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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 13:27

... et ça se passait jeudi 25 février à la Sorbonne, dans la conférence de l'école doctorale de science politique de Paris 1. J'avais fait une jolie croix sur mon agenda, et réussi à poser à l'arrache ma journée pour aller faire la groupie dans la minuscule salle très intimidante du couloir destroy de la sorbonne.


Sans les deux acolytes qui s'étaient joints à moi, je crois que j'aurais bêtassement rebroussé chemin (l'air de pas y toucher), tellement la salle était petite - et interdisait manifestement de se planquer au fond de l'amphi incognito (puisque d'amphi il n'y avait pas) (et que j'avais oublié mes lunettes de soleil) (bon, en même temps, ma tête, elle lui disait quoi ?)

(On y va ? vous êtes sûrs qu'on a le droit ? nan mais c'est ouvert à tout le monde ? et si on doit se présenter ? mais ya vraiment pas beaucoup de gens hein... )


Bref, n'écoutant que notre courage, et notre calepin au poing, on est entrés. La présentation a duré deux heures ; deux doctorants animaient/présentaient, et Frédérique Matonti a posé quelques questions à Elsa Dorlin en seconde partie.


Le bouquin : "Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination", ed. Puf, sorti en novembre 2009 ; rassemble les contributions de 15 auteur.e.s différents, est issu des sessions organisées par la section "Etudes féministes" du Congrès Marx International 2007 (Paris-X Nanterre).

Cette présentation m'a fichtrement donné l'envie de le lire, et j'ai filé illico vers une librairie en sortant ; l'introduction de Dorlin (oui oui je n'en suis pour l'instant qu'à l'introduction... mais c'est que je lis en même temps La petite poule rousse et Le grand monstre vert...) est très claire et d'une grande qualité (ça fait con ça, "d'une grande qualité", mais je ne trouve pas d'autres mots... une introduction qui expose très clairement des idées compliquées, que je vais relire avec beaucoup d'attention et ficher sur mes petits cahiers bleus, une introduction qui met du plomb dans la cervelle, une introduction qui vous fiche les bonnes bases, une introduction qui allume un hallogène dans votre tête - une introduction d'une grande qualité, quoi).

Elsa D. a d'abord insisté sur le fait qu'il fallait prendre le mot "épistémologie", dans le titre, au sérieux : ce livre propose un état des lieux des outils dont on dispose pour penser le rapport de genre, en lien avec les autres rapports ; il vise "à répertorier nos différentes conceptualisations des rapports de domination, à expliciter, problématiser et historiciser les outils théoriques que nous élaborons" (p.5).


E.D. (nan, pas les supermarchés, la dame, là...) expose rapidement les différentes manières dont, historiquement, la relation entre sexe, classe et race a été pensée ; elle explicite plus particulièrement la question / critique qu'adresse le Black feminism à la théorie féministe, puis liste les quatre grandes traditions théoriques qui permettent de répondre à cette question / critique (quatre familles d'outils exposés dans ce livre).


Le genre est avant tout un rapport, et un rapport qui n'est pas binaire, dichotomique, mais complexe, parce qu'il ne peut pas être détaché des autres rapports (de classe, de race). Travailler sur l'historicité permet d'éviter un certain usage du concept de genre - un usage qui produit des effets réifiants, essentialisants.


Dans l'histoire des études féministes, le genre a d'abord été pensé en lien avec la classe, par des féministes formées à la tradition marxiste. Il s'agissait alors d'utiliser la classe pour dénaturer le sexe. Au début des années 1980, Colette Guillaumin propose une appréhension analogique du sexe et de la race.


 Depuis le début des années 2000, le Black feminism a traversé l'Atlantique : "passage désormais obligé des problématiques féministes, de genre et de sexualité en France, le corpus du féminisme africain-américain, comme celui du féminisme chicana ou indien, constitue une ressource théorique et politique indispensable, au moment où la question de l'articulation entre sexisme et racisme caractérise, entre autres, ce qu'il convient d'appeler la troisième vague du féminisme français." ("Black feminism, anthologie du féminisme africain-américain", 1975-2000, pp.9-10)


Le sujet politique du féminisme, "nous, les femmes", a pêché par une forme de "solipsisme blanc" (Adrienne Rich). "Le féminisme Noir vise donc cette tendance du féminisme - et donc de ses théorisations - à se replier implicitement sur une compréhension de la domination qui prend la situation de certaines femmes pour la situation de toutes les femmes, pour la modalité universelle de leur assujettissement." (idem, p.28)


Nous avons quatre types d'outils à disposition pour répondre à cette critique :


1. ceux liés à un renouvellement du féminisme matérialiste ;

2. le concept d'intersectionnalité (et ce qu'il devient / permet de faire quand on le critique) ;

3. les outils élaborés par les "whiteness studies" ;

4. les approches du féminisme post-colonial.


(La suite dans le zépisode. D'après.)
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7 mars 2010 7 07 /03 /mars /2010 11:34

A l'occasion de la diffusion sur Pink TV de son documentaire, "Mutantes", Virginie Despentes était interviewée dans le numéro de décembre de Têtu :


http://www.tetu.com/actualites/culture/mutantes-la-nouvelle-revolution-feministe-par-virginie-despentes--16078


J'ai raté super raté le documentaire - et j'en suis bien contrite.

J'ai néanmoins pris bien du plaisir et de l'intérêt à la lecture de l'interview ; j'ai en particulier été interpelée ("hé !) par ce passage :


"Tu te dis pas «demain je pourrais être avec un mec»?


Non, même si tout est possible, mais je me le dis jamais. Je suis amoureuse et super à l'aise hors de l'hétérosexualité, cette possibilité d'en être sortie, c'était comme une libération, tu sais mais inattendue, comme Bruce Willis quand il est coincé dans un métro en flammes, il voit une sortie au loin, je me sentais vraiment comme ça, d'un coup, y a une lumière, car j'étais vraiment super mal, je me sentais plus du tout à l'aise dans l'identité « fille hétéro de 35 ans », l'avenir me semblait pas radieux. Ouais, je suis heureuse dans cette vie-là, je ne savais même pas avant que ça m'arrive que c'est au-delà de la sexualité. Ton regard sur toi-même est différent, quand t'ouvres le journal, quand t'allumes la télé, quand tu lis un livre, ton regard change sur tout, et c'est une vraie libération, parce que hétéro, c'est pas marrant. Mais je viens de là, et je peux pas les voir comme très loin. Elles en chient vachement, les filles hétéros. Or quand on est gouine, on est dans un bon espace de sexualité, d'amour, de désir, et il me semble bien de le dire."

 

(J'aime beaucoup Bruce Willis dans son métro en flammes.)

 

Etre homosexuel-lle, beaucoup pensent que c'est d'abord une question de sexualité, de pratiques sexuelles ( = on couche avec... des hommes / des femmes). (Peut-être parce qu'il y a "sexuel" dans le mot ?... les plus conservateurs / à-la-ramasse glissent vite de là à l'obsédé-e sexuel-le : on peut pas prendre une douche avec un homosexuel sans se faire forcément violer / sans qu'il bande / sans que forcément il éprouve du désir ; comme si l'homosexuel avait par nature envie de coucher avec l'ensemble de l'humanité de sexe masculin (idem pour les filles)).


Etre homosexuel-le, dans une conception un petit peu plus large, c'est aussi tomber amoureux de (hommes / femmes), et encore : vivre en couple avec (des femmes / des hommes).
Certaines personnes homosexuelles le vivent très certainement juste comme ça ; comme quelque chose qui a trait à leur désir, à leur sexualité, à leurs sentiments amoureux, et à leur vie de couple - et c'est tout.

Pas comme quelque chose qui les définit  dans d'autres dimensions de leur personne et de leur vie.

Je trouve intéressant ce que dit Virginie Despentes : "Ton regard sur toi-même est différent, quand t'ouvres le journal, quand t'allumes la télé, quand tu lis un livre, ton regard change sur tout".
Pour elle en tout cas, ce n'est pas juste ça : "il se trouve que la personne avec qui elle est en couple actuellement est une femme, et pas un homme, et pour le reste le monde est le même, et elle dedans, aussi..."


Le fait qu'elle soit en couple avec une femme change sa place dans le monde. "Son regard sur elle-même".
Sa façon de se reconnaître ou non dans certaines représentations, de se sentir concernée, ou non.

 

Son sentiment qu'on parle d'elle, ou pas.


Ca m'a fait penser à ce qu'écrit Monique Wittig dans "La pensée straight" :

"[...] le lesbianisme pour le moment nous fournit la seule forme sociale dans laquelle nous puissions vivre libres. De plus, "lesbienne" est le seul concept que je connaisse qui soit au-delà des catégories de sexe (femme et homme) parce que le sujet désigné (lesbienne) N'EST PAS une femme, ni économiquement, ni politiquement, ni idéologiquement."

(La pensée straight, p.52)


J'avais à la fois compris et pas compris. Certes, la lesbienne, dans sa vie de couple, sa vie amoureuse, sa vie domestique, se soustrait au sexage. (Comme la célibataire, la veuve non-remariée, la "courtisane", etc. - avec les sanctions sociales qui accompagnent chacun de ces échappatoires.)
En cela, c'est une esclave marron.


Mais une lesbienne ne reste-t-elle pas une femme, à sa place dans le système de domination hétérosexiste, dans tous les autres aspects de sa vie ? N'est-elle pas moins payée que les hommes, ne subit-elle pas discriminations et harcèlement au travail, se s'expose-t-elle pas aux interpellations et agressions dans l'espace public (agressions à caractère sexiste, et pas seulement homophobe), sa liberté de circulation, la nuit en particulier, n'est-elle pas moindre que celle des hommes, etc. ?


Si bien sûr. Mais ce sur quoi V. Despentes m'a ouvert les yeux, c'est que le fait de vivre comme lesbienne / de se vivre comme lesbienne change la place que l'on occupe dans le système de représentations.

Pour soi surtout, pour les autres aussi.


"Quand t'ouvres le journal, quand t'allumes la télé, quand tu lis un livre", tu tombes en permanence sur des femmes et des hommes, en énorme majorité hétérosexuels, ou en tout cas par défaut hétérosexuels, pris dans le réseau de relations hétérosexistes –

La charge hétérosexiste présente en permanence partout, autour de nous, dans tout - tout ce qui nous entoure : la radio, les affiches de pub dans le métro, les gratuits dont on nous submerge, les unes des magazines sur les kiosques, est toujours là, on est toujours plongé dedans, mais finalement, elle ne nous concerne plus - ce n'est plus de nous dont elle parle, car nous sommes hors-jeu : on a cessé de jouer à ce jeu-là, on est ailleurs.


La charge a perdu de son pouvoir, sa violence s'est dégonflée, comme une baudruche.


"Tout ça ne parle pas de nous" : finalement c'est encore beaucoup plus efficace que les armes que notre cerveau a consciencieusement construites pour contrer ces messages touffus qui nous parviennent en permanence, de partout ("sois belle", "plais", "sois belle pour plaire", "fais-toi violence pour plaire aux hommes", "mets-toi à disposition des hommes", "épanouis-toi en séduisant", "sois au service", "sois au service des hommes et des enfants", etc.) (Armes féministes et théoriques, armes construites via le travail de conscientisation.)


Les "messages" contradictoires, confus et violents qui nous assaillent en permanence ont un impact sur nous car nous savons que c'est aussi de nous qu'on parle (un peu comme dans ces assertions : "Adresser une injure sexiste publique à une femme, c'est insulter toutes les femmes" (manifeste des Chiennes de garde)). Regarder d'un oeil vide une pub sur laquelle une femme en mini-jupe s'appuie suggestivement sur la grosse voiture qu'il s'agit de vendre à des hommes, et se dire "les pauvres quand même elles en chient vachement" réduit considérablement la violence du message.


(Bien sûr, je ne parle là que des "messages" du monde, qui ne nous sont pas adressés explicitement ; il en va tout autrement de "messages" plus explicites du genre "vous êtes charmante mademoiselle", "tu me suces salope", ou encore d'une grande baffe dans la gueule ou d'un viol.)

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4 mars 2010 4 04 /03 /mars /2010 17:33

"Le maître croît et dit que l'âne aime la carotte, mais l'âne ne possède pas de représentation d'une carotte sans bâton, contrairement à son maître (il ne partage donc pas "les mêmes" représentations). L'âne consent, tout en espérant la carotte, à ne pas être battu. On pourrait tout aussi bien appeler cela "refus" que "consentement" ". (p.208)


"la violence contre le dominé ne s'exerce pas seulement dès que "le consentement faiblit", elle est avant, et partout, et quotidienne, dès que dans l'esprit du dominant le dominé, même sans en avoir conscience, même sans l'avoir "voulu", n'est plus à sa place. Or le dominé n'est jamais à sa place, elle doit lui être rappelée en permanence : c'est le contrôle social." (pp.208-209)

"La violence physique et la contrainte matérielle et mentale sont un coin enfoncé dans la conscience. Une blessure de l'esprit. Après, si les coups ou les viols ne sont plus nécessaires à chaque instant, ce n'est pas que les femmes "consentent" [...] " (pp.212-213)

"Le problème de la légitimité, donc de la légitimation du pouvoir, est typiquement le problème du dominant. Il lui faut une raison pour entamer et maintenir l'exercice de son pouvoir. La dominée, elle, est engluée dans le concret et sa part éventuelle (et toujours limitée) à la connaissance de et à la croyance en la "légitimité" de son oppression, si elle existe, n'est qu'une goutte d'eau (fade) dans l'océan de sa fatigue [...]". (p.216)


J'ai voulu citer ici assez largement Nicole-Claude Mathieu, parce que ces quelques pages sont une succession de punch lines, parce que je ne saurais dire mieux, et même pas vaguement aussi bien, ce qu'elle écrit ici - j'aimerais juste vous donner l'envie d'y mettre le nez par vous-mêmes.
(pp.207-225, III Du "consentement" des dominé(e)s ?)


NCM cite largement les analyses de Maurice Godelier dans La production des grands hommes ; elle s'oppose point par point à ses conclusions, et démonte la théorie du consentement des dominé.e.s et de leur croyance en la légitimité de leur domination. La position de Godelier, d'ailleurs, est sur ce point proche de celle que Pierre Bourdieu défendra dans La domination masculine (en faisant de la "violence symbolique" "l'essentiel de la domination masculine" (quid de la violence physique, et de la menace de la violence physique ?), et en définissant la "violence symbolique" comme "contrainte tacitement consentie", "forme de violence qui s'exerce sur un agent social avec sa complicité").


Principales lignes d'argumentation :

- Godelier raisonne comme si les dominé.e.s et les dominants étaient des sujets à conscience identique. Les concepts qu'il utilise n'ont de signification que dans des situations mettant aux prises des égaux.


- Le concept de violence qu'il fait jouer ici est une violence entre égaux, entre dominants : une violence ponctuelle, où deux sujets s'affrontent, d'où ressort un gagnant et un perdant. Usant de ce concept, il affirme que la violence (matérielle) ne surgit que de loin en loin dans la vie des femmes Baruyas. Ce que NCM Mathieu récuse : d'abord parce qu'il évoque dans les mêmes pages des violences "quotidiennes" (aveuglement, contradiction, sous-estimation structurelle), ensuite parce que la violence que subissent ces femmes est autre : la violence entre dominé.e.s et dominants est une violence diffuse. Une violence qui fonctionne avec la peur, quand les coups / les brimades sont imprévisibles, susceptibles de survenir à n'importe quel moment, et par conséquent en permanence présents à l'esprit. La violence est avant et partout.

- La notion de consentement suppose au premier titre deux sujets égaux qui consentent. C'est le modèle du contrat, cher à la philosophie classique. Pour consentir, il faut d'abord un esprit clair, ensuite la connaissance pleine et entière des termes du contrat - les femmes supposées consentir à la domination n'ont ni l'un ni l'autre. C'est le plus souvent la confusion qui gouverne leurs esprits - parce que leurs consciences sont limitées, contraintes, médiatisées, fatiguées, entravées, envahies, blessées (trouble, désarroi des idées). Et l'ignorance dans laquelle elles sont maintenues empêche toute connaissance claire, toute prise de conscience de la situation : à quoi "consentent-elles" donc ?


- La conscience de l'opprimé.e est anesthésiée. Si la situation d'oppression ne donne pas à voir un combat permanent entre le maître et l'esclave, si la violence physique comme répression, en réponse aux manifestations de résistance, n'est pas constamment mise en oeuvre (ce qui ne veut pas dire que ces manifestations de résistance n'existent pas), ce n'est pas parce que les dominé.e.s consentent, mais parce que l'exploitation et l'oppression produisent l'anesthésie de la conscience. L'anesthésie est l'une des idées fortes que NCM Mathieu mobilise pour décrire l'état de la conscience dominée ; le concept de limite en est un second : "limiter les possibilités, le rayon d'action et de pensée de l'opprimé(e) : limiter la liberté du corps, limiter l'accès aux moyens autonomes et sophistiqués de production et de défense ("aux outils et aux armes", cf. Tabet 1979), aux connaissances, aux valeurs, aux représentations... y compris aux représentations de la domination". (p.216)

- du côté des dominé.e.s, on ne peut donc parler ni de consentement, ni de partage des idées, ni de conviction (de son infériorité ou de la légitimité de sa domination) ; ce qui opère en premier lieu, c'est "le réflexe de Pavlov" (p.211), ce sont les réflexes matériels, du corps, ce sont des ordres, des interdictions, un dressage physique. D'abord, on empêche /on fait faire à la petite fille ; ensuite, elle constatera ("les hommes peuvent courir, doivent être servis" (p.212)). "[...] c'est le dressage lui-même que (peut-être) elle "raccordera" (mal, et dans la contradiction) plus tard avec certaines fractions de l'idéologie du sexe (de la classe, etc.) dominant" (p.211).

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1 mars 2010 1 01 /03 /mars /2010 10:03

"Ensuite ensuite… j’ai pas trop envie de citer ou de disséquer. Juste, elle écrit des trucs stupides, qui me fatiguent. De tas de constatations fondées sur l’observation de jeunes enfants en école maternelle (principalement, le fait qu’ils forment des groupes de même sexe pour jouer), elle induit que « [le dualisme sexuel] est une donnée élémentaire de la conscience identitaire de l’enfant ».

 

 Donnée élémentaire.

 

J’ai effectué des stages, puis travaillé à plein temps pendant sept mois dans deux écoles maternelles de Marseille, avec des enfants de quatre classes différentes, de deux ans, trois ans, quatre ans et cinq ans. Je les ai entendus discuter entre eux, je leur ai lu des histoires, je les ai regardés jouer dans la classe et dans la cour de récréation. Ils m’ont raconté leurs peines et leurs joies, leurs peurs, leurs découvertes, leur quotidien.

Et je peux vous dire, moi (des milliers et des milliers d’autres personnes sont là derrière moi pour confirmer mes dire, parents, puéricultrices, institutrices, agents de service d’école maternelle, pédiatres, éducateurs, etc.) que des enfants de trois ans, pas plus que ceux de deux ans ou même de un an ne sont pas des animaux sauvages non encore socialisés et façonnés par la nature, ne sont pas des idéaux types de l’être humain naturel hors influence de la société.

A deux ans ils connaissent des tas d’histoires, regardent la télé, racontent ce qu’ils ont vu ou fait avec leurs amis et les membres de leur famille ; ils ont en tête des schémas très élaborés de rôles sociaux féminin et masculin, et ces schémas ne résultent pas de structures spéciales du cerveau à la naissance, d’une case « homme et femme » sur le chromosome 14, du XX ou du XY si chers à E.B..

 

Prendre pour objet des enfants de quatre ans et demi (p.99), pas plus que de un à six ans (p.100), cela n’a jamais signifié travailler sur des matériaux « naturels » ou « a-sociaux » et atteindre l’universel ou l’essence de l’Humain. Le penser, c’est être stupide rien de plus.


Attention, rigueur et démonstration logique.

 

 « Les différences constatées entre groupes de garçons et groupes de filles tiendraient à trois facteurs principaux : la socialisation de l’enfant selon son sexe dès la naissance (mais elle est très différente d’un parent à l’autre, d’une famille à l’autre) ; les facteurs biologiques, enfin les facteurs cognitifs encore mal connus » (p.101).

 

Super, du scientisme-biologisme-essentialisme-naturalisme, des trucs-on-sait-pas-trop-ce-que-c’est-mais-ça-marche-magique, et la socialisation, mais ça, ça la convainc pas trop, parce que :  « elle est très différente d’un parent à l’autre, d’une famille à l’autre ».


Madame B. n’a pas compris que la socialisation ne se faisait pas que par papa-maman et les frères et sœurs, mais que bébé naît dans une société avec des autres gens dedans, une société avec une culture, des institutions, des valeurs, une langue, des significations symboliques ; et elle nage dans le fantasme de « mais on est tous différents quand même » - donc on peut pas dire qu’on est socialisés hein pasqu’on est tous riches de nos différences alors…

 

E.B. cite le gars qui l’a inspirée dans son raisonnement miteux de tout à l’heure, et je retrouve ce bouquin dont le titre nous a tellement fait rire : « Père manquant, fils manqué » ; l’agréable auteur du dit bouquin, Guy Corneau, intellectuel manqué (son père devait être manquant), déclare : « [par opposition à] la femme qui est, l’homme, lui, doit être fait. En d’autres mots, les menstruations, qui ouvrent à l’adolescente la possibilité d’avoir des enfants, fondent son identité féminine ; il s’agit d’une initiation naturelle qui la fait passer de l’état de fille à l’état de femme ; par contre, chez l’homme un processus éducatif doit prendre la relève de la nature ».


Un véritable manifeste du sexisme.

J’hallucine grave. Je ne suis donc une femme que parce que je peux avoir des enfants. Mon identité est bornée par le fait d’être un ventre. Je vais me faire engrosser et procréer, telle est ma raison d’être et le fondement de mon identité. Identité qui est en continuité avec la nature. Je suis un corps, une terre fertile. J’ai juste à être pour exister, je suis une femme, je ne m’empare pas de mon identité, de mon existence, je n’ai pas à me construire, je n’ai pas de prise sur moi-même, juste, je suis. Je suis dans l’immanence, immergée dans ma féminité, dont je ne peux pas me saisir, puisque je le suis. Pas de recul, pas de pensée, rien à faire de plus qu’être une femme. L’homme lui, doit être éduqué. Il est du côté de la culture, de la construction, du savoir, du détachement.

 

 

Question : comment E.B. fait-elle pour lire des choses pareilles sans se départir de son paisible calme compréhensif de femme en paix avec son vagin immanent ?"

 

Voilà, fin du texte que j'avais écrit à l'époque, en lisant le début de "X Y, de l'identité masculine".

J'espère ne pas vous avoir gonflé.e.s avec, mais en retombant dessus, l'autre jour, j'ai eu envie de faire partager... Simplement parce que Badinter passe pour le grand public et dans les médias pour "une féministe" - quand ce qu'elle écrit / dit est tellement poisseux.

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27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 11:30

Les liens que j'ai mis sur la Méduse sont assez bordéliques ; un peu de tout, y compris des machins que je n'ai pas vraiment lus, juste survolés en aéroplane, mais que je garde en stock en me disant "faudrait que je lise par ici" - je fais donc partager, si vous voulez allez lire par là... aussi des sites/blogs dont je suis sûre certaine décidée et fervante bien sûr (comme les Entrailles).
Récemment j'ai rajouté l'adresse du blog de Judy Minx, que j'ai découvert il y a peu, et où je vais depuis me restaurer régulièrement.
Je vous fais un petit billet dessus, parce que je pense qu'il y a beaucoup à apprendre et découvrir dans ce qu'elle écrit.

Ca fait drôle, sûr, le petit message barrage sur lequel on se cogne quand on clique sur son adresse - ben quoi, alix nous envoie regarder du porno ou quoi ??! meuh non meuh non...

Judy Minx est une "travailleuse du sexe", une nana qui fait des études et arrondit ses fins de mois en tournant dans des films pornos. Elle est aussi militante. Féministe. Engagée dans tout un tas de luttes. Elle écrit en français et en anglais (ayant vécu aux Etats-Unis - apparemment complètement bilingue). Elle réalise aussi des performances, dans des bars / cafés / boîtes / lieux festifs et militants de toutes sortes. Elle écrit bien. Elle a plein de choses à dire. Elle écrit depuis un endroit où il est rare d'entendre parler ( non ?). Ou en tout cas qu'on entend peu dans la mouvance féministe, celle que je connais en tout cas....

Elle a des références théoriques super costauds.
Enfin, elle est très intelligente quoi, une personnalité scotchante, attachante aussi ; évidemment je n'ai pas lu tous les textes de son blog, mais une petite partie, que j'ai trouvée pertinente et émouvante, et qui me font dire que des militantes comme celle-ci, il en faudrait des ribambelles.

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24 février 2010 3 24 /02 /février /2010 10:00

(Zcusez-moi, je continue sur Badinter... et sur ce que j'eus écrit il y a quelques années de son livre "XY de l'identité masculine"...)


"E.B. parle des rites d’initiation des Baruyas, de la circoncision, des significations symboliques de ces actes et de leur place au sein d’un système de significations complexe et cohérent ; au lieu de réfléchir aux relations de pouvoir dont elles découlent et qu’elles soutiennent, au lieu de conclure au rôle de support de significations culturelles des faits de nature et des réalités biologiques, E.B. y trouve les « preuves » de la réalité (la réalité en soi, la réalité vraie) du système de croyances qu’elle a exposé auparavant (système fondé sur la nécessaire construction de la masculinité contre les femmes).

 

Apparemment, à en juger par les nombreuses citations auxquelles a recours E.B. pour étayer sa démonstration, le raisonnement qui consiste à fonder le sexisme sur la nécessaire séparation du fils d’avec sa mère a beaucoup d’adeptes. « [Lillian Rubin] pense que l’agressivité masculine contre les femmes peut être interprétée comme une réaction à cette perte précoce et au sentiment de trahison qui l’accompagne, que le mépris de la femme vient de la rupture intérieure exigée par la séparation. » (p.88) « Tenir les femmes à distance est le seul moyen de sauver sa virilité. Rousseau le savait déjà […] : « […] les femmes nous rendent femmes » [Lettre à d’Alembert, 1758] » (p.88-89).

 

E.B. associe en permanence « féminité » et « passivité », usant d’un des plus vieux et pourris cliché touchant le genre. Pas une fois elle ne l’interroge ; c’est à se demander si l’interprétation ultra sexiste de la relation sexuelle hétérosexuelle la convainc et lui suffit : « la peur de la féminité et de la passivité », « la peur de la passivité et de la féminité », à quatre lignes d’intervalle p.89, par exemple.
 
E.B. parle du fantasme de régression des hommes, qui rêvent de retourner dans le ventre de leur mère, comme si jamais aucune femme adulte, fatiguée et découragée, ne pouvait rêver elle aussi de redevenir enfant. Peut-être parce que la femme n’a jamais à être vraiment adulte et libre ?


Comme le mépris et la violence des hommes à l’encontre des femmes prennent leurs racines dans une peur et une souffrance, plus les hommes sont fragiles, et plus ils sont sexistes : « Les plus fragiles, les plus douloureux aussi, ne peuvent maintenir leur masculinité et lutter contre le désir nostalgique du ventre maternel que par la haine du sexe féminin. » (p.91)

Encore une fois, la logique de domination est habilement (enfin, habilement…) renversée. E.B. évoque alors le dégoût de certains hommes pour le sexe féminin lui-même (son corps, ses organes génitaux en particulier). Encore une fois, c’est sur une « peur » (de la féminité et de passivité, on suppose), une « fragilité », et la nécessité d’affirmer son être vrai que se fonde ce dégoût. « Une outre… pleine de pus » (Baudelaire), « conduit tiède et gluant… envie de vomir… se sent inspiré de l’intérieur… se sent mal » (Michka Assayas, les Années vides). Je pense aussi à des pages des nouvelles de Boris Vian. Je recopie ces mots, car ils me font mal. Le dégoût du corps féminin, il n’est pas seulement présent chez les hommes. Il est là aussi chez les femmes. Beaucoup de femmes ont honte de leur propre corps et en éprouvent du dégoût.

Ce dégoût du corps féminin inculqué aux deux sexes est une puissante machine d’oppression et d’aliénation. Je l’ai subi comme une violence et j’y réponds par la violence, de mes émotions, de mon refus d’admettre des propos tels que ceux-là.

 

 En quoi « la mauvaise mère frustrante et surpuissante » (p.92) ne peut-elle pas être la mère d’une fille ? Parce qu’elle est du même sexe qu’elle, devenir adulte ne signifie pas pour une fille rompre avec sa mère ? Elle reste son bébé toute sa vie ? En quoi une mère, qui certes a gardé le bébé dans son ventre pendant 9 mois, puis s’en est occupé de manière préférentielle pendant quelques mois ensuite, mais qui est aussi une personne, qui a une liberté, une vie, des amis, peut-être un travail, qui est adulte comme le père, en quoi une mère doit-elle symboliser « la mort, le retour en arrière, l’aspiration par une matrice avide » ? (p.92) En quoi « l’omnipotence maternelle » ne peut-elle pas empêcher de grandir la petite fille ? Seulement parce qu’elles sont du même sexe… Je ne vois pas.

 

« L’agressivité de l’homme castré peut aussi se tourner vers l’extérieur. Il traite les femmes comme des objets jetables, devient sadique ou assassin. » E.B. va jusqu’au bout de son raisonnement foireux : au final, les femmes sont responsables des violences qui leur sont faites. Sans cesse, E.B. associe femmes et enfants (sans jamais problématiser ce lien) : « éphèbe blond au sexe incertain, enfantin et féminin » (p.96), ce qui est d’ailleurs normal puisqu’être adulte c’est se séparer des femmes (d’où cette idée, finalement, qu’une fille ne peut pas devenir adulte, et qu’il n’y a pas de rupture entre la petite fille et la femme, donc pas de séparation d’avec la mère).

 

Et retour sur Maurice Godelier, dans un contresens glorieux : « Tout cela [c’est-à-dire une dizaine de pages d’insultes extrêmement violentes à l’encontre des femmes, sous couvert de bénéfique haine de la mère] semble donner raison aux tribus de Nouvelle-Guinée qui redoutent l’influence mortelle des mères sur leurs fils. C’est parce qu’elles les empêchent de grandir et de devenir des hommes que les mâles adultes doivent les leur arracher de la façon la plus cruelle. » (p.97)

 

Magnifique démonstration."

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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 09:13

Avant-avant-hier à la librairie du Merle Moqueur :

Les questions sexuelles
Qu’est-ce qu’être parent aujourd’hui ?
Les enjeux autour du corps

Jeudi 18 février, 19 h,
librairie Le Merle moqueur


Avec
Éric Fassin,
Le sexe politique, coll. « Cas de figure »
Enric Porqueres i Gené,
Défis contemporains de la parenté (ed.), coll. « Cas de figure »
Dominique Memmi,
La tentation du corps (avec D. Guillo & O. Martin), coll. « Cas de figure »

et Christophe Prochasson, directeur des Éditions de l’EHESS.


M'y suis rendue avec ma musette - j'avoue, surtout pour écouter Eric Fassin, parce que c'est mon pote, parce qu'il est clair, pertinent, parce qu'il parle bien - parce que c'est mon pote.

Il n'y avait pas grand monde, nous, quatre pelés, un petit couple gentil de retraités, et trois tondus. (Rien à voir avec la salle envahie par une foule en délire lors du passage de Gayatri Chakravorty Spivak - dont il faudra que je vous touche un mot également...).

Pas lu les trois bouquins, à part le début du premier (qui trône sur l'étagère de la salle à manger).

C'est Enric Porqueres qui s'est jeté le premier dans la piscine, nous expliquant qu'il avait voulu explorer les nouveautés (PMA, adoptions internationales) à la lumière des enseignements de l'anthropologie de la parenté. Assez bizarre : je me rends compte après coup que ce bouquin est en fait un ouvrage collectif – des autres auteurs il n’a nullement été question hier, idem pour celui de Memmi – m’enfin, ils m’ont été sympathiques tout de même.

[Je note une expression de Porqueres parce que je la trouve glamour : « état d’opinion généralisé » - entre la maladie et le relevé météorologique, ça me plaît.]

Puis Dominique Memmi revient sur son enquête, dans les années 1980, sur le comité consultatif national d’éthique (pour les sciences de la vie et de la santé), et sur l’ironie que ce machin (et l’intérêt pour ce machin) suscitait chez les sociologues. [Genre : pourquoi s’intéresser à un truc pareil ?]

Elle retrace un historique de l’intérêt pour le corps en sciences humaines : vite fait : central au XIXe siècle, le corps est mis entre parenthèses pendant la période structuraliste, entre 1939 et 1960 (en très gros – historique schématique obèse). Un grand silence sur le corps, auquel mettent fin les années 1980 et « le grand lâchage » des années 1990 : le corps devient l’objet d’études anthropologiques, sociologiques et historiques (avec en particulier la parution de l’Histoire du corps en trois volumes). On ne revient pas pour autant à la situation pré-structuraliste : cet intérêt des sciences sociales pour le corps reste très contrôlé, entouré de mille précautions ; les résistances pour y voir un objet légitime d’études n’ont pas disparu.

Petite typologie pratique de D. Memmi : trois façons de s’intéresser au corps :

1.     le corps comme instrument de lecture du monde social (Foucault et Bourdieu par exemple) ;

2.     le corps « pris au sérieux », comme objet intéressant en soi, et fascinant (étude/histoire de l’hygiène, du tabagisme, etc.) ;

3.     le corps comme cause du social : courant inexistant en Europe, représenté aux USA par la sociobiologie (le gène de l’agressivité comme cause de la violence dans les banlieues, par exemple). Ce qui s’en rapproche le plus en France : les courants cognitivistes [et Eric Fassin de remarquer : « on a la chance d’avoir un président de la République qui soutient cette position ce qui lui donne une certaine visibilité. »]

Et c’est au tour du bonhomme de Fassin de causer. J’ai pris peu de notes (trop occupée à hocher la tête ;p). Juste eu le temps de constater que décidément, c’était avec lui que je me sentais le plus en phase. Fassin évoque à grands traits le gender, le genre, les USA, le public et le privé, le personnal is politic – sa « démocratie sexuelle » copyright .

Des questions, des échanges.

*           *           *           *           *

Et l’effet que ça m’a fait :

Mon cortex mou a trouvé ces trois individus (quatre, avec Christophe Prochasson qui animait – assez bien – la discussion) plutôt sympatoches. L’autre, celui qui moud les concepts en petites lamelles, était moins satisfait. En réalité, Dom et Enric m’ont laissé une impression de confusion.

Ou plus exactement : Enric Porqueres, à l’évidence, ne parlait du même endroit (théorique) qu’Eric Fassin (ou que moi :p), ils ne partageaient pas les mêmes idées, n’étaient pas d’accord, n’étaient pas sur la même ligne tous les deux. Pour Dominique Memmi c’était plus subtil, moins évident – elle me donnait plus l’impression de ne pas savoir elle-même où elle voulait en venir.

Eric Fassin incarnait la position du « constructivisme radical » (« tout est social, tout est construit »), avec des idées très claires sur la déconstruction du sexe, par exemple ; il semblait bien assis sur cette position, à l’aise, carré, au clair. Dominique Memmi soutenait cette position en tortillant du cul, comme assise sur un nid de fourmis ; ah mais quand même oui mais il faut dire et alors on sait pas mais et… essaim confus de bouts d’idées dont je ne comprenais pas bien où elle les rangeait, ce qu’elle comptait en faire, comment elle pensait en jouer. (Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle-même ne savait pas ; mais sincèrement je ne comprenais pas : ce qu’elle essayait de démontrer, ce qu’elle prétendait défendre avec tel ou tel exemple.)

A la fin de la discussion Fassin a dit en rigolant (comme il sait faire – il joue en permanence de la blague et du bon mot, pour mettre les autres à l’aise ou se mettre lui-même à l’aise, ou les deux) « je suis assez content de me retrouver dans le rôle de l’intégriste sociologique » (à quoi Prochasson a répondu qu’il devrait se laisser pousser la barbe – j’ai trouvé ça moins marrant).

Il a été question de « nature ». La façon dont Porqueres et Memmi passaient de la nature au corps dans leurs discours (discours, je le répète, que je trouvais confus) m’a mise mal à l’aise ; comme si, quand on parlait du corps, on parlait de la nature.

Fassin a évoqué la distinction sexe / genre, et le risque, en faisant du genre le pôle social et construit, de constituer le sexe, par opposition, comme ce qui est ou reste naturel ; par analogie, le concept de filiation, dont on explique qu’elle est sociale, fait courir le risque de laisser la reproduction dans l’ombre, du côté du naturel, explique-t-il. Quand on parle de reproduction on ne parle pas de nature toute nue, quand on parle de coït, quand on parle de parenté biologique, quand on parle de corps, on ne parle pas de nature !!

Tout ça était globiboulguesque dans la bouche de Dom et Enric.

Globiboulguesque également la façon dont ils faisaient jouer les faits dans leur raisonnement. Que signifie/ prouve le fait que les enfants nés sous x cherchent à connaître leurs parents biologiques ? Que signifie/montre la pression à l’allaitement maternel ? Que signifient les interrogations et doutes de femmes quant à « ce qui les fait femmes » ? Confiture de fraises, chocolat râpé, bananes écrasées, moutarde forte et saucisse de Toulouse crue mais tiède.

Fassin a donné une définition de la nature que j’ai trouvée intéressante : « ce qui échapperait à l’histoire et à la politique : c’est ça qu’on entend aujourd’hui quand on parle de nature, ça, et pas forcément la biologie. »

C’est peut-être ça, entre autre, qui a manqué hier soir : que tout le monde se mette d’accord sur ce qu’ils entendaient par « nature ». Parfois, j’ai l’impression que les personnes qui dialoguent ne parlent pas sur les mêmes bases (ce qui fausse totalement le dialogue), mais que toutes les personnes qui participent au dialogue ne s’en rendent pas également compte. Ca fait un peu peur quand il s’agit de chercheur/euses.

« Tout est social » : Eric Fassin explique que pour lui cette proposition n’a pas le statut de proposition métaphysique (« la nature n’existe pas », ce qui n’aurait aucun sens), ni même d’hypothèse. (Pour la majorité des sociologues il s’agit d’une hypothèse, non ? un principe méthodologique ? une prémisse épistémologique ?) Non, pour Fassin, c’est un axiome. Il n’a pas à être démontré, il ne peut être réfuté. (Faut que je médite là-dessus.)

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19 février 2010 5 19 /02 /février /2010 08:00

Retour à Nicole-Claude Mathieu (dans mon hot-dog théorique, Badinter fait la saucisse, et Mathieu le pain bien consistant - l'effet de contraste entre les deux (ou le ketchup) pour faire ressortir l'ineptie de l'une et la force de l'autre).

Je vous mets ici en petites rondelles l'exposé de Nicole-Claude Mathieu quant aux limitations de la conscience des femmes dans diverses sociétés.

Les contraintes physiques et leurs implications mentales limitatives

1. le travail permanent


Dans la plupart des sociétés, la division sexuelle du travail aboutit à confier aux femmes des travaux plus longs, dispersés, des tâches cumulées, souvent interrompues, aux frontières floues, apparemment moins pénibles que celles des hommes (qui effectuent des efforts "violents et brefs") mais qui envahissent tout le temps de la vie et impliquent une charge mentale constante (pensons à la surveillance permanente des enfants, aux mains jamais inactives (qui cousent, tricotent, épluchent, trient, pendant les moments de "repos"), à la "double journée" des femmes dans nos sociétés, etc.)

2. le travail sous-équipé


Pas de développement de NCM, ici, mais mon appel à lire Paola Tabet : La construction sociale de l'inégalité des sexes, des outils et des corps. Côté outils, une démonstration brillante du contrôle de l'accès des femmes aux outils et aux armes, dans d'innombrables sociétés. Les femmes sont ainsi contraintes de travailler sans outils, avec leurs seuls bras / mains / corps, ou avec des outils peu efficaces, peu productifs, qui nécessitent un effort physique plus intense, un temps de travail plus long, une attention plus soutenue, et aboutissent au final à une fatigue plus profonde...

3. la reproduction


Toujours Tabet : côté corps. Paola Tabet étend l'analyse marxiste du travail de production au travail de reproduction, jusqu'alors maintenu hors de l'analyse car considéré comme "naturel". Elle étudie ainsi les conditions matérielles du travail de reproduction pour les femmes, et conclut à leur exploitation via la "domestication" de leur sexualité ("Par quelles interventions techniques et sociologiques sur le corps (afin non seulement de limiter la procréation mais aussi, et surtout, d'y contraindre) passe-t-on d'une simple potentialité biologique à une reproduction imposée ? Comment les différentes sociétés parviennent-elles à domestiquer la sexualité des femmes, à spécialiser leur organisme psycho-physique en canalisant vers le travail reproductif une sexualité humaine pourtant tendanciellement indifférenciée et polymorphe ?" 4e de couverture).


L'exposition maximale des femmes aux grossesses (les femmes mettant au monde, dans certaines sociétés, une dizaine d'enfants en moyenne) constitue de façon évidente une "contrainte physique", qui n'a rien de naturel.

2. le portage des jeunes enfants


Les enfants sont portés en permanence par les femmes dans de nombreuses sociétés jusqu'à l'âge d'un ou parfois deux ans - ce qui génère une fatigue supplémentaire. [Pensons aussi, chez nous, aux batailles que doivent mener des femmes pour trimbaler sur des trottoirs défoncés, dans les bus, dans le métro (avec ses volées d'escaliers) leurs poussettes (avec parfois leurs caddies chargés de courses).]

3. la malnutrition relative des femmes par rapport aux hommes


Attestée dans de nombreuses sociétés, tant en quantité qu'en qualité. [Autour de nous, l'organisation de la routine commensale va dans le même sens ; s'il n'y a qu'un steak à midi, il y a fort à parier qu'il finira dans l'assiette du bonhomme - madame, en général, "préfère" le choux bouilli.]

4. le lien aux enfants - limitation physique


Les enfants sont souvent ce qui empêche les femmes de fuire, ou simplement de résister, dans des situations de danger. Ce qui retient de demander le divorce, ce qui interdit de quitter le domicile conjugal, ce qui fait qu'on reste et qu'on endure (quand bien même il boit, quand bien même il crie, quand bien même il frappe). Pendant l'esclavage en Amérique, ce sont d'abord des hommes qui ont fui les plantations - il est difficile de risquer la vie de son enfant, et la limitation physique induite par un ou plusieurs enfants à porter / emmener avec soi est évidente ("une femme n'ira pas bien loin...").

5. le lien aux enfants - limitation mentale


"Le fait d'avoir la responsabilité constante des enfants est non seulement un travail physique - souvent non évalué - mais aussi un travail mental constant et de surcroît un travail aliénant, à tout le moins limitatif de la pensée" (p.161).


NCM évoque en particulier les femmes isolées dans leur foyer, qui ne travaillent pas à l'extérieur et s'occupent de leurs enfants toute la journée, dans nos sociétés. Dans une interaction avec un enfant on ne peut qu'écouter, répondre ou se taire ; on doit en permanence tout simplifier - pas d'interaction avec des égaux - solitude et saucissonnage de la pensée.


"La préoccupation et la fatigue physique et mentale que l'éducation quotidienne et la surveillance constante de jeunes enfants impliquent pour les femmes ne sont guère prises en compte - pas plus que la contradiction que cette tâche présente avec d'autres tâches aussi quasi universellement "féminines", telle la cuisine (utilisation du feu, de l'eau bouillante et dangers divers selon les sociétés)" (p.159).

Une conscience médiatisée, pour les femmes


Nicole-Claude Mathieu explicite ici en quoi en les hommes peuvent jouer comme un "objet interposé dans [la] conscience" des femmes (p.165), et met en évidence "l'envahissement du conscient et de l'inconscient des femmes par leur situation objective de dépendance aux hommes et le type de structuration du moi qui en découle" (p.171). Elle se réfère pour cela, entre autre, à une étude menée par Sarah LeVine dans les années 1970 sur les rêves de jeunes femmes gusii (agriculteurs du Sud-Ouest du Kenya).

Du "partage" des idées

Ce qu'écrit NCM des valeurs, et de leur signification différente en fonction du contexte dans lequel elles sont utilisées/ invoquées, mériterait un article à part entière - que je rédigerai tout bientôt...
Ce qu'elle démontre, en résumé, c'est que les valeurs n'ont pas la même signification pour les dominants et les dominé.e.s, qu'il n'y a donc pas de réel "partage", et que les femmes n'ont pas le même accès que les hommes aux connaissances - connaissances techniques, connaissances sacrées/ rituelles, et connaissance du fait même de l'oppression.



(dans la suite du sandwich, bientôt une nouvelle tranche de Badinter. Alors, heureux/euses ?...)

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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 09:51

Suite de la cuisine badérienne.

 

   " « Lui [le bébé garçon, avec le petit robinet, là] ne peut exister qu’en s’opposant à sa mère, à sa féminité, à sa condition de bébé passif. A trois reprises, pour signifier son identité masculine, il lui faudra se convaincre et convaincre les autres qu’il n’est pas une femme, pas un bébé, pas un homosexuel. D’où le désespoir de ceux qui ne parviennent pas à réaliser cette triple négation ». (p.58)
 

D’où l’on retire que :

 

1.   être, c’est d’abord et avant tout être son sexe, être sexué, être un garçon ou être une fille, être un homme ou être une femme, et ce même pour un bébé, un nourrisson – que dis-je un nourrisson, un fœtus (p.57-59) !! : total rabattement de la question de l’identité sur la question du sexe (« lui ne peut exister qu’en… ») ;

2.    être homme c’est : ne pas être passif (symétriquement être femme c’est donc être passive) (ou : être un homme c’est ne pas être un bébé / être une femme c’est rester enfant) ;

3.    ils sont homosexuels parce qu’ils ont échoué quelque chose, « ils ne sont pas parvenus à » (ne pas être homosexuels), ou : un homosexuel est un raté ;

4.    l’éventuel désespoir d’un homme homosexuel n’a nul besoin d’être expliqué par une quelconque réaction de l’entourage, « homophobie » - connaît pas. Non, la condition d’homosexuel porte en soi le désespoir (comme si elle devait naturellement s’accompagner de sa punition, en tant que condition de celui qui a échoué).

 

La dyade mère-fils ou le duo amoureux. La fusion originaire.

 

 « Trop d’amour l’empêcherait de devenir un mâle, mais pas assez peut le rendre malade. Dès la naissance, le bébé mâle est naturellement en état de passivité primaire, totalement dépendant de celle qui le nourrit. Déjà Groddeck remarquait que « pendant la tétée, la mère est l’homme qui donne ; l’enfant, la femme qui reçoit ». Cette toute première relation érotique… » (p.75)

Ce qui me frappe rudement, moi, c’est ce vieux cliché moisi de la relation sexuelle (hétérosexuelle), avec l’homme actif « qui donne » et la femme passive « qui reçoit », venant d’une femme en plus, ça me mortifie, même ça me rend triste ; je lui montrerai moi à la Badinter si je reçois passivement quand je… bref.

Allez chercher ce qui est spécifique au "bébé mâle" dans le fait d'être totalement dépendant de la/les personne.s qui le nourissent... ??? (nan, le bébé femelle, elle, fait pas sa grosse larve à croûter toute la journée dans son berceau : elle se bouge ses petites fesses, elle va au supermarché, elle s'achète son lait en poudre ! nan mais oh !)


L’amour d’une mère pour son bébé (et réciproquement) n’a rien d’une relation passionnée d’amour inégalable (« amour total » p.76, « l’amour le plus puissant et le plus complet qu’il est donné à l’être humain de connaître » p.74, le « plus puissant des amours » p.75)...

Comment l’ « amour » entre une personne et une autre personne qui n’est pas encore libre, qui ne pense pas, ne parle pas, dont la conscience n’est pas formée, pourrait-il être le must de toutes les formes d’amour, sinon par un mouvement régressif de sacralisation de l’animal, de la nature, du biologique, du vivant ?

 

 « Plus une mère prolonge cette symbiose – relativement normale dans les premières semaines ou les premiers mois – plus la féminité risque alors d’infiltrer le noyau d’identité de genre. »

 Ce verbe « infiltrer » appelle des images effrayantes. La souillure toxique de la féminité menaçant l’intégrité de la pure virilité immaculée. On pense à la juiveté infiltrant la race aryenne, au sang nègre infiltrant la race blanche. Tel un serpent, donnant des coups de tête pour fissurer le noyau-forteresse du Mâle, voulant se mêler et polluer la grandeur masculine. Un danger de contamination du féminin, par trop longue exposition aux humeurs maternelles.

Les Baruyas garçons sont nourris du sperme de leurs aînés, mais des aînés non encore mariés, car les pénis nourriciers ne doivent pas être entrés en contact avec un vagin de femme. Il est préférable que l’homme se tienne au dessus au cours d’une relation sexuelle, sans quoi les sécrétions vaginales pourraient couler sur l’homme et porter atteinte à la virilité de son corps. Une éducation au milieu de femmes rend le jeune garçon mou, tendre, tiède, comme une femme ; elle fabrique des homosexuels. « C’est probablement là que se trouve l’origine des craintes de l’homosexualité, beaucoup plus marquées chez les hommes que chez les femmes, ainsi que la plupart des racines de ce que l’on nomme masculinité, à savoir la préoccupation d’être fort, indépendant, dur, cruel, polygame, misogyne et pervers » (p.78) Alors ça, ça me la coupe.

 

Quel cafard."

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15 février 2010 1 15 /02 /février /2010 09:49

 "Je rigole (orangé) quand je lis « Le jour des règles vient naturellement, sans effort sinon sans douleur, et voilà la petite fille déclarée femme pour toujours. »

Avoir ses règles n’est pas un fait de nature, ou plutôt qu’avoir ses règles ne dit rien en soi, n’a pas de signification en soi tant que les hommes ne se saisissent pas de ce fait. Il n’est aucun fait naturel, chez l’homme, qui ne soit profondément informé par la culture (de même qu’une paire de couilles n’a pas de signification en soi, que deux chromosomes sexuels n’ont pas de signification en soi).

 « Les chercheurs culturalistes ont beaucoup contribué à éliminer les confusions entre ce qui relève de la nature (chez l’homme) et ce qui relève de la culture. Ils ont été très attentifs aux phénomènes d’incorporation de la culture, au sens propre du terme, montrant que le corps lui-même est travaillé par la culture. La culture, expliquaient-ils, « interprète » la nature et la transforme. Même les fonctions vitales sont « informées » par la culture : manger, dormir, copuler, accoucher, mais aussi déféquer, uriner, et encore marcher, courir, nager, etc. Toutes ces pratiques du corps, absolument, semble-t-il, naturelles, sont profondément déterminées par chaque culture particulière, ce que Marcel Mauss, de son côté, démontrera en 1936 dans son étude sur les « techniques du corps » : on ne s’assoit pas, on ne se couche pas, on ne marche pas de la même manière d’une culture à une autre. Chez l’être humain, on ne peut observer la nature que transformée par la culture. »

(La Notion de culture dans les sciences sociales, Denys Cuche, p.42.)

 E.B. inverse tout simplement la chaîne logique : dans notre civilisation, la catégorie femme est pensée en lien avec la nature et la biologie, et en particulier en rapport avec la maternité : la femme est d’abord et avant tout une matrice et une machine de reproduction. Pour cette raison, le fait d’avoir ses règles – signe extérieur que la personne devient fertile, peut enfanter – se voit investi d’une signification puissante : avoir ses premières règles c’est devenir une femme (dans le système culturel qui est le nôtre).

  Ce que E.B. déboîte en : nous savons, nous constatons, c’est un fait que (point de départ) : avoir ses premières règles c’est devenir une femme. Par conséquent, devenir une femme est facile et vient naturellement.


 Je lis la citation de Philippe Djian, page17, et un filet de sueur glacé descend le long de mon dos : « Je crois que je peux comprendre à quoi sert une femme, mais un homme, à quoi sert-il au juste ? »

 Stupeur. Mais à quoi sert donc une femme ?     



« Les êtres dont l’existence dépend, à vrai dire non pas de notre volonté, mais de la nature, n’ont cependant, quand ce sont des êtres dépourvus de raison, qu’une valeur relative, celle de moyens, et voilà pourquoi on les nomme des choses ; au contraire, les êtres raisonnables sont appelés des personnes, parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi, autrement dit comme quelque chose qui ne peut pas être employé simplement comme moyen, quelque chose qui par suite limite d’autant toute faculté d’agir comme bon nous semble (et qui est un objet de respect).Ce ne sont donc pas là des fins simplement subjectives, dont l’existence, comme effet de notre action, a une valeur pour nous ; ce sont des fins objectives, c’est-à-dire des choses dont l’existence est une fin en soi, et même une fin telle qu’elle ne peut être remplacée par aucune autre, au service de laquelle les fins objectives devraient se mettre, simplement comme moyens. […] L’impératif pratique sera donc celui-ci : Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. »

Emmanuel Kant, Fondements de la Métaphysique des Mœurs (1785), p.294.

 « Je crois que je peux comprendre à quoi sert une femme, mais un homme, à quoi sert-il au juste ? »

 La femme sert à quelque chose.

 Elle remplit une fonction déterminée.

 L’homme lui est mis face à l’absurde de la condition humaine. Il éprouve le vertige de la liberté."
 

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Présentation

Où êtes-vous ?

Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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