent la parole.

 

3. La classe :

Il existe une lutte de concurrence entre ces deux groupes, qui correspondent en fait à deux catégories distinctes des classes populaires - les catégories ethniques sont mobilisées dans la concurrence de classes entre ces deux fractions.

 

(suite et fin dans le 3e post...)

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26 avril 2010 1 26 /04 /avril /2010 09:04

Mardi 30 mars dernier j'ai encore joué Incrustator dans une journée d'études, et ça m'a beaucoup beaucoup plu. Ici :

Journée d’études de l’équipe CSU du CRESPPA (CNRS, Université Paris 8)

Organisée par Delphine Naudier & Eric Soriano

Mardi 30 mars 2010

LE FAIT MINORITAIRE AU PLUS PRES

Approches ethnographiques et biographiques

 

Ca commençait par ça : CHRISTELLE AVRIL (IRIS, Université Paris 13) : « Positions et relations des groupes de couleur dans l’aide à domicile ».

J'ai trouvé ça super intéressant et j'ai pris plein de notes ; je vous en fais un petit topo ici, en espérant ne pas trop raconter de conneries.


Christelle Avril nous a présenté le travail d'enquête qu'elle a réalisé dans le cadre de sa thèse, auprès de 75 femmes employées comme aides à domicile chez des personnes âgées (les aidant pour toutes les activités et les gestes de la vie quotidienne : les courses, la cuisine, le ménage, mais aussi la toilette par exemple).

 

Le travail de ces 75 personnes est géré par une association qui définit leurs missions et leurs emplois du temps ; elles sont employées soit par cette association, soit directement par les personnes âgées.

 

Sur ce terrain, C. Avril a étudié les rapports entre deux groupes clairement constitués parmi ces femmes : le groupe de celles qu'on appelle et qui s'appellent elles-mêmes les Noires, et celui de celles que, par symétrie, Christelle Avril nomme les Blanches.

Ces deux catégories n'ont pas été définies a priori avant d'arriver sur le terrain (C. Avril ne s'est pas dit, en élaborant son sujet de thèse, « tiens si j'étudiais le groupe des Noires et le groupe des Blanches chez les aides à domicile... ») ; leur réalité s'est imposée à elle au cours de son enquête.

 

C.Avril expose :

  • la façon dont ces deux groupes sont construits,

  • leurs caractéristiques, qui sont pour partie le fruit de ce rapport social, qui oppose les Blanches aux Noires.

 

Le groupe « des Noires » rassemble des femmes d'origines géographiques et sociales très diverses : elles viennent des Dom-Tom, du Maghreb, de pays d'Afrique subsaharienne, certaines sont françaises d'autres non, elles sont filles d'immigrées nées en France ou immigrées elles-mêmes, etc. (Environ 10% sont originaires des Dom-Tom et 40% sont nées étrangères.) Certaines ont fait des études et obtenu des diplômes universitaires à l'étranger. Pourtant, en dépit de cette grande hétérogénéité, elles « font groupe ».

 

Il n'existe pas de hiérarchie officielle entre les aides à domicile (il n'existe que peu de diplômes, peu ou pas reconnus) ; en revanche une hiérarchie informelle oppose bien les deux groupes :

  1. les « Blanches » se voient davantage proposer des contrats à temps plein,

  2. on place les « Noires » sur les postes les plus difficiles (ce qu'on va appeler sur le terrain « les cas » : personnes les plus dépendantes, ou personnes âgées agressives, vieux hommes exhibitionnistes ou aux mains baladeuses, logements très insalubres, etc.),

  3. les « Blanches » sont plus souvent salariées de l'association que des personnes âgées, ce qui constitue un meilleur statut,

  4. les « Noires » sont plus souvent licenciées,

  5. lorsqu'un conflit oppose une aide à domicile du groupe des « Noires » à une personne âgée, l'association tranche presque systématiquement en faveur de la personne âgée.

(la suite dans le post suivant)

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22 avril 2010 4 22 /04 /avril /2010 17:50

C'est en lisant un manuel universitaire de psychopathologie que j'ai fait cette découverte : "Les troubles de l'identité sexuée" d'Aude Michel, chez Armand Colin (collection 128 pour les étudiants). Les divers "troubles" en question sont détaillés, et les thérapies expliquées, avec leurs protocoles ; l'exposé est émaillé d'encarts qui présentent des cas concrets.

Avant tout traitement hormonal ou opération, un-e "patient-e" doit se soumettre au
real life test, qui dure de six mois à un an et doit être réalisé avec succès.

"Selon l'HBIGDA, l'objectif du
real life test est que le patient adopte toutes les apparences du sexe convoité dans l'ensemble des activités de sa vie quotidienne, tant sociale que professionnelle. Durant cette période, le sujet reçoit une attestation médicale justifiant le port de vêtements du sexe opposé. Ce certificat permettra de réduire ses craintes lorsqu'il est soumis à un contrôle d'identité."
(p.92) [HBIGDA : Harry Benjamin International Gender Dysphoria Association, organisation internationale qui définit un protocole de traitement médical du transsexualisme.]

"Dès l'annonce du diagnostic de transsexualisme, François, jeune homme de 27 ans en quête de féminisation, paraît soulagé. Durant les consultations qui suivent le diagnostic, il se montre beaucoup plus détendu et se dit particulièrement apaisé : "Que vous reconnaissiez par votre diagnostic que je ne suis pas un fou ou un pervers sexuel, cela a été un immense soulagement pour moi. Je n'ai jamais accordé beaucoup d'importance à ce que les autres pouvaient penser de moi, mais j'avoue que c'est plus simple aujourd'hui : si on m'agresse, je peux simplement explique ce que je suis. A ce propos, la semaine dernière, alors que j'étais en voiture en jupe avec des talons hauts, j'ai été arrêté par les gendarmes. Je leur ai présenté votre certificat médical, ils ne m'ont rien dit... Une telle situation était impensable il y a quelques semaines ! Je me serai retrouvé immédiatement embarqué au poste..." "
(p.103)

Il me semble qu'on peut voir dans cette pratique médicale (la délivrance du certificat, systématique et intégrée dans le protocole), le signe que l'institution reconnaît non seulement la pratique de la répression et sa fréquence, mais encore sa légitimité, au moins partielle.
Je ne sais pas si un gendarme embarquant au poste une personne dont la tenue vestimentaire ne coïncide pas avec le sexe mentionné sur sa pièce d'identité est ou non dans son plein droit ; il serait intéressant de le savoir.
En tout cas, c'est une pratique suffisamment reconnue (et pas seulement par les victimes) pour donner lieu à une pratique institutionnelle en retour.

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22 avril 2010 4 22 /04 /avril /2010 07:56

Je n'ai jamais été une grande aventurière. Je suis plutôt du genre peureuse, pantouflarde, un peu autiste sur les bords. Je n'ai pas fait d'observation participante dans un village malien de la région de Kayes au bord du fleuve Sénégal. Il m'arrive de me retrouver dans des situations sociales qui me sont pénibles, où je me sens envahie d'un sentiment d'étrangeté, où j'éprouve mon incompétence sociale, incompétence à savoir quoi dire, comment sourire, où mettre mes mains, mes bras, où tous les muscles de mon visage me deviennent sensibles - je plaque un sourire tout de tension sur ma face et le naturel s'en va à grands pas.

 

Un soir, je suis allée assister à un cours dispensé à l'Ehess. Le premier d'une série espacée sur trois mois. Sur le chemin, j'ai été prise d'une folle anxiété. Heureusement j'avais des choses à faire - marcher, éviter les obstacles sur le trottoir - je m'attachais à les faire très vite pour oblitérer mes pensées - ça marchait. Devant la salle, quand les étudiant.e.s ont commencé à former une petite masse compacte dans le couloir, je me suis adonnée à diverses activités destinées à m'arracher une contenance, attentive à garder un air absent et préoccupé. Elle m'a prise : cette sensation d'être, profondément, une étrangère - une visiteuse de l'espace. Elles se faisaient des bises, avaient des petits rires. Des coupes de cheveux dans le vent. (Je me faisais ma contenance de fille qui sait pourquoi elle est là et qui fait abstraction.) On est entré.e.s dans la salle, ça débordait.

Il a fallu se plier à l'exercice : le tour de table sous les dizaines de paires d'yeux. J'étais la seule étrangère. J'ai dit que je travaillais sur rien (avec un air affairé).

Là, dans cette salle trop pleine et trop chaude, à côté de tous ces gens du milieu, plus tard pendant l'honnie pause à café, quand j'ai été à la fois invisible et trop visible, de trop, et transparente, je me suis sentie loin de chez moi. Avec mon petit cahier et mon petit stylo.

 

Le lendemain matin je donnais conférence pour un public de 0 - 2 ans.

Et j'ai pensé : ici c'est chez moi, ça je sais le faire.

Ca donne un peu de force pour les champs d'yeux étudiants.

 

(Mince, voilà que je me mets à parler de moi.)

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19 avril 2010 1 19 /04 /avril /2010 09:00

Le 25 janvier dernier (oui je suis un peu en retard, comme le lapin...), une petite tête de star féministe tenait conférence à la librairie du Merle Moqueur – Gayatri Chakravorty Spivak, féministe indienne, grande figure, avec Edward Saïd, Hohmi Bhabha ou Stuart Hill, des études post-coloniales.

 

Autant vous dire qu'avant de savoir que j'allais l'écouter au Merle, j'ignorais tout d'elle – jusqu'à son existence – ah non, j'avais failli acheter son petit ouvrage traduit en français : Les subalternes peuvent-elle prendre la parole... et ce, d'une part, parce qu'Elsa Dorlin y fait référence dans son petit livre rouge – oups bordeaux (p.95), d'autre part parce que contre toute attente j'étais tombée dessus dans les rayons de la Fnac. (Je l'avais bien pris et reposé une demi-douzaine de fois avant de traîner la chaussure vers la sortie, en proie à l'une de mes légendaires crises frénétiques d'indécidabilité... bon finalement trop cher pour trop peu de pages – mauvais rapport quantité/prix, c'est pas un critère, ça ?... ;p)

Donc voilà, aucune idée de ce qu'elle pouvait bien raconter dans son fameux article – ni dans le reste d'ailleurs.

 

Dans la petite salle d'animation du Merle moqueur, la foule des grands jours. On se tenait tout serrés sur nos petites chaises pliantes comme un champ d'oignons. Pour donner la réplique à Gayatri, Etienne Balibar, dont je voyais le cheveu vaporeux pour la première fois.

 

Autant le dire tout de go : je n'ai pratiquement rien compris de tout ce qu'a raconté Gayatri Spivak ce jour-là. J'en fus bien contrie. ( ) Je suis sortie avec une drôle de sensation. Heureusement, je n'étais pas venue seule ; on n'était pas assis à côté pour cause d'oignons surnuméraires, on s'est donc retrouvés après les applaudissements, l'oeil et le sourcil plein d'interrogations : alors ? Ben alors, j'ai rien compris. Ouf, c'était pas que moi...

(Bon, ce sentiment de grand brouillard n'implique pas plus loin que nous, en même temps... Certainement d'autres auditeurs/trices ont tout saisi – enfin je l'espère !)

 

Quelques fragments saisis au vol que j'ai néanmoins conservés au formol sur mon cahier vert :

 

  • G.C. Spivak ne veut pas qu'on la présente comme philosophe : « je ne suis absolument pas philosophe, et ça me plaît » ; elle revendique sa position de chercheuse et professeure en littérature comparée. Depuis cette position, elle cherche à apprendre de ce qui est « singular and unverifiable », singulier et non vérifiable ; elle rencontre « une histoire », « l'imagination littéraire », qu'elle définit comme un véritable « appareil à détranscendantaliser ».

     

  • Elle se décrit aujourd'hui comme « a western intellectuel born in India », de la même façon qu'Edward Saïd (son collègue à l'Université de Columbia) se définit comme « un humaniste américain ». (Elle se dit néanmoins « féministe du Tiers-Monde ».)

     

  • Par rapport à son texte Can the subalterns speak : quand il a été traduit en français, le problème du genre à accorder au nom « subalterns » s'est posé. Les éditions Amsterdam (à l'origine de cette traduction) ont opté pour le féminin, et Spivak approuve ce choix. Le problème, nous dit-elle, n'est pas de savoir si ils/elles parlent ou non : elles parlent, le problème est de les entendre. « La parole est prise, mais nous ne pouvons pas l'entendre. »

     

  • Un dernier élément, pour ne pas donner l'impression de saupoudrer ici des miettes pour les moineaux... bon, un vrai morceau de polenta consistante, mais que je ne suis pas sûre d'avoir saisi – un porridge flou on va dire... (qui flotte dans ses oeufs en neige. (beurk ?)) G.C.S. nous dit : « dans ma conférence (Can the subalterns speak), j'ai fait exactement ce que j'ai critiqué : save the brown women from the brown men, se servir des femmes noires contre les hommes noirs, et personne ne s'en est rendu compte ! Et pour cela, j'ai utilisé a white man – Freud, à travers son texte On bat un enfant »...

 

G.C. Spivak a fondé en Inde un réseau d'écoles expérimentales à destination des enfants des milieux ruraux et issus des minorités ethniques ; G.C.S. semble reconnaissante à E. Balibar de mentionner cette activité.

 

Je n'ai absolument rien saisi des développements sur Gramsci – en même temps, je ne connais rien de rien à son travail, je ne maîtrise pas un seul des concepts qu'il a forgés, je nage en pleine purée de pois sur cette mer-là. Pendant tout le temps qu'a duré l'échange entre Balibar et Spivak sur ce sujet, je me suis appliquée à noter sur mon cahier des phrases exotiques : « les abstractions dans l'Etat appartiennent aux citoyens », « avec la mobilité sociale on passe de la performativité culturelle à la performance culturelle », « pourquoi est-il si difficile de transformer le performatif en performance, pour éviter l'anéantissement de la culture ? », « l'histoire ne commence pas avec l'humiliation »...

Je trouve presque cela poétique :) - du vrai René Char.

 

Et une blague pour la fin (pour ne pas partir fâchée, les effluves de Gramsci m'étant un peu monté à la tête...) : lorsque Can the subalterns speak a été traduit en russe, le titre est devenu plus ou moins l'équivalent de Can the junior officers speak, ou Les sous-officier peuvent-ils parler ?

Je me demande franchement si c'est vrai – en tout cas ça nous a bien fait marrer.

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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 14:09

« Il n'y a de relation sexuelle qu'inégale », écrit Danny Laferrière ; Pascale Molinier le reprend et fonde sa démonstration sur cette affirmation.

Il faudrait plutôt écrire : « il n'y a pas de relation sexuelle qui n'ait part avec le pouvoir, il n'y a pas de sexualité en dehors du pouvoir ». Peut-être la solution de l'énigme qui me taraude depuis plusieurs jours est-elle là : Laferrière et Molinier confondent domination et pouvoir.

 

L'article de Molinier s'intitule « Plus qu'un désir de peau ». Ce n'est pas là une spécificité de la relation Blanche / Nègre – il y a toujours « plus qu'un désir de peau » dans une relation de sexe : plus qu'un simple plaisir physiologique, plus que l'envie de sentir, plus que l'excitation des nerfs. Il y a ce qu'on prend, ce qu'on cède, ce qui se joue, etc.

Quand un dragueur déploie des trésors d'inventivité, d'énergie, de patience et de manigances pour mettre une femme dans son lit, il ne cherche pas seulement le plaisir sexuel simple, pas seulement le corps-à-corps, pas seulement à toucher cette peau-là ; il veut l'avoir.

Et ce n'est pas le propre des relations de drague ou des relations explicitement inégales dans lesquelles l'homme chercherait à avoir / posséder une femme ; dans des relations amoureuses, il y a aussi « plus qu'un désir de peau ».

Il y a le pouvoir, dans son sens le plus large – pouvoir sur. La relation de séduction est une relation de pouvoir, comme la relation amoureuse (et pas seulement une relation inégale, une relation hiérarchique, une relation de domination) ; l'autre a du pouvoir sur nous et on cherche à en avoir sur lui – sur ses envies, sur son univers mental, sur ses plaisirs.

 

Le sexe excède toujours la simple peau (à moins d'obtenir l'éjaculation mécanique par excitation électrique des terminaisons nerveuses... mais alors là heu... c'est plus de la sexualité c'est de la science physique...)

 

Cet article de Molinier aura au moins eu pour effet d'éclairer ces notes, rapidement griffonnées dans un cours de Fassin, et qu'à l'époque je n'avais pas totalement comprises :

 

« Différencier domination et pouvoir permet de penser la sexualité dans le féminisme.

Le désir, c'est nécessairement du pouvoir (pouvoir de séduction, agir sur l'autre / sur ses désirs), du pouvoir au sens foucaldien (qu'on ne détient pas, qui est fondamentalement relationnel).

Sexualité implique pouvoir. C'est ce qu'énonce le féminisme.

Le courant représenté par Catherine McKinnon identifie pouvoir et domination ; de ce fait toute forme de sexualité hétérosexuelle est intrinsèquement oppressive.

Comment, à partir de là, sauver la libération sexuelle ?

Pour Marcela Iacub, en sortant du féminisme.

Penser séparément pouvoir et domination ouvre au contraire une piste de réponse au sein du féminisme, en restant dans le féminisme. »

 

Cette vaste question des liens entre sexualité et pouvoir a été au coeur des « sex wars » des années 1980 (guerre dont Catherine McKinnon représente l'un des pôles). Je n'ai pas encore complètement saisi les enjeux et les lignes argumentatives des deux bords – mais ça me semble, de loin, un putain de sacré champ de réflexions plantées de questions existentielles.

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