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17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 17:34

  Oui, je sais, la méduse joue à cache-cache derrière son rocher en ce moment... A croire qu'elle hiberne en plein été. C'est juste que je préfère la laisser dormir tout son soûl et ouvrir un œil de temps en temps, plutôt que fermer carrément ce blog. Car, oui, ma tête (et pas mal du reste de mon corps...) sont occupés ailleurs, impossible pour moi de plonger entasser des pierres ces temps-ci – j'y arrive pas !

 

amphi-buffon.jpgUn petit mot malgré tout sur une journée d'études à laquelle j'ai assisté le premier avril dernier : une journée en hommage à Hélène Rouch, chercheuse décédée en 2009, qui se déroulait dans les locaux de Paris VII, et dont le programme est consultable ici.

 

Une journée super surréaliste pour moi, car je ne m'attendais pas du tout à y trouver ce à quoi je me suis heurtée. Faut dire, j'y allais un peu la bille dans la tête – jamais lu un article d'Hélène Rouch, une vague connaissance approximative de ses sujets de recherches ; mais je m'étais imaginée – en fait, j'étais persuadée – que ses travaux collaient comme la poisse au dos du monde à tout ce qui me préoccupe et me travaille : la remise en cause de l' « objectivité » et de la neutralité scientifique, la reconnaissance du caractère nécessairement politique des sciences, l'analyse de leurs effets en termes de rapport de pouvoir, l'emprise d'une certaine vision de la biologie, des discours naturalistes et de l'appel aux « faits » dans la construction des corps, et dans la construction du sexe.

 

Alors évidemment, quand l'une des intervenantes s'est targuée d'un « si le sexe est construit, ya plus qu'à aller se coucher », suscitant l'enthousiasme du public, j'ai eu bien du mal à cacher ma surprise, ma grande surprise, et, il faut le dire, une certaine dose d'agacement. Quand l'auditorium a résonné de phrases comme « la critique féministe n'est pas une bonne critique épistémologique », « je suis estomaquée quand j'entends que le sexe est construit », « ce qui réunit toutes les femmes c'est leur capacité à mettre au monde », « la différence des sexes est maintenue par la question de la génération », « il faut réconcilier égalité et différence », quand les personnes à la tribune se sont mises à s'intercongratuler, quand personne dans le public n'a bronché, j'ai pensé que je m'étais trompée d'endroit. Je ne pensais pas me rendre là où j'étais allée. (En fait, je ne comprenais pas où j'étais.)

 

Mes notes sur ces interventions fourmillent donc de gribouillages dans les marges - « n'importe quoi », « ça m'énerve ces arguments débiles », « j'ai faim ».

 

Ceci vaut pour la matinée ; les interventions et le public étaient sensiblement différents l'après-midi. J'aurais bien aimé, en fait, que certaines des personnes présentes l'après-midi le soient dès le matin, parce que j'imagine qu'elles auraient pu faire entendre une voix qui manquait diablement au milieu des rires entendus et des jugements emporte-pièce-de-petits-gâteaux. (Ilana Löwy, où étais-tu ?)

Le public était globalement plus nombreux et surtout beaucoup plus jeune l'après-midi ; j'y ai reconnu en particulier certains visages du master Genre, Politique et Sexualités de l'EHESS. M'est d'avis qu'ils auraient été dans l'ensemble plus réfractaires à l'ambiance du matin. (Le matin, on voyait surtout des femmes entre 45 et 65 ans ; beaucoup avaient l'air de se connaître – une petite clique de chercheuses aux premiers rangs.)

 

Les deux interventions qui m'ont le plus chiffonnée sont celles de Priscille Touraille et de Françoise Collin (qui se sont suivies – rien de mieux pour transformer mon désarroi en petite boule de rage rentrée). La séance était alors présidée par une psychanalyste, Martine Ménès – qui en bonne psychanalyste se roulait dans la réaffirmation du DEUX des copines, comme un épagneul breton dans la boue.

 

Ce qui m'a le plus énervée, je crois, dans l'intervention de Priscille Touraille, c'est ce jeu d'interactions avec l'auditoire. Le public (en tout cas, la partie qui se faisait entendre) poussait des soupirs de plaisir et de soulagement à chaque affirmation de sa part allant dans le sens d'un « rappel » du « réel », de la « réalité » du sexe, de la « dualité naturelle » (pardon pour la floraison de guillemets, je ne trouve pas d'autres biais pour exprimer ma distance). Quand j'y repense, c'est comme si toute une partie de l'auditoire s'était rendue à cette journée d'études le ventre un peu noué, avec une vague anxiété, à l'idée qu'elle allait entendre, qu'il allait lui falloir affronter cette idée violente et tellement dérangeante que « le sexe est construit » ; elles s'assoient, ça commence, elles écoutent, et finalement non ! Cette chercheuse, là, devant elle – et pourtant une toute jeune chercheuse, représentante de la nouvelle génération, venue après Joan Scott, après le genre, après Butler enfin ( !! ) leur confirme que oui, il y a bien deux sexes ! Qu'on ne peut pas dire n'importe quoi ! Qu'il faut arrêter de délirer deux minutes ! Aha, que le « réel » résiste, sacrebleu, et qu'on ne peut pas tout annuler avec une baguette magique, « comme le fait Butler » ! Forcément, les ventres se détendent, la petite boule d'angoisse s'en va, les langues se délient, aha on a eu chaud – elle est bien cette petite – bon, bon, finalement on est entre gens de raison et de bonne compagnie, il y a deux sexes, tout va bien, on peut continuer...

Je délire peut-être un peu, là, mais c'est comme ça que je relis, rétrospectivement, cette pluie de compliments, ces rires gais, détendus, et d'entre-soi, qui ont monté, progressivement, pendant et après l'intervention de Priscille Touraille. Comme si ça leur faisait vraiment du bien d'entendre ça.

 

En réalité, je ne veux pas parler de l'intervention de P. Touraille proprement dite. J'ai trouvé ça assez confus, j'ai manqué ses arguments, passés trop vite, trop transparents, ou peut-être dissimulés par le brouillard de stupéfaction qui commençait à monter dans ma tête. Ce que j'ai lu d'elle, plus tard, ailleurs, ne m'a pas tant rebutée ; j'ai parfois même trouvé cela vraiment intéressant.


C'est plus la réception de son discours qui retient mon attention ici, et tous ces autres discours qui l'ont entouré : des discours de rappel à la réalité.

 

« L'évidence », le « concret », « on voit bien » : ce recours au « réalisme » est censé briser net, ridiculiser tous les autres discours, qui eux construisent leurs objets, opèrent un détour par rapport au donné ; on hausse les épaules et balaie du revers de la main toutes ces « abstractions ». Ce geste s'accompagne bien d'une posture particulière, face au savoir, mais aussi et surtout face aux autres, face à l'auditoire – la posture séduisante du « on va arrêter de rigoler deux minutes et revenir aux choses sérieuses, quand même, on le sait tous bien qu'il y a deux sexes ». C'est le « cela-va-de-soi » de Monique Wittig, épanoui à l'échelle d'un auditorium.

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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 08:26

  Je continue ici ce que j'ai commencé : l'évocation du texte d'Anne Koedt, Lesbianism and Feminism, qui date de 1971, dans lequel elle exprime certaines positions similaires à celles des Radicalesbians, et d'autres opposées.

 

Anne Koedt différencie clairement l'engagement dans un combat collectif (ce qu'elle qualifie de proprement politique), et le mode d'organisation de sa vie personnelle. Elle ne renie évidemment pas la revendication « le personnel est politique », mais met en garde contre ce qu'elle considère comme une mauvaise mobilisation de ce principe.


L'affirmation « le personnel est politique » fonctionne et doit fonctionner comme un outil d'émancipation. Elle a permis que des réalités comme « les rôles de sexe, la personnalité, l'organisation familiale, les tâches domestiques, la sexualité, le corps... », « qui jusqu'alors étai[ent] communément tenu[es] hors du politique », soient discutées, mises en questions, critiquées, et ce collectivement. « Il s'agit d'un travail d'historicisation et, partant, de politisation de l'espace privé, de l'intime, de l'individualité ; au sens où il réintroduit du politique, c'est-à-dire des rapports de pouvoir et donc du conflit, là où l'on s'en tenait aux normes naturelles ou morales, à la matière des corps, aux structures psychiques ou culturelles, aux choix individuels. » (Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités, p.10).

Ce slogan qui prône la transformation du privé en politique n'a pas que des effets dans la sphère du savoir, mais aussi dans la conscience et la vie de chaque femme : « ce travail de conscientisation fait que le destin quotidien de chaque femme, la prétendue « condition féminine », est reconnue comme une expérience de l'oppression où je me reconnais moi-même comme « sujet de l'oppression ». En outre, le vécu singulier des femmes peut être re-signifié comme un vécu collectivement partagé : ce qui fonde doublement la possibilité même de la révolte, aux niveaux individuels et collectifs - « ce qui est résistible, n'est pas inévitable » (C. Delphy). » (ibid, pp.11-12)

 

Dépsychologiser et désindividualiser le vécu des femmes permet en particulier d'identifier et de lutter contre de multiples formes de violence. Ainsi voir dans le viol l'expression de la condition sociale et historique des femmes, du rapport politique entre les hommes et les femmes, et non plus un acte purement individuel, perpétré par un fou, un pervers ou un méchant, à l'encontre d'une femme qui-n'a-pas-eu-de-chance, donne des armes inédites pour lutter à la fois contre les actes de viol eux-mêmes et contre les séquelles des viols chez les victimes :

« Le 8 mars 1976, pour célébrer la Journée internationale de la femme, un « Tribunal international des crimes contre les femmes » se réunit à Bruxelles. […] Le problème du viol occupa dans les débats une place particulière. Les organisateurs de la conférence attirèrent l’attention sur ses implications politiques : « le viol apparaît clairement comme une tactique terroriste utilisée par certains hommes, qui sert à perpétuer le pouvoir de tous les hommes sur les femmes », concluait le rapport final. » (Histoire des femmes en Occident, tome 5 : XXe siècle, Yasmine Ergas, pp.689-690).


On peut considérer que la démarque engagée sur le blog Je vais bien, merci ! relève, elle aussi, de cette entreprise de désinvidualisation et déspychologisation, de transformation du vécu privé des femmes en réalité politique : ce que les femmes qui choisissent de recourir au droit d'avorter doivent affronter, la culpabilisation, l'humiliation, la maltraitance, la condition collective des femmes en rend compte, régie par des logiques sociales et des rapports de pouvoir. Éprouver la nature collective et politique de cette expérience donne des armes pour « aller bien », pour se libérer d'une part de l'oppression.


« Le personnel est politique », donc, est un slogan qui a été, est et doit rester un outil d'émancipation.


Il est néanmoins régulièrement dévoyé, écrit Anne Koedt, par des usages qui en font un outil de jugement, de sanction et finalement de contrôle de certaines femmes sur les autres : « We are all crawling out of feminity into a new sense of personhood. Only a woman herself may decide what her next step is going to be. » […] « Feminism is an offering, not a directive, and one therefore enters a woman's private life at her invitation only. »


Le mouvement féministe n'a pas vocation à délivrer des certificats de féminisme aux femmes, sur la base de l'examen de leur vie intime et de leur plus ou moins grande conformité à un certain nombre de critères, décrétés unilatéralement valoir comme « preuves » de leur engagement. Les vies des femmes ne sont pas la propriété politique du mouvement des femmes, écrit-t-elle. De tels jugements relèvent, ni plus ni moins, de stratégies de domination.

Une femme qui n'a jamais vécu ni désiré de relation lesbienne, par exemple, n'a donc pas moins le droit de s'affirmer féministe et de prendre la parole en tant que féministe qu'une femme qui s'identifie comme lesbienne. De même pour une femme mariée, de même pour une femme musulmane.


Et même, estime A. Koedt, une femme qui vit en couple lesbien peut se révéler moins féministe qu'une femme en couple hétérosexuel, car « a radical feminist is not just one who tries to live the good non-sexist life at home ; she is one who is workink politically in society to destroy the institutions of sexism. » Elle épingle, plus loin, « the false implication that to have no men in your personal life means you are therefore living the life of fighting for radical feminist change. »


Certes, « ne pas avoir d'homme dans sa vie privée » constitue pour une femme un acte de rébellion contre le système de genre, mais ne pas vouloir d'enfant ou vouloir devenir biochimiste le sont tout autant, note-t-elle. Et cela nous amène aux autres figures de la disparition de « la femme », aux autres « modes de sorties » (de la cage) évoquées par Pascale Molinier dans sa préface à Lauretis, ou par Bader dans son comm' ici.


Anne Koedt remarque qu'il y a d'autres raisons pour ne pas avoir couché ou vouloir coucher avec une femme que la haine de soi en tant que femme, même si elle reconnaît que ce motif est réel ; une femme peut, par exemple, vouloir tout simplement ne coucher avec personne (« a freedom women are granted even less often than the right to sleep with other women  »). A l'inverse, désirer faire l'amour avec une femme n'est pas nécessairement le gage de l'absence d'une telle haine de soi : prendre l'hypothétique place de l'homme dans une relation lesbienne peut signifier symboliquement s'éloigner du rôle de femme et « baiser les femmes pour ne pas en être une ».


Elle note en outre que le mouvement politique gay et lesbien n'a pas toujours été, historiquement (et n'est toujours pas aujourd'hui), nécessairement radical, mais s'accommode très bien de positions réformistes qui le font ressembler à un mouvement pour les droits civiques : de telles mouvances ne peuvent rejoindre le féminisme véritable, qui doit viser, pour elle, la destruction du système de genre. Être lesbienne, décidément... ne suffit pas .


Oui, reconnaît-elle, « se dire lesbienne » (pour reprendre le titre de Natacha Chetcuti), représente bel et bien une menace pour le système sexiste, mais ce n'est finalement qu'une part du combat pour le mettre à bas. Les actes individuels, quand bien même ils apparaissent comme une multitude d'actes de rébellion contre les rôles prescrits, restent, pour Anne Koedt, des moyens de s'accommoder de la vie dans une société sexiste, s'ils ne sont pas compris politiquement et pris comme enjeux et objets de luttes collectives.


En définitive, vivre féministement... ne suffit pas.

 

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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 17:24

  Après le manifeste des Radicalesbians prônant le lesbianisme comme expression et manifestation par excellence du féminisme, Diane Lamoureux analyse un texte d'Anne Koedt, « Lesbianism and Feminism ». Je n'ai pas trouvé cette partie transparente comme de l'eau de source descendant de la montagne de glace, aussi suis-je allée lire de moi-même le texte de Koedt, disponible en ligne ici, pour essayer d'éclairer les dires de Lamoureux. Ce texte est vraiment intéressant, important, il me semble, avec des passages susceptibles de nourrir la réflexion sur plusieurs questions du mouvement féministe – comme celle de ses droits à porter des jugements sur les choix et la vie des femmes (concrètes).

J'aurai besoin de deux posts, celui-ci et le suivant, pour tenter d'en rendre compte...

 

Anne Koedt est une militante féministe états-unienne ; elle a fondé en 1969 les New York Radical Feminists avec Shulamith Firestone, et est surtout célèbre pour son article sur « le mythe de l'orgasme vaginal » (1970).

 

Son texte « Lesbianism and Feminism » peut apporter de l'eau au moulin de nos méditations (cf. article précédent & comm') car elle y présente plusieurs arguments contre la thèse du lesbianisme comme fer de lance du féminisme et des lesbiennes comme avant-garde du mouvement féministe. Les objections qu'elle formule se rapportent toutes plus ou moins à une réflexion centrale, touchant aux liens entre personnel et politique. Ses prises de position sur ce domaine nous ramènent à des questions fondamentales, qui concernent directement nos vies, nos valeurs, nos engagements, et ce que militer veut dire : quelle place nos convictions politiques peuvent-elles et doivent-elles occuper dans la façon dont nous organisons nos vies ? dans l'intimité de notre construction psychique, émotionnelle et affective ? qu'est-ce que lutter politiquement ? Au-delà, le texte d'Anne Koedt attire l'attention sur les rapports de pouvoir au sein des mouvements militants eux-mêmes, sur les dynamiques d'exclusion et la distribution unilatérale du droit de se dire engagé.e, militant.e, « libéré.e », sur la prétention de certains et certaines à contrôler la vie des autres.


Mettre en miroir le texte d'Anne Koedt avec celui des Radicalesbians, en les opposant comme je le fais ici, est artificiel et un peu fallacieux ; A. Koedt ne prétendait nullement répondre précisément aux militantes de la Lavender Menace en écrivant cet article. « The woman identified woman » a été prononcé par les Radicalesbians dans un contexte bien particulier, qui est celui de l'occultation voire du rejet de la problématique lesbienne et des personnes lesbiennes dans le mouvement féministe. La voix qui s'est élevée ce jour-là dans l'auditorium de la deuxième conférence pour l'Union des femmes était une voix niée, dominée, minorée. Et le discours prononcé, aussi (même si pas seulement), un discours de fierté.


Les arguments d'A. Koedt doivent être saisis dans un contexte qui peut être tout différent. Et ce qui définit en premier lieu ce « contexte », c'est l'organisation du pouvoir en son sein. Dans le cas des Radicalesbians devant la NOW, les lesbiennes sont, face à la grande majorité de ces féministes, plutôt réformistes, et assurément hétérosexuelles, en position d'être dominées. Dans la situation de discours où se place Anne Koedt, des femmes lesbiennes énoncent « la bonne voie » du féminisme, l'imposent comme seule possible aux autres femmes, et nient même aux femmes hétérosexuelles le droit de se dire pleinement féministes :


« If you are a feminist who is not sleeping with a woman you may risk hearing any of the following accusations: “You’re oppressing me if you don’t sleep with women”; “You’re not a radical feminist if you don’t sleep with women”; or “You don’t love women if you don’t sleep with them.” I have even seen a woman’s argument about an entirely different aspect of feminism be dismissed by some lesbians because she was not having sexual relations with women. »


(Je reconnais que ça peut paraître un peu gros dans le contexte général de lesbophobie et d'évidence non questionnée de l'hétérosexualité... Mais bon, A.K. fait référence, ici, à des mondes militants, qui ont leurs équivalents aujourd'hui encore, et le lesbianisme peut être remplacé par d'autres modes de vie, d'identification et de présentation, qui fonctionnent comme des « certificats de féminisme authentique » (l'auteure en énumère d'ailleurs elle-même un certain nombre dans son texte : ne pas s'habiller sexy, ne pas être mariée, ne pas vouloir d'enfants, etc.) On peut ainsi comprendre ce passage (également) de la façon suivante : « Si vous êtes une féministe mariée / une féministe qui porte une mini-jupe et un décolleté / une féministe qui croit en Dieu (etc.), vous risquez d'entendre ce genre d'accusations... ».)

 

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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 11:18

  Je suis revenue. Toutes mes confuses pour cette si longue absence. Je risque néanmoins de redisparaître, dans les semaines qui viennent... Je laisserai alors la méduse sous votre bonne garde – je vous fais toute confiance pour prendre soin de mon animal .

 

Pour mon retour discret, je vous propose quelques notes, griffonnées à partir d'un article de Diane Lamoureux disponible en ligne ici, sous le titre « Reno(r/m)mer la lesbienne ou quand les lesbiennes étaient féministes ». Un article publié au printemps 2009 dans la revue Genre sexualité et société - par ailleurs une belle mine de textes à défricher.

lavender-menace.jpgCet article traite des liens entre féminisme et lesbianisme, et plus particulièrement de la façon dont ces liens ont été théorisés par des figures de la seconde vague du féminisme états-unien. Les questions liées au corps et à la sexualité ont été au cœur des réflexions de la deuxième vague (à partir de la fin des années 1960) ; les féministes de la première vague (à partir de la fin du XIXe siècle) étaient elles bien plus préoccupées par l'égalité en droit des hommes et des femmes et la réforme des institutions.


Diane Lamoureux, professeure de sciences politiques à l'université de Laval, examine ainsi trois textes, trois voix du féminisme : un texte des Radicalesbians, un texte d'Anne Kodt, et un texte d'Adrienne Rich.


Dans les années 1970 le féminisme états-unien avait certes abandonné « la femme » au profit « des femmes », mais postulait encore une immédiate sororité due à leur oppression commune. Le paradigme dominant dans le féminisme de cette époque est le « standpoint feminism », qui met l'accent sur l'unité des femmes (tandis que le féminisme dit de la troisième vague insiste sur les différences entre femmes). La question lesbienne, en particulier, a fondamentalement été abordée par la deuxième vague sous l'angle du féminin ; cette boutade attribué à Ti-Grace Atkinson l'illustre à merveille : « Le féminisme c'est la théorie, le lesbianisme c'est la pratique. »

Les Radicalesbians sont un collectif de femmes lesbiennes états-uniennes fondé au printemps 1970 (qui se nomma d'abord « Lavender Menace » avant de prendre le nom de « Radicalesbians »). D'après Lindsay Branson sur le site de OutHistory, il faut voir dans la création de ce groupe militant deux origines : d'une part la lutte de femmes au sein du mouvement homosexuel, d'autre part celle d'homosexuelles au sein du mouvement des femmes. Le premier combat se jouait au sein du Gay Liberation Front, créé un mois après les révoltes de Stonewall, et se cristallisa, au printemps 1970, sur la question d'organiser des séances de danse réservées aux femmes. Ces soirées déclenchèrent de fortes oppositions dans les rangs des hommes homosexuels du GLF et certaines figures importantes comme Jerry Hoose and Michael Lavery quittèrent même l'organisation. Le second combat mettait aux prises ces femmes homosexuelles avec les membres de la National Organization for Women présidée par Betty Friedan, qui voyait dans les revendications des lesbiennes une « menace lavande » (« lavender menace »). Lors de la soirée d'ouverture de la seconde conférence pour l'Union des femmes, au mois de mai de cette même année, les lumières furent subitement éteintes ; les 400 féministes présentes dans l'auditorium purent découvrir, quand elle furent rallumées, une vingtaines de femmes portant des tee-shirts mauves « lavender menace », brandissant des pancartes (« Take a lesbian to lunch », « superdyke loves you », « the women's liberation movement is a lesbian plot »), qui leur lurent un texte intitulé « the Woman Identified Woman ». C'est sur ce texte que se penche Diane Lamoureux.

 


Pour les Radicalesbians en 1970, une lesbienne, c'est d'abord une femme. Cette identification volontariste des lesbiennes aux femmes ("the woman identified woman") est pensée comme une pratique critique du patriarcat et de sa dévalorisation du féminin.


Une femme, ensuite, qui refuse, qui est en résistance, en guerre, comme l'exprime la première phrase de ce manifeste, restée célèbre : « une lesbienne, c'est la rage de toutes les femmes condensée jusqu'au point d'explosion. »

Le lesbianisme est ainsi directement relié à la lutte féministe. Se soustrayant à la relation amoureuse et domestique woman-identified-woman.jpegavec un homme, la femme lesbienne se définit en dehors de sa relation à un homme ou aux hommes (ce qui faisait dire à Wittig que les lesbiennes n'étaient pas des femmes, la femme n'existant que dans sa relation hétérosexiste à l'homme). Le terme « lesbienne » en tant qu'insulte, expliquent les Radicalesbians, est balancé aux féministes parce qu'elles cherchent à (re)centrer les femmes sur elles-mêmes et sur leurs propres besoins, plutôt que de les mettre au service des hommes : il sert à rappeler que dans une société sexiste, « femmes et personnes sont des oxymores ». La véritable force révolutionnaire naît de relations entre les femmes non médiatisées par des hommes. Cette idée de médiation obligatoire par le masculin et la classe des hommes, en tant qu'outil essentiel de l'oppression des femmes, est développée par Nicole-Claude Mathieu dans son Anatomie politique : les hommes jouent comme un « objet interposé dans [la] conscience » des femmes (p.165) ; « l'envahissement du conscient et de l'inconscient des femmes par leur situation objective de dépendance aux hommes et le type de structuration du moi qui en découle » (p.171) est l'un des leviers de l'oppression.


« Jusqu'à ce que les femmes voient dans d'autres femmes la possibilité d'un attachement fondamental qui inclut l'amour sexuel, elles se dénieront l'amour et la valeur qu'elles accordent spontanément aux hommes, confirmant ainsi leur statut subalterne », énonce le texte des Radicalesbians.


C'est parce que les relations avec d'autres femmes les renvoient à leur propre oppression et à leur propre haine d'elles-mêmes qu'une grande partie des féministes témoignent tant de réticences vis-à-vis du lesbianisme. A l'inverse, nouer une relation d'amour avec une femme c'est déjà s'émanciper, car outre que cela signifie se passer d'un homme et des hommes, soustraire son corps aux désirs masculins (n'être plus concernée), c'est aimer ce qu'on nous a appris à mépriser, reconnaître la valeur du groupe des femmes, dont on est – restaurer son amour de soi, surmonter le décentrement et l'aliénation.


Dans la suite... ben la suite (sous la houlette d'Anne Koedt & Adrienne Rich).

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 11:05

Dans son excellent livre « Ni homme ni femme, enquête sur l'intersexuation », Julien Picquart écrit ceci :


« Ce débat autour du nombre de sexes ne pourrait avoir lieu s'il ne s'avérait extrêmement difficile de définir un sexe par rapport à l'autre (ou aux autres). A première vue, il devrait pourtant suffire de regarder les organes génitaux. C'est d'ailleurs ce que l'on fait encore aujourd'hui. Mais les variations du développement sexuel nous montrent que c'est parfois insuffisant. Il faut alors se baser sur d'autres critères. Au XIXe siècle, on se focalisait sur les gonades : testicules ou ovaires. C'est ainsi qu'on pouvait parler de « pseudo-hermaphrodite » masculin ou féminin. Avec la découverte des chromosomes, le milieu médical a trouvé ce raisonnement insuffisant. L'important, ce serait en réalité les chromosomes sexuels : XX ou XY. La technique est apparue ensuite tout aussi grossière que la précédente. Non, ce qui compte, ce sont les gènes ! Et puis les hormones ! […] Autrement dit, le milieu médical va toujours plus avant dans la recherche du « vrai sexe » […]. On finit quand même par se demander s'il ne court pas après un mirage. […] Car se passe-t-il en réalité ? On accumule les niveaux de sexe : sexe phénotypique (l'aspect extérieur), sexe chromosomique, sexe génétique, sexe hormonal, et la définition du sexe d'une personne en devient toujours plus complexe. L'histoire des tests réalisés dans le milieu sportif pour connaître le sexe d'un ou d'une athlète en est l'illustration la plus spectaculaire. » (pp.181-182).


C'est à la fois cette quête ininterrompue du « vrai sexe » par la science, et ses résultats, « l'éclatement » du sexe, que Cynthia Kraus documente dans son article «  La bicatégorisation par sexe à l' "épreuve de la science", le cas des recherches en biologie sur la détermination du sexe chez les Humains ».


Je me propose de rendre compte ici de cet éclatement du sexe biologique, en prenant appui sur l'article de Kraus (dans l'énumération qui suit, le terme « mâle » sera utilisé pour signifier « classé comme mâle », et « femelle » pour « classée comme femelle ») :


- le sexe hormonal ne définit pas de sauts qualitatifs, mais des variations quantitatives chez les individus à développement sexuel « normal » (« à l'instar de la couleur de la peau, le sexe hormonal, déterminé par la valeur supérieure d'une des hormones, est une catégorie quantitative. » p.204) ;


- il s'en suit que le sexe phénotypique varie, lui aussi, de façon continue, allant du « plus femelle » au « plus mâle » (variations de la pilosité, développement « incomplet » du pénis, clitoris « hypertrophié », etc.) ;


- le sexe gonadique (présence de testicules ou d'ovaires) n'est pas nécessairement exclusivement mâle ou femelle, il peut être mixte ou intersexuel à plusieurs niveaux (« plusieurs combinaisons sont possibles : un ovaire d'un côté et un testicule de l'autre, soit un ovaire ou un testicule et un ovotestis ou encore deux ovotestes (structures testiculaires et ovariennes présentes dans la même gonade). De plus, ces derniers expriment conjointement des tissus testiculaires et ovariens dans un rapport quantitatif variable de « 1 : 4 à 4 : 1 » et le long d'un continuum allant d'un ovaire normal et un testicule normal. », p.205) ;


- au niveau du sexe chromosomique, il existe de nombreuses variantes aux deux caryotypes standard XX et XY et surtout un même caryotype – qu'il soit standard ou non - peut résulter en un sexe gonadique mâle ou femelle ;


- même le niveau le plus abouti que les scientifiques aient atteint jusque là, le niveau génique, ne permet pas d'établir une dichotomie claire et tranchée entre deux sexes incommensurables. Le TDF, testis-determining factor, est un gène, habituellement porté par le chromosome sexuel Y, initiant la différenciation des testicules chez l'embryon ; tout individu porteur du gène TDF serait donc un mâle et tout individu non porteur une femelle ? Là non plus, ça ne fonctionne pas : « il est absent ou inactivé chez certains mâles XX, tandis qu'il est présent et fonctionnel chez certaines femelles XY. De plus, des tissus testiculaires peuvent se développer en son absence » (p.206). « L'absence de marqueur génique absolu – d'où les recouvrements entre les mâles et les femelles – devrait amener les chercheurs à questionner la partition même entre le mâle et le femelle », conclut Cynthia Kraus (p.207).


- ainsi non seulement les différents niveaux de sexe ne séparent pas le mâle du femelle par un saut qualitatif mais par des variations quantitatives définissant un continuum, mais il se révèle en outre impossible d'établir un critère unique et fiable de la discrimination en mâle ou femelle ;


- un même individu peut être mâle pour certaines sous-catégories et femelle pour d'autres ;


- l'écart entre plusieurs femelles entre elles (des femelles à développement sexuel « anormal » et des femelles standard) ou plusieurs mâles peut être plus grand qu'entre des femelles et des mâles, et ce tant au niveau phénotypique qu'au niveau génique, par exemple. « Quel que soit le critère retenu, les variations peuvent être aussi grandes au sein d'un même sexe qu'entre les sexes, parfois même plus grandes » (Picquart, p.184).



Nos corps ne sont pas, profondément, essentiellement, irrémédiablement, incommensurablement, mâles ou femelles. Nos corps sont sexuées, indubitablement. Nos corps incarnent une certaine configuration sexuelle possible, plus ou moins répandue parmi la population humaine, une configuration qui nous donne (aussi) notre apparence physique, peut servir à faire du sexe / de la sexualité, et peut (éventuellement) servir à se reproduire.


De cette myriade de configurations sexuelles possibles, nous faisons le sexe, ou plutôt les deux sexes. Le sexe en tant que dichotomie naturelle est construit. Ce n'est pas une donnée de la Nature. L'examen scrupuleux de la pratique et des résultats de la science biologique, confrontée à la complexité des corps sexués, le démontre.

 

 

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17 mars 2011 4 17 /03 /mars /2011 10:52

  Cynthia Kraus insiste dans l'introduction de son article sur le caractère d'évidence de la bicatégorisation par sexe, ce qu'elle appelle « le caractère indéniable et flagrant du sexe » (p.188). On sait tous, évidemment, que les bébés naissent soit filles soit garçons – on les classe d'ailleurs dès le stade de fœtus. Notre monde entier repose sur cette séparation entre, d'un côté, des mâles, de l'autre des femelles. Il semble impossible de remettre en question cette proposition, à moins de se moquer du bon sens, car ça se voit bien.


zizi-zezette.gifQuand il nous faut expliquer pourquoi, évidemment, il y a des hommes d'un côté des femmes de l'autre, deux idées nous viennent généralement en tête, touchant, pour l'une, à la description des corps, pour l'autre à leur fonctionnalité.

« L'indéniable différence entre le pénis et le vagin » (p.187) est sans doute le premier opérateur de la différence sexuelle. « [Pour le sens commun] la présence ou l'absence d'un pénis constitue " l'arbitre final de la classification dichotomique du sexe " (Delphy, 1991, p.95) » (p.208). Second argument qui nous viendrait sous doute à l'esprit, si nous devions défendre cette évidence, qui fait le sol sur lequel nous marchons : « la dichotomie entre " porteurs potentiels d'enfants et non porteurs " (Delphy, 1991, p.95) » (p.188).


Apparence physique des corps et rôle dans la reproduction : voilà rigoureusement séparés deux et seulement deux sexes, mutuellement exclusifs l'un de l'autre. Cette réalité « indéniable et flagrante » trouve son fondement – estime toujours le sens commun – dans la nature : « Si le sexe apparaît comme un principe de catégorisation évident avec la caractéristique de n'être lui-même pas classé, c'est qu'il est censé être la transposition fidèle d'une catégorie objective du monde, un miroir de la nature (cf. notamment Hurtig et Pichevin, 1991 ; Mathieu, 1991). Dans le réalisme naïf du sens commun, la bicatégorisation par sexe n'est donc pas considérée comme un classement conventionnel et arbitraire. Elle paraît « naturelle », en tant qu'elle bénéficie du statut d'évidence non questionnée, mais également parce qu'elle est supposée être inscrite dans le biologique. Ces deux dimensions, loin d'être indépendantes, se renforcent mutuellement. Le sexe tire sa force d'évidence de son présumé ancrage dans le biologique. Réciproquement, le caractère indéniable et flagrant du sexe se joue d'emblée sur le terrain des différences biologiques. » (p.188)


Ce développement me rappelle les réflexions de Colette Guillaumin sur le racisme. Dans les Préliminaires à son Idéologie raciste, elle explique qu'elle a été amenée, au cours de ses recherches, à « reconsidérer le problème de l'altérité non plus dans son sens rapport à la puissance objective [le « réalisme naïf » de Kraus] mais aussi dans les liens qu'il pouvait entretenir avec la croyance biologique. » Elle en est venue ainsi à envisager sous la même perspective un ensemble de catégories, « celles qui sont précisées et délimitées par un caractère " somatique " et qui sont ainsi signées de la marque biologique dans la radicalisation de la différence », ce qui englobe, entre autres, non seulement les personnes racialisées, mais aussi les femmes – pour lesquelles « le processus social de biologisation est identique » (p.14).


D'où l'intérêt de confronter, comme le fait Cynthia Kraus dans cet article, le « réalisme naïf du sens commun » à la complexité et l'ambiguïté des résultats de la science biologique actuelle.


La science ne se fonde pas sur la différence entre le pénis et le vagin pour discriminer les individus mâles des nanaindividus femelles ; quant à la dichotomie entre porteurs potentiels d'enfants et non porteurs, elle ne recoupe même pas la dichotomie qu'opère l'état civil.

L'examen des résultats auxquels la recherche en biologie est parvenue jusqu'à présent laisse apparaître plusieurs « niveaux de sexe » chez chaque individu. Une première donnée qui ébranle fortement notre « réalisme naïf de sens commun ». Le sexe phénotypique, qui constitue l'un de ces niveaux de sexe et qui regroupe les aspects extérieurs « visibles » des corps (leur morphologie), englobe bien, en plus des caractères sexuels secondaires, la différence entre le pénis et le vagin. Mais il ne fait pas le tout du sexe : pour la biologie actuelle, cette « indéniable différence », tellement cruciale pour le sens commun, n'est qu'une partie d'un niveau donné de sexe, parmi cinq niveaux identifiés... et qui, de surcroît, n'est pas systématiquement choisi comme critère d'attribution du sexe par les chercheurs.

La science nous enseigne que pour chacun de ces niveaux de sexe, ce qu'on nomme « mâle » ne diffère pas tant de ce qu'on appelle « femelle » par un saut qualitatif que par des variations quantitatives relatives. En outre, s'il fallait classer pour un individu donné chacun de ces niveaux de sexe en « sexe mâle » ou « sexe femelle », ils ne coïncideraient pas nécessairement.


Voilà notre « dichotomie naturelle », « miroir de la nature », bien mal en point.


Dans le cours de son introduction, Cynthia Kraus discute un passage d'un article de Christine Delphy, « Penser le genre : quels problèmes ? » (1991), dans lequel elle emploie l'expression de « simple différence sexuelle, toute nue ». Cette idée de « " sexe tout nu " prédiscursif qui pourrait échapper au marquage social » (p.189) est pour Kraus tout à fait problématique. Au-delà du débat entre les deux chercheuses et de la question de savoir qui a mal compris qui, cette remarque de Kraus met en évidence, il me semble, l'extrême difficulté qu'il y a à intégrer totalement la non-consistance de la catégorie de sexe. Les résistances, pour les chercheurs/euses, pour nous, pour moi, sont particulièrement coriaces. On ne se défait pas d'une des principales fondations de sa vision du monde comme on retire sa chaussette le soir avant d'aller se coucher.


Le hasard (et l'ironie) ont voulu que je me replonge dans l'article de Cynthia Kraus pendant les quelques jours où j'attendais, suspendue, le verdict d'une échographie obstétricale, où le médecin dirait si tel fœtus était « une petite fille ou un petit garçon » à venir. Le cerveau intriqué dans des fils de pensées contradictoires, l'imagination marchant à fond, et me faisant voir des réalités tellement différentes – une petite fille, un petit garçon – j'ai pu prendre toute la mesure de ce : « je sais bien, mais pourtant... »


On pourra m'objecter que, quand bien même la dichotomie sexuelle ne serait fondée sur aucune différence biologique absolue, ce fœtus aurait vocation à être élevé en fille ou en garçon, et donc bien à devenir, socialement, une fille ou un garçon ; mais j'avais conscience, alors, que mon esprit allait bien au-delà : j'allais savoir si, essentiellement, déjà, cet individu était un individu fille ou un individu garçon ; j'allais savoir un peu de qui il était, déjà, et de comment je pouvais le considérer...


« Je sais bien ! Mais pourtant... »

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 12:27

  L'article de Cynthia Kraus, « La bicatégorisation par sexe à l' "épreuve de la science", le cas des recherches en biologie sur la détermination du sexe chez les Humains », s'étend sur 26 pages, et est tiré de son mémoire de Licence ès lettres en philosophie (l'équivalent d'une maîtrise en France), défendu en octobre 1996 à l'Université de Lausanne. Ce mémoire avait pour titre « La bicatégorisation par "sexe" : problèmes et enjeux dans les recherches en biologie sur la détermination du sexe chez les humains » (note 10/10, sous la direction du professeur Marie-Jeanne Borel).


Il s'articule en cinq parties :


1. une introduction (5 pages), dans laquelle Cynthia Kraus relève les deux caractéristiques essentielles de la bicatégorisation par sexe : son statut d'absolue évidence pour le sens commun, et son supposé ancrage dans la nature et le biologique ; et dans laquelle elle discute les approches de Christine Delphy et de Judith Butler ;

 

2. une première partie (7 pages), principalement narrative et descriptive : Cynthia Kraus y explique, d'une part, le modèle scientifique actuellement prévalant de la détermination du sexe, et d'autre part la façon dont la communauté scientifique en est arrivée là, à la suite de nombreuses recherches très complexes depuis la fin des années 1950. Elle expose le cheminement de la recherche, ses principaux ressorts, résultats et étapes. Cette partie vise à nous donner le minimum de connaissances nécessaires, en matière de biologie de la détermination du sexe, pour comprendre la discussion qu'elle mène ensuite ; mais elle a également pour objectif de faire apparaître l'extrême complexité de ces mécanismes, qui s'opposent à l'évidence du sens commun (« il y a deux sexes, des mâles et des femelles, point. »). Une question est esquissée, qui rejoint les réflexions menées par Evelyn Fox Keller, et qui touche à la façon dont est constamment envisagé le ressort de la détermination du sexe : on cherche ce qui déclenche le sexe mâle, de manière active, et de là on induit ce qui, par défaut, produit un sexe femelle ;


3. la seconde grande partie de l'article (13 pages) entre dans le vif de la discussion : « les données observables fournissent-elles des preuves au fondement naturel de la bicatégorisation par sexe ? » (p.199), et comprend deux sous-parties. Dans la première sous-partie (3 pages), C. Kraus fait un détour par la race. Elle nous rappelle les arguments que les généticiens des populations ont mis en avant, dans les années 1970, pour démontrer que la notion de « race » ne s'appliquait pas à l'espèce humaine. La « race » partageant avec le « sexe » deux caractéristiques sociales centrales : « l'alibi de la nature et l' "évidence" des apparences physiques » (p.199), le raisonnement mobilisé pour déconstruire la notion de race peut servir de point de repère pour penser la catégorisation par sexe ;


4. après ce détour par la race, Kraus attaque de front la question du sexe dans la seconde sous-partie (10 pages). Le rôle des différentes populations dans le raisonnement sur la race est joué, ici, par les différentes sous-catégories de sexe. Car, l'auteure nous ouvre les yeux sur cette réalité, il n'existe pas dans le genre humain uniquement des « mâles types » (dotés d'un pénis, de testicules, de fortes quantités de testostérone, d'un chromosome Y et du gène SRY – dont tous les « niveaux du sexe » coïncident parfaitement, aussi harmonieusement que sur un manuel de médecine de la reproduction...) et des « femelles types ». Cynthia Kraus explicite ici la complexité et la diversité du sexe, et met en évidence des inconsistances dans le raisonnement et la pratique des scientifiques du domaine. L'analyse des données scientifiques disponibles actuellement démontre l'existence de continuums et de recouvrements entre « mâles » et « femelles ». Ces multiples inconsistances témoignent, pour elle, du caractère normatif et non descriptif de la catégorie « sexe » ;


5. l'article se ferme, enfin, sur une conclusion de 2 pages, dans laquelle C. Kraus évoque les travaux de Thomas Laqueur et sa thèse du modèle unisexe prévalant jusqu'au XVIIIe siècle. Ce modèle n'a pas été invalidé par l'avancée de la science moderne. Le modèle dichotomique qui structure aujourd'hui notre vision du monde n'a pas tant des motifs scientifiques de subsister qu'une raison sociale : la bicatégorisation par sexe « est constitutive d'une politique et d'une vision du monde fondamentalement structurée par la division entre le masculin et le féminin et par le primat du premier. » (p.213)

 


Je me propose, dans les posts suivants, de revenir plus en détails sur chacune des parties de l'article de Kraus : évidence des deux sexes, rôle de la nature, état de la science, sous-catégories de sexe, déconstruction de la race, inconsistance internes des recherches scientifiques, complexité du et des sexes, acceptabilité de différents modèles – j'essaierai d'aborder tous ces points sans trop me - et vous – embrouiller ...

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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 10:27

  Si l'on ne devait lire qu'un seul article dans le recueil l'Invention du naturel, ce serait sans doute celui de Cynthia Kraus : « La bicatégorisation par sexe à l' "épreuve de la science". Le cas des recherches en biologie sur la détermination du sexe chez les Humains. »

C'est certainement l'article qui ébranle le plus fortement cette croyance en forme de conviction, en nous intimée depuis la plus tendre enfance : « il y a deux sexes », des filles et des garçons, des hommes et des femmes.

La lecture de cet article se vit comme une expérience qui transforme (après avoir été digérée).

cynthia-kraus.jpgCynthia Kraus est maîtresse de conférences à l'Université de Lausanne, en « études de genre » et « études sociales des sciences ». Avant d'obtenir un poste en Suisse, elle a été visiting scholar à l'Université de Berckeley, invitée par Judith Butler, dont elle est proche.

Judith Butler faisait également partie de son jury de thèse, une thèse soutenue en 2001 et intitulée :« Towards a Drosophilosophy: Knowing Sex in the Fruit Fly, or How to Do Scientific Things with Sex ». Son terrain consistait en l'étude ethnographique d'un laboratoire de sciences biologiques, spécialisé dans la détermination du sexe chez la mouche drosophile. Elle adoptait alors la perspective prônée par Evelyn Fox Keller sur la science : observer et analyser comment la science se fait au jour le jour, de la façon la plus concrète, mettant en jeu des acteurs et des actrices, des lieux, des outils, des institutions, pris dans des systèmes de contraintes, de négociations, de croyances et de valeurs – et comment ces processus influent sur le produit fini de la science (les « faits scientifiques "découverts" »). Par la suite elle a traduit de l'américain vers le français Gender Trouble de Butler pour les éditions La Découverte.


L'un de ses principaux thèmes de recherche, tels que listés sur sa page de présentation sur le site de l'Université de Lausanne, est « le genre dans la construction des objets de savoir » - ce qui tombe en plein dans le sujet de l'Invention du naturel.

En quoi et de quelles façons le genre, conçu à la fois comme régime politique (système d'oppression des femmes) et régime épistémologique (système d'idées, d'oppositions, de croyances, « champ de métaphores socialement et scientifiquement efficaces »), influe-t-il sur la construction des savoirs en général (dans le champ des sciences de la vie, de la médecine et de la santé, mais aussi dans les sciences humaines et sociales) ? En quoi le genre modèle-t-il la science ? Quels sont les résultats de ce modelage (quels biais sont introduits), et comment le genre « s'y prend-il », où et comment opère-t-il ?


Tout comme E.F. Keller avait choisi l'étude de la fécondation comme levier et point d'application de sa démonstration – un objet scientifique a priori saturé de significations symboliques touchant au genre, Cynthia Kraus centre son regard sur les procédés scientifiques de détermination du sexe. Chez la mouche drosophile, dans un premier temps, puis chez les Humains. Un objet, là aussi, a priori particulièrement propice à l'immixtion de croyances culturelles et sociales dans la science, ou, pour le dire autrement, particulièrement exposé à l'emprise du régime épistémologique du genre.


Avant d'entrer dans le cœur de mes notes, j'aimerais noter que C. Kraus mène également des recherches sur l'intersexualité, au sein d'équipes interdisciplinaires. Elle travaille à la fois avec des mouvements militants intersexes et des représentants du corps médical (pédopsychiatres, psychanalystes, chirurgien·ne·s, endocrinologues). Elle a participé à l'organisation d'un séminaire (en 2005-2006) et d'un colloque international  (en 2008) sur la question, et a coordonné avec quatre autres personnes le numéro 27/1 de la revue Nouvelles Questions Féministes (que je me suis procuré et dont j'ai déjà touché un mot ici), aux titres, je trouve, réellement vibrants : « A qui appartiennent nos corps ? », pour le titre d'ensemble, et surtout « Démédicaliser les corps, politiser les identités » pour le titre de l'édito. (Je reviendrai sur ce numéro dans la Méduse, ainsi que sur le livre de Julien Picquart paru à la Musardine : « Ni homme ni femme, enquête sur l'intersexuation ».)


Cet intérêt pour l'intersexualité n'est bien sûr pas sans lien avec les questions de « genre dans la construction des objets de savoir ». Les corps humains comme objets de science sont construits aussi via le prisme du genre comme régime épistémologique, et comme tels, ils sont sexués, ils deviennent sexués, en corps féminins et corps masculins.


Ce que nous propose Cynthia Kraus dans cet article, c'est de montrer que la science (ou l'observation, la prise en compte des "faits" comme on voudra bien l'appeler) ne vient pas d'abord établir qu'il y deux et seulement deux sexes, pour que notre monde se fonde ensuite sur ce « fait naturel », mais qu'à l'inverse, parce que notre monde est fondé sur cette dichotomie exclusive de deux et seulement deux sexes, la science est sommée de démontrer a posteriori que cette dichotomie existe en soi, dans la nature. Parce que le genre structure nos sociétés, parce qu'il traverse et modèle la science, la science s'acharne à produire et reproduire la différence des sexes comme « fait naturel ».


C. Kraus attire notre attention sur les ratés du moteur : elle fixe le regard sur ce qu'on cache pudiquement, ce qu'on nie doucement, ce qu'une grande partie du corps scientifique et médical ignore ou dénie : la science du XXIe science ne parvient pas à démontrer qu'il existe deux et seulement deux sexes. Elle patauge - finalement, elle échoue. Et le genre comme puissant régime politique et épistémologique continue seul à faire tenir debout cette conviction, envers et contre l'avancée actuelle de la science : « c'est une évidence ! Tout humain est soit homme soit femme ! Ça ne peut pas être autrement ! »

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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 13:33

 

Le second article de l'Invention du naturel, écrit par Evelyn Fox Keller, s'intitule « Histoire d'une trajectoire de recherche. De la problématique "genre et science" au thème "langage et science" ».


Evelyn Fox Keller est physicienne. Quand, en tant que scientifique, elle s'est tournée vers le féminisme et les gender studies, elle a commencé par étudier la présence ou l'absence et les rôles (subalternes) des femmes dans l'activité scientifique. Elle a ensuite mis en évidence les différentes manières dont les images traditionnelles du genre ont pu façonner l'entreprise scientifique elle-même.


evelyn.JPGPar « images traditionnelles du genre », elle entend tout un ensemble d'idées ou de pré-idées qui organisent le monde en un pôle féminin et un pôle masculin, une série d'associations qui lient, par exemple, le mâle à l'activité et la femelle à la passivité. Elle parle de « travail symbolique du genre » : féminin / masculin, privé / public, passif / actif, intuitif / rationnel, art / science, désordre / ordre, autant de dichotomies qui travaillent à structurer notre monde. Ce travail symbolique du genre rappelle la pensée straight qu'épinglait Monique Wittig (ou le « tas de représentations » de Christine Delphy). Il transparaît et opère tout à la fois à travers le langage, et en particulier par le biais des métaphores dont on use, aussi, dans le langage scientifique.


De l'étude de la place des femmes dans l'organisation scientifique, Evelyn Fox Keller passe ainsi à l'analyse du langage et du rôle qu'il joue dans l'activité scientifique. L'usage des métaphores, en particulier, peut-il avoir un effet sur les connaissances qui sont obtenues ?

Oui, répond très clairement Fox Keller : le travail symbolique du genre introduit, via le langage, nos valeurs et croyances culturelles dans la pratique de la science, et la modifie. Très concrètement, il motive le choix de certaines expériences aux dépends d'autres, de certains procédés techniques aux dépends d'autres.


E.F. Keller s'appuie, pour sa démonstration, sur les manières dont les biologistes ont décrit le processus de fertilisation, et dont ils l'ont ensuite étudié, en accord avec ces descriptions.

Dans les discours des scientifiques, l'ovocyte était systématiquement désignée comme une sorte de « beauté dormante » (comme la princesse des frères Grimm, note-t-elle) : « transportée passivement », elle « glissait », avant d'être « assaillie », puis « pénétrée » par la ou les gamètes mâles. Le champ lexical désignant le spermatozoïde, tout au contraire, évoquait une activité puissante : il « se propulsait lui-même », « creusait », « pénétrait », « activait le programme le développement », etc.


Du fait de ces descriptions, fortement imprégnées de significations culturelles  touchant à l'organisation des paulo.gifrapports de genre dans nos sociétés, quand il a été question d'étudier plus avant le mécanisme de la fertilisation, aucun biologiste n'a songé à recherché des signes d'activité chez l'ovocyte. On n'en a donc pas trouvé. Et l'idée de l'ovocyte totalement passive, uniquement travaillée par le spermatozoïde, seul élément actif, a perduré, et ce jusque dans les années 1980.


Le problème de cette conception scientifique est qu'elle est fausse, tout simplement.

On sait maintenant que l'ovocyte et le spermatozoïde sont des partenaires mutuellement actifs pendant la fertilisation, et que les structures cytoplasmiques de l'ovocyte jouent un rôle déterminant dans la réussite du processus. Les recherches mettant en évidence le rôle actif de l'ovocyte n'ont été entreprises que dans les années 1970, alors qu'elles étaient techniquement possible dès les années 1930.


Pour cette raison, Evelyn Fox Keller plaide pour l'intégration au cœur même de l'entreprise scientifique des apports du féminisme, et en particulier de ses contributions linguistiques. La mise en évidence des biais sexistes dans les contenus scientifiques, y compris dans les disciplines qui ne sont a priori pas concernées par la différence sexuelle, comme les sciences exactes, permet tout simplement de produire une meilleure science. Comme l'écrit Elsa Dorlin, « le but de Fox Keller est de montrer que les études féministes des sciences ne sont donc pas de l' « anti-science » comme on se plaît à le croire, mais qu'elles participent à l'élaboration d'une science plus « objective ». » (Sexe, genre et sexualités, p.27)

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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 19:18

Le premier article de L'Invention du naturel, écrit par Nelly Oudshoorn, auteure, en particulier, de Beyond the natural body, s'intitule "Au sujet des corps, des techniques et des féminismes".

 

Au début du XXe siècle émerge une nouvelle façon d'appréhender le corps humain et de comprendre son fonctionnement : on le conçoit comme un objet essentiellement régi par l'action des hormones. « Le corps construit hormonalement », comme l'écrit N. Oudshoorn, est un nouvel outil, forgé par les sciences biologiques. Il ne s'agit pas tant de corps humain en général que de corps de femme : aujourd'hui encore, on le sait bien, la proie privilégiée des hormones, ce sont les femmes... femmes enceintes, femmes qui-ont-leurs-règles, femmes ménopausées, femmes pas-réglées, femmes...


les-hormones-des-femmes.gifNelly Oudshoorn analyse dans cet article les conditions matérielles qui ont rendu possible, et même catalysé, l'apparition d'un tel modèle de compréhension du corps féminin. Ce faisant, elle contribue à déconstruire la vision d'une science dévoilant le réel (comme si le corps des femmes avait toujours été, dans sa nature profonde, régi par la loi ultime des hormones, et que le progrès de la science avait enfin rendu possible, dans les années 1920, la découverte de cette réalité). Si les hommes et femmes de sciences ont forgé ce nouveau modèle de compréhension du corps (qui par ailleurs fonctionne, qui permet de résoudre certains problèmes scientifiques et de guérir certaines pathologies, et qui ouvre la possibilité de fabriquer et commercialiser certains nouveaux médicaments, mais qui comme tout modèle fonctionne jusqu'à un certain point, et peut et doit être critiqué), c'est parce que le contexte social, politique et économique de l'époque permettait sa mise au point, et rendait ce modèle efficient.


Nelly Oudshoorn pointe quatre facteurs qui ont favorisé l'émergence de ce modèle ; ces quatre éléments sont tous liés à une réalité sociale et historique : l'institutionnalisation de la gynécologie clinique au début du XXe siècle en Occident.


Cette institutionnalisation signifie :

1. une facilité d'accès aux matériaux de recherche (organes de femmes, urines de femmes enceintes),

2. de nombreux corps de femmes à disposition pour des tests et essais (des cobayes commodes),

3. des réseaux sociaux larges et solides, susceptibles de soutenir les énoncés autour des hormones sexuelles féminines, la coïncidence avec les intérêts d'une profession bien établie,

4. un marché bien organisé pour écouler ces nouveaux produits de la science.


Dans les années 1920 / 1930, lorsque les biologistes commencent à s'intéresser aux hormones, l'accès aux matériaux de recherche comporte une profonde asymétrie : alors qu'il est aisé de se procurer, via les gynécologues, des matériaux pour l'étude des hormones sexuelles dites « féminines » (urines de femmes enceintes ou ovaires récupérées sur leurs patientes dans les cas d'ablations), il s'avère très difficile d'accéder à des urines d'hommes (par quel biais ?), et les ablations de testicules ne sont nullement pratiquées. (Grégoire Chamayou, dans son ouvrage Les corps vils, traite de ce problème de l'accès aux matériaux de recherche pour la médecine (organes, corps) dans l'histoire ; il évoque en particulier la façon dont les médecins attendaient les exécutions de prisonniers pour recueillir des matériaux frais.)

Cette asymétrie dans l'accès aux matériaux a eu un impact majeur sur le développement de l'endocrinologie sexuelle : on se met de plus en plus à étudier les hormones « féminines », au dépens des hormones dites « masculines ».


En outre, la pratique clinique de la gynécologie fournit à la recherche une clientèle préexistante, sujette à une 12561_une-ths.jpglarge palette de maladies. « Les scientifiques travaillant dans les laboratoires et les compagnies pharmaceutiques ont pu se reposer sur une pratique médicale bien organisée, qui pouvait aisément être transformée en un marché structuré pour leurs produits. » En un mot, l'institutionnalisation des pratiques concernant le corps féminin en une spécialité médicale transforme ce corps en un fournisseur facilement accessible de matériaux de recherche, en un cobaye commode pour les essais, et en un marché organisé pour les produits de la science.

L'andrologie n'émerge que plus tardivement, dans les années 1960 (et est encore actuellement beaucoup moins développée que la gynécologie) : la transformation des hormones sexuelles masculines et leur vente n'était donc associées, dans les années 1920 et 1930, à aucune profession médicale comparable à la gynécologie. Le contexte institutionnel puissant qui a fait du corps féminin le point d'orgue de l'entreprise hormonale n'a pas d'équivalent pour les hommes.

Né d'un contexte très particulier, d'une asymétrie dans les structures organisationnelles d'une époque, le concept du corps féminin construit hormonalement a acquis par la suite un statut de phénomène naturel universel.


Le travail de Nelly Oudshoorn consiste ainsi à « aller au-delà des réalités naturalistes sur les corps en montrant les activités humaines concrètes, souvent très banales, qui entrent dans la construction du discours » ; après cet aperçu de la situation de la science et de la médecine au début du XXe siècle, on est sans doute plus dubitatif devant les énoncés qui associent systématiquement femmes et hormones.

 

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Où êtes-vous ?

Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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