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14 février 2010 7 14 /02 /février /2010 09:47

Je laisse un petit temps Nicole-Claude Mathieu, mais j’y reviens j’y reviens j’y reviens… (car j’ai pô fini…)


Parce qu’il est médiatiquement beaucoup question d’Elisabeth Badinter, ces derniers temps, j’ai eu envie de reposter ici un texte que j’ai écrit il y a quelques années déjà, à propos de cette bonne dame et de sa soupe de pensée Liebig.


Il y a sept ou huit ans, je n’étais plus une bébé féministe mais à peine une préado de la conscience ;p

J’ai eu envie / besoin de m’emparer d’un de ses bouquins, « X Y, de l’identité masculine », de le lire, avec attention et circonspection, d’essayer d’affronter cette pensée, pour éprouver si cela résistait, si j’avais à répondre, si je savais décoder, si je pouvais contrer, si ma pensée était structurée, armée – si, en fait, j’avais de véritables opinions et si je pensais vraiment tout ce que je pensais – le féminisme, le matérialisme, les épines de mes idées.

Et oui… vraiment, je n’ai eu aucun mal à contrer. J’ai plutôt trouvé que l’ennemi était bien faible ; des arguments, j’en avais à la pelle pour démonter sa bouillie.


Je colle ici (en plusieurs posts, car le tout est assez long) mon texte de l’époque (un petit peu toiletté, car dorénavant je censure les passages les plus persos… :p).

 


« J’ai fait glisser mon nez le long des étagères de la salle à manger d’Argenteuil. Il est tombé (mon nez) sur un petit poche d’Elisabeth Badinter : son célèbre essai « XY. De l’identité masculine » – monument de philosophie s’il en est. Connerie en spray, gel cent pour cent tartrant d’incompétence débilitante. Lamentables épopées de sexisme en tranches molles. Terreur (de ma pensée entartrée). Malaise (c’est mon genre à l’intérieur qui proteste – vigoureusement insultée mon identité de sexe tambourine à l’intérieur et laboure mon estomac. Envie de vomir).
 Bilan.

 La vision qu’E.B. se fait du monde contemporain (occidental) ne laisse pas d’être déroutante. On lit tout simplement sur la quatrième de couverture (première phrase) : « Le mouvement des femmes a fait voler en éclats toutes les idées traditionnelles sur virilité et féminité. »

 Non, les femmes ne sont aujourd’hui pas du-tout-du-tout plus associées à la conception et l’élevage des enfants que les hommes ; elles ne prennent pas du-tout-du-tout plus en charge les tâches ménagères que les hommes ; elles ne sont absolument pas moins payées que les hommes, ni moins présentes aux postes de direction, pas du tout plus orientées vers les filières littéraires et les emplois de services, pas du tout sur-représentées dans les secteurs des soins aux enfants, aux vieux et aux malades, pas plus que dans les branches consacrées à l’accueil et à la représentation de soi– autant d’activités, d’ailleurs, pas du tout associées aux femmes dans l’imaginaire ; elles occupent bien sûr la moitié des sièges de l’assemblée nationale et du sénat, institutions démocratiques assurant la représentation de l’ensemble des citoyens français ; les hommes sont aujourd’hui autant tués par leurs compagnes que les femmes par leurs compagnons, et sont tout autant violés ; d’ailleurs Laurent Fabius n’a pas du tout demandé à Ségolène Royal qui garderait les enfants – tout cela a volé en éclats : ça saute aux yeux (attention aux éclats d’obus).

 E.B. consacrera toute son énergie, sa bonne volonté, le tranchant de ses quatre neurones et demis et les 319 pages de sa scatologique réflexion à démontrer, avec une candeur presque touchante, que « les idées traditionnelles sur virilité et féminité » n’ont rien perdu de leur mordant ni de leur actualité. Continuité de la femme avec la Nature, définition exclusive par la maternité réelle ou possible, nécessaire arrachement de l’homme au monde gluant et menaçant des femmes - que du bonheur.

  E.B. pose une relation d’asymétrie entre le devenir femme du bébé femelle et le devenir homme du bébé mâle : « Etre un homme implique un travail, un effort qui ne semble pas être exigé de la femme. » La catégorie femme est pensée (interprétée, recouverte de significations, symbolisée) en continuité avec la nature, et en lien avec le pôle de la passivité. La catégorie homme est au contraire construite en opposition avec la nature, en lien avec la Culture (on s’arrache à la nature pour s’affirmer homme) et en lien avec l’activité. Nous sommes d’accord sur ce constat. Le problème réside dans ce glissement incessant et implicite – et dont E.B. n’est même pas consciente, semble-il – de la signification à la réalité.

 La signification qui colle, dans notre civilisation, à la catégorie femme (ou à la catégorie homme) est un amas relativement cohérent et fonctionnel de sens, de symboles, de relations – un amas culturellement construit (dans l’exacte mesure où, pour Edward Sapir, la culture est un système de communication, et donc un ensemble de significations. La culture est « le processus à travers lequel les significations sont culturellement et historiquement construites ». La culture est, dans cette tradition de pensée, un système de sens – Sapir était originellement linguiste). La pente qui mène de la signification (culturelle, historique, construite) à l’en soi est glissante. E.B. ne résiste pas au savon – ne tente même pas d’y résister : pour elle c’est purement et simplement la même chose.

 La catégorie femme est pensée en continuité avec la nature et la passivité. La catégorie homme est pensée en lien avec la culture et l’activité.

Je m’interroge : faut-il en déduire qu’une femme est effectivement par nature plus passive (molle, lascive, abrutie ; qui reçoit – le pénis d’abord (la femme est en dessous écrasée immobile), la petite graine ensuite (elle est le sac dans lequel l’homme plante puis fait grandir sa semence, le ventre dans lequel ça pousse)) ?

Faut-il en déduire que la femme est effectivement plus proche de la nature (des plantes, des animaux, du climat, des mystères du ventre de la terre – de la sorcellerie) et plus éloignée de la culture (de la pensée construite) ? Faut-il en déduire qu’il est effectivement « plus facile » de devenir une femme aujourd’hui en France, car c’est devenir quelque chose de proche de ce que l’on est naturellement, au début ?


E.B. prend tout bonnement ces significations (culturelles, construites, sexistes) for granted."

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8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 20:41

"L'idée de consentement des dominé(e)s, comme celle du partage des idées dominantes, renvoie à la subjectivité, à la conscience du sujet dominé. Mais, justement, quelle est-elle ? Avant de conclure au "consentement", il faudrait s'assurer que, pour chaque société, on ait pris la mesure des limitations de la conscience que les femmes peuvent subir. Une partie des limitations mentales est inextricablement liée à des contraintes physiques dans l'organisation des relations avec les hommes, l'autre est plus immédiatement une limitation de la connaissance sur la société." (p.154)

En philosophie abstraite on pense souvent abstraitement à des individus abstraits, en se demandant si la volonté d'un individu... si le désir d'un individu... si la liberté d'un individu... blablabla. On peut ainsi se demander dans un no-man's land plein de bulles d'air si un individu esclave bliblou et un individu maître motch-motch-motch - un peu comme Hegel, en somme. Dans ce no-man's land, l'individu esclave se trouve être un esclave - mais dedans sa tête il est tout pareil que le maître, il a été élevé pareil, grandi pareil, appris pareil, pense pareil, peur pareil, voit le monde pareil, etc.
Un individu, quoi - avec sa raison touci touça, un gen - un petit pion avec lequel jouer aux échecs de la philosophie qui plane dans la stratosphère.

Aimé Césaire nous le rappelle, quand on parle de dominé.e.s, pourtant, on ne parle pas de rien :
"Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme." (Discours sur le colonialisme)

Le gadget de la philosophie idéaliste - Hegel, par exemple, avec son maître et son esclave jouissant des mêmes ressources de pensée et d'assurance, c'est ce que NCM appelle "la fausse symétrie de la conscience".
La subjectivité du maître n'est pas la même que celle de l'esclave - parce que les déterminants matériels de ces subjectivités ne sont pas les mêmes.

La conscience de l'esclave est limitée, entravée, barrée, découpée.

NCM passe en revue différents mécanismes de limitation de la conscience des dominé.e.s.
Qui se rangent en deux grands groupes : les contraintes physiques (et leurs implications mentales limitatives), et la médiatisation de la conscience (les femmes coupées d'elles-mêmes : entre leur vie et elles, un écran, les hommes).

Elle précise que les exemples qu'elle donne tout au long de son exposé concernent des sociétés très diverses. Il s'agit majoritairement de sociétés patrilinéaires et patri-virilocales : "elles présentent l'avantage de rendre plus lisibles les mécanismes qui jouent aussi dans d'autres sociétés, plus "hypocrites", comme les nôtres [...]. [...] ces données et interprétations peuvent être utilement relues en fonction de la connaissance et du vécu de l'oppression des femmes dans les sociétés occidentales."
Elle indique enfin que ces exemples ne valent pas comme "vérités universelles", et ne sont pas proposés comme tels ; elle les avance comme "une ébauche de guide de lecture et d'interprétation, comme des questions à se poser pour chaque société en y considérant l'agencement des rapports de sexe qui lui est propre". (p.155)

Ces précisions de méthode me semblent importantes - "méthode" de lecture, en réalité : que faire de ce que je lis, que faire de ces exemples, que penser de ces histoires de femmes et d'hommes qui vivent loin, en Afrique, en Océanie, dans le Non-Occident - archaïsme, sauvagerie ? Nicole-Claude Mathieu ne cesse de faire un va-et-vient entre ici et là-bas, dans les illustrations dont elle émaille son discours théorique [enfin, pas qu' "illustrations" justement : ces exemples concrets ne viennent pas pour "décorer" et conforter sa théorie, comme des pots de fleurs le long d'une magnifique architecture abstraite, mais sont au contraire le point de départ de ses propositions théoriques.]
Elle nous aide à penser la continuité entre les sociétés occidentales et celles qu'étudient les ethnologues.
(Pour nous aider à voir que l'oppression des femmes, si elle prend des formes différentes dans chaque société, n'est pas uniquement le fait des sociétés de là-bas mais nous concerne également, ici.)

J'aimerais vous résumer (lister) les différents mécanismes de limitations de la conscience que nomme NCM, ainsi que ce qu'elle écrit du partage des valeurs et des idées dominantes.

Mais ce qui me tient le plus à coeur, c'est de tenter de coller là sur la méduse le noyau des pages 207 à 225 - parce que c'est certainement ce petit bout de texte qui m'a le plus marquée, frappée, faite bouger.
(bé à suivre dans la suite...)

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6 février 2010 6 06 /02 /février /2010 10:10

Je regardais l'autre jour un super-feuilleton très intello, dans lequel deux personnages étaient sommés de dire quel livre avait marqué leur vie le plus profondément. [Bon, okay, j'avoue : je suis totalement à la botte de l'industrie culturelle : il s'agissait de l'épisode pilote de The L Word... ;p]
Je me suis demandée ce que j'aurais bien pu répondre. Pas évident (on pourrait aussi dire : question à la con) - j'oublie les deux tiers (sinon plus) de ce que je lis ; spontanément, j'ai pensé à mes lectures théoriques féministes (s'il s'agit de marquer une vie...) - et deux noms me sont venus : Colette Guillaumin et Nicole-Claude Mathieu.

[La lecture de Peaux noires, masques blancs, de Fanon, m'avait aussi littéralement retournée ; je l'avais lu d'une traite (c'est tout petit), et j'ai le souvenir très clair de mon retour au monde extérieur, une fois le livre refermé : dehors, dans la rue, dans le métro, j'avais l'impression que le monde était changé. Le plus étrange c'est que quand j'ai essayé de le relire, dernièrement, il m'est tombé des mains. Faudrait que j'essaie à nouveau.]

Je vais tenter de vous faire un petit résumé/condensé de l'article qui m'a le plus frappé dans L'anatomie politique de Nicole-Claude Mathieu : Quand céder n'est pas consentir.

L'anatomie politique (sous-titrée : Catégorisations et idéologies du sexe) est paru en 1991 aux éditions Côté-femmes, mais rassemble des textes écrits entre 1970 et 1989.  Nicole-Claude Mathieu est une chercheuse, maîtresse de conférence à l'EHESS, membre du laboratoire d'Anthropologie sociale à Paris, co-fondatrice de Questions féministes.

 

Le bouquin fait un peu plus de 250 pages et se divise en deux parties.
Première partie, "le sexe, évidence fétiche ou concept sociologique ?", dans laquelle Nicole-Claude Mathieu procède à une critique interne du discours des sciences sociales (sociologie et ethnologie) : elle y expose "des exemples de démontages précis des mécanismes de l'androcentrisme de la recherche, dont les deux principaux sont la sur-visibilisation des femmes par les explications à tendance naturaliste et leur invisibilisation en tant qu'acteurs sociaux" (p.10).


Seconde partie, "conscience, identités de sexe/genre et production de la connaissance". Cette seconde partie se divise elle-même en deux chapitres ; le premier est celui qui nous intéresse ici, le deuxième s'intitule "identité sexuelle/sexuée/de sexe" et m'avait semblé assez ardu lorsque je l'avais lu pour la toute première fois, encore toute vierge de réflexion sur le genre.

Mais il se lit finalement bien avec un oeil un peu mieux armé ; d'ailleurs l'ensemble du livre est d'une lecture adhésive, du genre qui ne nous tombe pas des mains  - à la fois pas chiant et pas complexe/ abstrait au point de ne rien évoquer et provoquer des nuages dans la tête. NCM fournit de très nombreux exemples, puisés pour la plupart dans les études ethnographiques d'autres chercheurs, mais aussi dans le monde de la recherche lui-même (discours (et actes) de chercheurs/chercheuses, d'étudiant.e.s, de profs), dans des affaires juridiques, dans sa propre vie. Elle nous parle.


Quand céder n'est pas consentir est sous-titré  "des déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes, et de quelques-unes de leurs interprétations en ethnologie".
Les "déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée", c'est ça qui m'a plu.

 

"Quand céder n'est pas consentir" pose la question du consentement (des dominé.e.s à leur domination), et du partage des idées / valeurs des dominants.


Ce texte rentre dans la tête des dominé.e.s, dans les plis les plus intimes du social, à l'intérieur - pour voir comment ça se passe.


Le "problème du consentement" (de la complicité, de l'ambiguïté, de la responsabilité, de...) revient comme une antienne dans les discours.

 

Ce sont les femmes qui demandent à s'occuper davantage des enfants.
Elles préfèrent travailler à temps partiel.
Elles s'interdisent de trop monter dans la hiérarchie.
Elles n'aiment pas se mettre en avant.
Elles s'attendent à ce que les hommes paient.
Elles choisissent des partenaires plus grands, plus âgés, mieux payés et plus puissants qu'elles.
Elles exercent le contrôle social sur les autres femmes.
Elles sont obsédées par la minceur alors que leurs compagnons s'en foutent.
Elles sont contentes quand elles reçoivent le plus gros diamant et frétillent en pensant au prix déboursé.
Elles aiment montrer leurs jambes.
Elles aiment avoir le regard des hommes sur elles.
En voiture les femmes prennent rarement le volant, elles préfèrent se laisser conduire.
Les exciseuses sont des femmes.
Les femmes veulent se marier et avoir des enfants.
Quand leurs compagnons font le ménage elles estiment que c'est mal fait et repassent de toutes façons derrière eux.
Les femmes aiment faire de la maison leur territoire, du ménage et de la cuisine leur chasse gardée.
Ce sont les femmes qui ont le véritable pouvoir.
Elles...

Nicole-Claude Mathieu ne répond pas à chacune de ces assertions.
On pourrait y répondre de différentes manières, sur différents plans. [Ce n'est pas tant la
vérité ou la fausseté de ces assertions qui est en cause, d'ailleurs, que leur signification, la façon dont on les fait jouer dans des syllogismes, avec des donc et des ça montre bien que.]


Mais elle donne des outils pour démonter cette nébuleuse de pensée-là (amas peu homogène de quelque chose,
tas).


Il faudra que je vous parle, au sujet de cette nébuleuse, du roman Belle du seigneur.

(Qui résonne étrangement avec le texte de NCM.)

En attendant la suite de mon topo...

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1 février 2010 1 01 /02 /février /2010 10:15

Elsa Dorlin a ensuite abordé d'autres aspects de l'audition de Badinter et plus généralement du discours sur la burqa. Il a été question de jupe et de norme de la féminité, de victimes, de conversion.

Selon Badinter la burqa "pose la question de la liberté de porter une jupe".
Plutôt marrant au su de toute l'histoire de la jupe comme marque de la soumission des femmes (impossibilité de courir, signe de la disponibilité sexuelle, etc.)

[Je pense à ce génialissime passage de Guillaumin :
"Les jupes, destinées à maintenir les femmes en état d'accessibilité sexuelle permanente, permettent de rendre les chutes (ou de simples attitudes physiques atypiques) plus pénibles pour l'amour-propre, et la dépendance mieux installée par la crainte qu'elles ne manquent pas d'entretenir insidieusement (on n'y pense pas clairement) sur le maintien de l'équilibre et les risques de la liberté motrice. L'attention à garder sur son propre corps est garantie, car il n'est nullement protégé mais au contraire offert par cette astucieuse pièce de vêtement, sorte de volant autour du sexe, fixé à la taille comme un abat-jour." (Sexe, race et pratique du pouvoir, p.86)
et à cette horreur de film non vu, qu'il faudrait que je me force à regarder pour mesurer l'ampleur de... l'horreur : La journée de la jupe.]

La norme dominante de la féminité, aujourd'hui (portée comme un drapeau dans tous les magazines féminins) - porter la jupe avec les cheveux découverts.
La loi sur la sécurité intérieure de 2003, avec sa mention du racolage passif, vient néanmoins nous rappeler que la jupe ne doit pas être trop courte ("le fait, par tout moyen, y compris par une attitude même passive...")
Cette norme nationalisée de la féminité définit donc ce qui est licite et illicite en termes de dévoilement des corps dans l'espace public.

Lors de la "première affaire du voile" de 1989 (qu'on peut déjà considérer comme la seconde si l'on prend en compte l'affaire algérienne de 1958), et jusqu'à la loi de 2004, les filles et femmes portant le voile étaient majoritairement regardées comme des victimes (de la tradition barbare/ des pères et des maris) ; on avait affaire, dans les discours, à de purs objets sans voix / choix. Ce n'est plus le cas aujourd'hui : les personnes arborant le niqab font de plus en plus figures d'agents actifs, leur geste est perçu comme prosélyte, et/ou politique : il s'agirait d'un geste politique revendicatif et identitaire.

L'égalité entre les sexes est, toujours d'après ce discours, menacée de l'extérieur : pour les femmes étrangères, la violence vient de l'espace privé (polygamie, mariages forcés, excision, violences domestiques) ; pour les femmes "françaises, blanches", elle vient de l'espace public, et l'ennemi par excellence est la bande de jeunes - singulièrement la bande de garçons arabes, dont parle Nacéra Guénif-Souilamas.
La violence contre les femmes est exotisée, par définition exogène à la nation française. (Le principe d'égalité entre les sexes est ainsi nationalisé et culturalisé à outrance... à ce sujet voir ici (entre autres)).

E. Dorlin évoque à la fin de son intervention un texte de Franz Fanon, "L'Algérie se dévoile", dans lequel il traite des cérémonies de dévoilement sur la Grand Place à Alger en 1958. Fanon parle d' "attaques psychologiques", mettant en scène un dispositif de conversion à l'Algérie française et aux "valeurs françaises".
Pendant l'insurrection à Alger, les hommes algériens ne pouvaient plus du tout pénétrer dans la ville ; les femmes le pouvaient si elles étaient dévoilées et faisaient suffisamment montre de leur "européanisation".
Les hommes étaient ainsi exclus de ce dispositif de conversion possible - racialisés à outrance.

                                                *                         *                       *

Bon, j'espère de tout coeur ne pas avoir trop massacré la pensée d'E. Dorlin. Ne pas en avoir fait trop de bouillie ou de coquillettes. La deuxième partie me semble un peu...chamboulée, mais les notes sur mon cahier sont elles-mêmes chamboulées.
En tout cas, ce lundi, ça m'avait semblé tout sauf de la pâtée pour chats, ce topo.

(Un tout petit bonus en prime : le hijab est le nom générique du voile islamique ; le tchador est sa version iranienne. Le niqab désigne le voile intégral, noir. Le tchadri est le voile intégral, souvent bleu, avec un petit grillage sur le visage, porté en Afghanistan, au Pakistan et en Inde. Au sens strict la burqa est un tchadri, ces deux mots sont synonymes.)

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Published by Alix - dans Elsa Dorlin
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23 janvier 2010 6 23 /01 /janvier /2010 19:51

Le 11 janvier dernier, je me suis incrustée (en bon animal marin que je suis) au séminaire du Cedref (Centre d'enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes, qui dépend de Paris 7) ; Elsa Dorlin y intervenait, sur le thème mentionné dans le titre de l'article.
Je m'en vais vous bégailler une sorte de résumé de ce que j'y ai pioché.

Dans le cadre de la commission d'enquête sur la burqa (et sur l'opportunité d'une loi l'interdisant), différentes personnalités ont été auditionnées ; Elsa Dorlin se proposait d'étudier quelques aspects de l'audition d'Elisabeth Badinter.
Une citation de l'éminente philosophe nous a mis dès l'abord dans le bain - qui disait à peu près ceci : "finalement dessous on ne sait pas si se cache une beauté ou une mocheté, ou même un homme ou une femme."
Dans tout le fil de l'intervention de Badinter, nous dit E. Dorlin, il est question de visibilité et d'identification.

Pour cette raison, le débat autour de la burqa est à mettre en rapport avec la proposition récente d'un "décret anti-cagoule", interdisant de se masquer le visage dans l'espace public. Une telle interdiction existe ailleurs en Europe, en Belgique par exemple. Les raisons invoquées ont trait à la sécurité (pouvoir être repéré / identifié / fiché ? / suivi / surveillé) ; on peut se demander si elles n'entretiennent pas, aussi, des liens avec la question du travestissement.

Elsa Dorlin indique en introduction qu'elle va envisager le discours d'Elisabeth Badinter (ce discours-là en tant qu'il est représentatif de nombreux autres - enfin ça c'est moi qui le dit ; et aussi ce discours en tant qu'il a été très relayé dans les médias) comme "un symptôme dans la construction d'une mythologie nationale". Cette mythologie est à comprendre au sens où Roland Barthes la définissait : comme production d'un système de sens, qui renvoie à une communauté nationale homogène.

Elle s'appuie sur les concepts du philosophe italien Giorgio Agamben ; selon lui, nous sommes passés d'une société où prévalait "la personne sans identité", à une société où prime "l'identité sans personne".
Bon alors là, il faudrait évidemment que j'aie sous la main le dernier livre d'Agamben, Nudités, dans lequel il expose sa thèse d'une "identité sans personne" - ce qui n'est pas le cas ; je n'ai jamais lu ce bon monsieur, et pour dire la vérité, j'ignorais jusqu'à son existence avant de pénétrer dans la salle du Cedref - mince. (En même temps, à en lire une critique/CR, ça me donne pas trop envie de faire le saut.)

Mais comme Dorlin est sympa, elle nous explique un peu la tambouille du bonhomme.
La personne renvoie aux masques sociaux que nous revêtons dans nos diverses interactions (qui est définie, j'imagine, justement par et dans l'interaction : à la fois par ce que je dis de moi (mes vêtements, mon hexis corporelle, etc.) et ce que l'autre décode, interprète et projette) ; quand on apparaît dans l'espace public, on n'est pas nus, on porte des masques sociaux qui sont les signes de nos multi-appartenances. Je reconnais toujours socialement quelqu'un (en reconnaissant ses masques et ses stigmates) ; ce faisant je lui accorde une place dans les rapports sociaux.
Tandis que l'identité... ? heu, je dirais (j'insiste sur le je, dans toute sa faillibilité) que l'identité renvoie à un mode de saisie "fixiste" de l'autre : le nom (point), les infos comme figurant (rigidifiées) sur les papiers d'identité.
Agamben parle d' "identités sans personnes" au sujet de la place grandissante des techniques de la biométrie dans nos sociétés : techniques qui tendent à assimilier l'individu à un ensemble de données (cf le lien vers le CR).
Le primat de la "personne sans identité" caractériserait le modèle de l'universalisme abstrait.

Revenons donc à notre burqa.
E. Dorlin rappelle que le voile intégral est un "signe" très parlant, très clair, pour une saisie de la personne à qui l'on a affaire. En revanche ce voile empêche la "saisie anthropomorphique" (l'expression est d'Elsa Dorlin) de l'individue.
Affirmer, comme l'a fait E. Badinter lors de son audition et comme le font de très nombreux intervenants dans le débat, que le port de la burqa empêche que l'on sache à qui on a affaire, c'est considérer que l'on sait non pas quand on a décodé les signes de l'interaction, mais quand on a vu le visage : vu s'il était noir, blanc, rond, anguleux, beau, laid. Alors on sait qui est en face de nous.

(Mes notes : la burqa est un masque social tout à fait identifiable, un signe social lisible, donc la personne est identifiable. Ce qui pose problème, c'est l'identité.)

Ce traitement du "problème de la burqa" est ainsi un symptôme qui fait sens dans la construction de notre mythologie nationale : être français.e, aujourd'hui, suppose de se soumettre au jeu de la correspondance à un prototype (un jeu de correspondance qui fonctionne de pair avec un processus d'ethnicisation).
Porter la burqa, c'est se soustraire à sa saisie anthropomorphique par autrui, et donc au jeu de la correspondance à tel ou tel prototype.

La reconnaissance sociale ne se fonde plus sur la reconnaissance des masques sociaux qui me situent, mais sur des déterminismes définis une fois pour toutes.

(La suite dans un prochain post... quel suspens.)

(Pour patienter vous pouvez toujours aller faire un saut ici.)

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23 janvier 2010 6 23 /01 /janvier /2010 17:35

Pourquoi diable ai-je appelé ce blog comme ça ?
(ou : qu'est-ce que la méduse a à voir avec le schmilblick ?)meduse-3.jpg
(et encore : depuis quand les mollusques font-ils des tas ?)

Alors, il faut d'abord que je vous parle de mes pierres.
Que je vous présente ensuite la méduse.
Dans la troisième partie de mon opéra je vous danserai le triolet du tas :)

De 1971 à 1973 est publié en France "Le torchon brûle", journal féministe ; six numéros sortiront. Dans le numéro zéro on peut lire :

« Soyons chacune, aujourd’hui, maintenant, un individu entier : plus de fragments, plus d’essence des femmes (la féminité), plus de merveilleux petits animaux incompréhensibles mais en fait très bien compris puisque créés de toutes pièces par eux : qu’ils ne rencontrent que des blocs. Je suis venue créer avec vous un bloc. Je suis venue me changer en pierre. »

Torchon22p.jpgCette citation, sur laquelle je suis tombée en lisant des bouts du cinquième tome de l'Histoire des femmes en Occident (Perrot / Duby), il y a plusieurs années, m'a plu ; d'où le nom de domaine de la Méduse.


   aussi

parce que les pierres peuvent servir à plein de choses.
Pas seulement à se planquer dedans, tranquille, au coin de la cheminée, pendant que le loup s'époumone dehors sans rien ébranler du tout  - pas un de nos cils.
Ca peut aussi se lancer.
(Il me semble pour ma part que je n'ai jamais lancé que de piteux gravillons.)177-le-tas-de-pierres.jpg

Ca peut s'entasser, consciencieusement, dans la tête.

La méduse, je l'ai choisie pour tout un tas de raisons, et pas seulement pour ses petits yeux vicieux qui pétrifient l'ennemi (principal ou accessoire).

Elle m'a plu parce qu'elle est monstrueuse.
(Les gorgones sont des créatures malfaisantes, elles ont des ailes, des grandes dents, des serres et des défenses de sangliers ; démons, furies, harpies, mégères).

Parce que j'adore le début du bouquin de Virginie Despentes, sa King Kong théorie, pleine de filles repoussantes et de têtes de serpents :gorgone.jpg
"J'écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf." (p.9)

Les monstres me rappellent l'oncle de Butler.
"J'ai grandi en me familiarisant, si l'on peut dire, avec la violence qu'exercent les normes de genre : un oncle incarcéré à cause d'un corps anormal, privé de famille, d'ami.e.s, vivotant jour après jour dans un "institut" dans les prairies du Kansas [...]. A quoi aurait dû ressembler le monde pour que mon oncle pût vivre en compagnie de sa famille, d'ami.e.s, ou de parents éloigné.e.s ? Comment doit-on repenser les contraintes liées aux morphologies idéales qui sont posées sur l'humain pour que la personne qui échoue à s'approcher de la norme ne soit pas condamnée au statut de morte vivante ?" (p.42/43)


Moche et méchante, démembrée, la méduse est aussi ce petit animal flasque qui se répand - là aussi elle a tout pour me plaire.
limace.jpgPas dynamique pour un sou, pas responsable, pas entrepreneuse, pas pressée - qui se prend pas en main, et qui va pas de l'avant ; une petite mollusque qui se traîne en bavant ; qui gémit, qui glapit, qui se plaint, qui geint aussi - qui adore se victimiser, parce que/quand elle est victime.

Parce que je n'aime pas cette mode en vogue, d'un "autre" féminisme, d'un féminisme "à contre-courant" ( ? ), voire (pire) "non politiquement correct", qui 1/ dirait non à "la guerre des sexes" 2/ s'opposerait à la "victimisation".

Ca me fait penser à ce passage (encore) de la King Kong théorie :

KingKong.jpg"Dans Elle, une imbécile quelconque, chroniquant un autre livre sur le viol, sans le moindre rapport avec le mien, souligne la dignité du propos, se sent obligée de l'opposer aux "vagissements" que je produis. Je ne suis pas assez silencieuse, comme victime. Ca mérite qu'on le souligne dans un journal féminin, c'est un conseil aux lectrices : le viol, d'accord, c'est triste, mais doucement sur les vagissements, mesdames. Pas assez digne. Je t'emmerde." (p.130/131)


Alors voilà, la méduse, avec ses pierres. J'en ai bavé, pour ce piètre résultat ; ça a donné du... "la méduse d'à côté", "la méduse y pense", "l'autre méduse essaie d'y penser", et puis voilà, finalement, j'en suis venue au tas, parce que quand même...


En lisant le petit (tellement dense (lourd/plein de bonnes pierres)) bouquin d'Elsa Dorlin, "Sexe, genre et sexualités - Introduction à la théorie féministe", je me suis esclaffée (si si) à la lecture d'une note de bas de page :

"[là c'est pas la note] Les deux sources majeures de cette pensée de l'essentialisme symbolique ou culturaliste des sexes sont la psychanalyse et l'anthropologie structuraliste. Deux sources que Monique Wittig appelle "la pensée straight" : "femme", "homme", "différence", mais aussi "histoire", "culture", "réel", "fonctionnent comme des concepts primitifs dans un conglomérat de toutes sortes de disciplines, théories, courants, idées, que j'appellerais "la pensée straight" " et qui se caractérise par sa "tendance immédiatement totalisante". [petite note de bas de page : ] Monique Wittig, La pensée straight, trad. M.-H. Bourcier, Paris, Balland, 2001, p.71. Et que Christine Delphy appelle le "tas" - de représentations (L'ennemi principal, II, p.259)." (p.57)

(Quoi, vous trouvez pas ça hilarant ? le "tas" ?)dorlinpuf.gif

J'ai été un peu déçue en mettant le nez dans l'ennemi, parce qu'en fait c'est beaucoup moins marrant dans le texte original ; mais tout de même. Comme j'hésitais déjà sur le concept de "nébuleuse", en tant qu' "amas peu homogène de quelque chose" (patch-work, chutes, pas-perdu), m'atteler au pelletage d'un contre-tas ne m'a pas paru sans charme.

 

Je viens commencer ici mon tas de pierres.
Mon autre tas (de représentations).

 



(Que chacun-e se serve comme chez elle/lui.)

 

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Published by Alix - dans En vrac
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Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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