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5 août 2010 4 05 /08 /août /2010 20:33

C’est lors d’une conférence organisée à New York en 1979 autour du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir qu’Audre Lorde prononce, dans un discours, cette fameuse phrase : « (For) the master's tools will never dismantle the master's house » (les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître).

 

Cette phrase (isolée) peut se prêter à diverses interprétations il me semble.

Les outils du maître… ça peut être tout un tas de trucs finalement.

 

Je voudrais ici toucher un mot de ce qu’on peut faire de cette phrase, avant de tenter de résumer ce que Lorde a voulu exprimer dans le contexte de son discours en 1979.

 

angela_davis.jpgAngela Davis évoque dans son autobiographie sa rencontre avec Stokely Carmichael à Londres en 1967. Carmichael fait partie des leaders nationalistes Noirs séparatistes et panafricanistes ; pour lui la conquête d'une autonomie culturelle, instrument d'une véritable décolonisation des esprits, peut seule faire recouvrir aux Africains-Américains leur fierté et leur liberté. [ « Objectif fondamental du mouvement du Black Power : acquérir une indépendance d'esprit et mettre fin au « terrorisme culturel » dont le peuple noir américain a été la victime. […] Ils doivent s'émanciper des valeurs que leur a imposées la société blanche. » (Panthères noires, histoire du Black Panther Party, Tom Van Eersel p.22) ]

 

Angela Davis raconte : « En écoutant les paroles de Stokely, coupantes comme des lames de rasoir, accusant l'ennemi avec une violence dont je n'avais jamais connu l'équivalent auparavant, je reconnais avoir reconnu l'effet cathartique de son discours. Mais je voulais aussi savoir où aller à partir de là. Je découvris avec détresse que parmi certains leaders Noirs, la tendance était d'abandonner complètement le marxisme comme étant « la chose de l'homme blanc ». » (p.142)

 

(Pour les tenants du courant séparatiste Noir et panafricaniste, les Noirs ne doivent compter que sur leurs propres valeurs, leurs propres analyses et leurs propres forces pour se libérer. Pour Stokely Carmichael en 1967, le marxisme est « la chose de l’homme blanc », et ne peut à ce titre être utilisé « pour détruire la maison du blanc ».)

 

Dans la thèse d’anthropologie féministe qu’elle a soutenue en automne dernier, Nehara Feldman évoque les réticences de certaines sociologues et anthropologues issues des pays du Sud pour user des concepts forgés dans le cadre de la théorie féministe occidentale.

Là aussi, la phrase d’Audre Lorde pourrait entrer en résonance avec ces questionnements.

Oyeronké Oyewumi et Ifi Amadiume, par exemple, deux chercheuses nigérianes, critiquent l'usage du concept de genre dans les études africaines. Elles se réfèrent à ce qu’elles appellent « les sociétés africaines authentiques » et se positionnent comme « insiders » (par opposition aux chercheurs / chercheuses « extérieur.e.s », qui plaquent des outils conceptuels étrangers sur des terrains mal connus), pour disqualifier le concept de genre mais aussi ses dérivés (« l’oppression des femmes », « le patriarcat », etc.).

Leur rejet de ces concepts doit se comprendre dans le cadre des rapports de pouvoir Nord / Sud et de l'impérialisme occidental ; comme l'a montré Mohanty, l'étude de terrains du Sud par des chercheuses du Nord, y compris des chercheuses féministes, peut produire des effets politiques désastreux. (Les représentations véhiculées par un certain usage des concepts critiqués, écrit Nehara Feldman, « suggère[nt] une incapacité des femmes africaines à s’émanciper sans le soutien des féministes occidentales. Ce qui en réaction provoque souvent une méfiance de la part des féministes africaines vis-à-vis de l’anthropologie féministe occidentale. »)

Je mentionne cette position parce qu'il me semble que ça fait écho à la phrase d'Audre Lorde, en quelque façon : certaines femmes du Sud refusent de détruire la maison du maître (du Sud) avec les outils de la maîtresse (du Nord) ; l'entrecroisement des rapports de domination, de genre et de race (ou de géographie), produit cette grande réticence.

 

Pour finir de dire que la phrase d’Audre Lorde peut faire l’objet de tout un tas d’interprétations et d’applications variées diverses polymorphes et dans tous les sens, je risquerais juste cela : ne pas chercher à détruire la maison du maître avec ses outils à lui, mais avec ses propres outils persos à soi fabriqués de son cru… ce peut être aussi compris comme une invitation à une forme de différentialisme.acte-de-gentillesse.jpg

 

Il s’agirait (dans le féminisme) de se battre avec « des armes de femmes » (qui seraient, au choix, la non-violence, la douceur, l’empathie, ou la maternité, etc.)

 

Exit la virilité comme arme et comme ressource. Exit la violence, l’agressivité (exit les bières, le hard punk, exit les virées en motos – ok j’extrapole).

 

(Je me souviens des mots de Virginie Despentes : « Tout ce que j'aime de ma vie, tout ce qui m'a sauvée, je le dois à ma virilité. » (King Kong Théorie, p.11))

 

Bon, Audre Lorde n’a pas du tout voulu dire ça - tout ça…

 

 

Dans le discours prononcé en 1979 il n’est pas question de marxisme ou de concepts féministes (ni de concepts tout court). Elle ne parle pas non plus de « féminité » (ouf).

Les outils que vise Audre Lorde sont ceux, précisément, par lesquels les maîtres oppriment.

Les outils du maître en tant que maître.

 

(J'explique / résume ça dans la feuille qui suit... :)   )

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31 juillet 2010 6 31 /07 /juillet /2010 14:07

 J'aimerais écrire quelques mots, forcément pas du tout à la hauteur, sur un livre d'Annie Ernaux, « La femme gelée ». Je voudrais pouvoir convaincre tous les gens autour de moi, et ceux plus loin, de lire ce livre.

Je suis vraiment pas douée pour les superlatifs exclamatifs ; j'écrirai juste que c'est un livre profondément beau et intelligent (que ça sera l'un de mes romans préférés du monde, à côté de quatre cinq (dix....) autres, et que je l'ai lu deux fois de suite).

 

Quand j'aime un bouquin aussi fort, l'emballage éditorial m'agace toujours. Alors je n'adhère pas du tout aux paragraphes banals et plats de la quatrième de couv', et pas non plus aux photos des couvertures de poches – ce n'est pas mon livre, ça.

 

Ce livre m'en rappelle un peu un autre, que j'avais beaucoup aimé (quoique nettement moins) – le « Retour à Reims » de Didier Eribon sorti à l'automne dernier. Eribon y fait pour ainsi dire le récit de la construction de son identité de genre, de classe, de sexe. Il me semble que c'est ce que fait Annie Ernaux dans la Femme gelée (avec son talent de littérateuse et de son écriture à elle – qui invente les mots, qui construit une profondeur).

Le récit de l'élaboration toute progressive de son identité de sexe – elle comme fille, elle comme femme.

 

(Après avoir lu ce livre, et celui d'Eribon, après avoir échangé une série de longs mails troublants paraautobiographiques, j'ai pensé que ce pourrait être une drôle de marotte : demander aux personnes autour de nous de nous faire ce récit. Par oral, ou par écrit ; guidées ou non. Évidemment, on ne recueillerait que des reconstructions, reconstitutions, versions à un temps t ; mais ces reconstitutions mêmes me sembleraient éminemment intéressantes. Te souviens-tu du moment où tu as compris que tu étais une fille / un garçon ? Comment ? Ca signifiait quoi ? A quels jeux jouais-tu ? Avec qui ? Quelles figures (sexuées) représentaient ta mère ? Ton père ? Blablabla. (Pour moi c'est parti d'une question que je croyais innocente et presque fermée – comment en es-tu venue au féminisme – question qui peut grandir vaste comme la mer finalement...) Et bien sûr, il ya un récit de la construction de son identité de classe, un récit de la construction de son identité de race, un récit... mais tout ça ne forme qu'un, intriqué, boule de nœuds.)

 

épicerieAnnie Ernaux a écrit une quinzaine de romans, tous travaillant la matière première de sa propre vie. Dans La femme gelée, elle raconte son enfance, son adolescence, et sa vie de femme mariée. Son enfance se déroule dans les années 1940 dans une petite ville de Normandie ; ses parents ont d'abord été ouvriers puis petits commerçants, elle grandit entourée d'ouvrières et d'ouvriers. Sa trajectoire est marquée par une ascension sociale forte ; adulte, elle accède à la classe moyenne cultivée (elle devient professeur de français, mariée à un cadre de l'administration).

 

Le lien entre le sexe et la classe sociale est au cœur de La femme gelée.

Le récit qu'elle fait de sa socialisation en tant que personne de sexe féminin n'a pas vocation à être universel – elle ne raconte pas « comment les femmes sont produites », son récit est très précisément situé, c'est le sien, celle d'une enfant née à tel endroit, dans telle famille, avec tel père et telle mère, entourée de telles et telles figures féminines / masculines. Autour de son personnage, tout au long du roman, gravitent d'autres filles et d'autres femmes, construites différemment ; ce sont d'abord des filles et des femmes d'autres classes sociales (ou d'autres micro milieux sociaux). Autour d'elle, il y a sa mère, mais aussi ses tantes, il y a les enseignantes de l'école catholique, Brigitte et sa mère, il y a sa belle-mère... autant de personnages féminins dans lesquels les aspirations, les frustrations, le plaisir, les valeurs sont emboîtés de façon bien particulières.

 

J'adore littéralement les premières pages du roman, dans lesquelles Annie Ernaux évoque les femmes de son enfance, du milieu paysan et ouvrier, leur rudesse, leur force aussi.

Elle raconte la façon dont ses deux parents contrevenaient aux modèles ordinaires de l'homme et de la femme dans un couple, comment et quand elle en a pris conscience, et surtout le rôle que ce décalage a joué dans sa construction à elle. (Ce roman n'est pas un ouvrage théorique – A. Ernaux ne dit pas tout ce paracommentaire interprétatif (moche) – c'est écrit entre les lignes, dessous.) Le fait, aussi, qu'elle soit fille unique. La manière dont ses parents l'ont poussée, encouragée dans la voie scolaire. Elle raconte (comme le fait aussi Eribon) la place de l'école et de l'excellence scolaire dans sa vie de petite fille puis d'adolescente, dans son estime de soi, dans son assurance.

"je la croyais droite ma ligne de fille, ça part dans tous les sens" (p.73)

Elle raconte « d'où » elle est partie pour se confronter au monde et, dans le monde, à « la différence des sexes » - comment et quand elle en a pris toute la mesure ; comment parfois elle est « tombée dedans », comme elle s'est faite attraper / rattraper, et comme elle a résisté aussi – avec quelles armes.

Son livre traite de la solitude, comme autonomie, comme pur plaisir, et comme enfermement.

 

"Les petites filles doivent être transparentes pour être heureuses. Tant pis. Moi je sens qu'il est mieux pour moi de me cacher. Portée à croire que ça me sauverait cette attitude, je me préservais par en dessous, les désirs, les méchancetés ; un fond noir et solide." (p.58)

 

3339927.jpg

 

Ce qui me semble important, aussi, dans ce livre, c'est la place accordée au ménage et à la cuisine, aux tâches viles de la vie ordinaire (des femmes) (de beaucoup de femmes).

C'est un thème bien absent de la littérature (et pourtant ça occupe la majeure partie du temps de vie de plein d'êtres humains...).

"Les sujets de connaissance, en grande majorité masculins, ont une représentation biaisée, partielle, du réel. Ils ignorent, disqualifient ou délaissent totalement des pans entiers du réel, qui touchent au travail de reproduction."

Au gras au fond de la poêle, au vomi de bébé. (Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités, p.17)

"Le linge à trier pour la laverie, un bouton de chemise à recoudre, rendez-vous chez le pédiatre, il n'y a plus de sucre. L'inventaire qui n'a jamais ému ni fait rire personne. Sisyphe et son rocher qu'il remonte sans cesse, ça au moins quelle gueule, un homme sur une montagne qui se découpe dans le ciel, une femme dans la cuisine jetant trois cent soixante-cinq fois par an du beurre dans la poêle, ni beau ni absurde, la vie Julie." (p.155)

 

Annie Ernaux parle de cette charge – trouver chaque jour, deux fois par jour, de quoi nourrir (son mari, ses enfants) ; trouver, faire les courses, préparer, trouver, faire les courses, préparer, tous les jours, sans que jamais ça ne finisse ; puis cet autre tonneau des Danaïdes, le lavage nettoyage frottage dépoussiérage – ce combat sans fin avec les choses.

 

recettes.jpgElle décrit à la fois la façon dont ça l'avale, la bouffe, l'éteint, l'envahit, et comme « on tombe » là-dedans : elle essaie d'abord de résister – en faire le moins possible ! - puis ça la rattrape, et elle ne s'en défait plus, pliée (en boule) dans l'engrenage. Elle montre comment le rapport au propre et au sale diffère selon la classe sociale, opposant sa mère et ses tantes à la figure de sa belle-mère, ou à la mère de Brigitte.

 

"Ce serpent de Brigitte, désignant un endroit dans le bas du mur : "Dis donc, il y a longtemps que ça n'a pas été fait !" Je cherche : "Quoi, ça ?" Elle m'a montré le minuscule rebord de la plinthe, tout gris en effet, mais comment, il fallait nettoyer là aussi, j'avais toujours cru que c'était de la saleté normale, comme les traces de doigts aux portes et le jaune au-dessus de la cuisinière." (p.22)

 

A lire les pages sur sa vie de femme mariée, dans les années 1960, je ne pouvais pas ôter de mes pensées ma mère, et ma grand-mère – je les voyais devant moi en permanence.

Le livre refermé m'a laissée avec un sentiment de profond malaise, j'étais abattue – son récit de l'enfermement ménager m'avait enfermée moi aussi – je savais que ma grand-mère, au foyer, trois garçons, avait fait la bouffe et le ménage toute sa vie, je n'avais jamais imaginé la violence de ce quotidien.

 

Annie Ernaux ne dit pas que toutes les femmes au foyer vivent aussi douloureusement leur condition – d'autres figures se déploient autour d'elles (que pense sa belle-mère de son quotidien de bourgeoise au foyer ?) - mais sa voix est tellement forte, tellement vivante (elle m'est tellement proche) que je la laisse avec un sentiment d'écrasement, d'écœurement, une ombre à tête d'éponge spontex, je me sens mal.

 

Ce livre est magnifique.

 

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27 juillet 2010 2 27 /07 /juillet /2010 23:00

« Soit le cas des tribus sud-américaines d’agriculteurs, les Tupi-Guarani par exemple, dont la fainéantise irritait tant les Français et les Portugais. La vie économique de ces Indiens se fondait principalement sur l’agriculture, accessoirement sur la chasse, la pêche et la collecte. Un même jardin était utilisé pendant quatre à six années consécutives. Après quoi on l’abandonnait, en raison de l’épuisement du sol ou, plus vraisemblablement, de l’invasion de l’espace dégagé par une végétation parasitaire difficile à éliminer. Le gros du travail, effectué par les hommes consistait à défricher, à la hache de pierre et par le feu, la superficie nécessaire. Cette tâche, accomplie à la fin de la saison des pluies, mobilisait les hommes pendant un ou deux mois. Presque tout le reste du processus agricole – planter, sarcler, récolter –, conformément à la division sexuelle du travail, était pris en charge par les femmes. Il en résulte donc cette conclusion joyeuse : les hommes, c’est-à-dire la moitié de la population, travaillait environ deux mois tous les quatre ans ! Quant au reste du temps, ils le vouaient à des occupations éprouvées non comme peine mais comme plaisir : chasse, pêche ; fêtes et beuveries ; à satisfaire enfin leur goût passionné pour la guerre. » (p.165)

  

CLASTRES (Pierre). – La société contre l’Etat. – Paris : Minuit, 1974. – 187 p.

 

Par ailleurs, tout le chapitre intitulé "L'arc et le panier", qui traite de la division sexuelle du travail et de la polyandrie dans une tribu d'amérique du sud est absolument tordant (de rire ou d'énervement, c'est selon).

 

Merci à HK pour ses sources et son oeil !

 

travaux-collectifs-copie-1.jpg

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21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 08:18

Cet exposé intervenait dans le cadre d'une journée d'étude organisée le 28 juin dernier à Paris VIII sur le thème « Sex sells, Blackness too ? Stylisation des rapports de domination dans la culture hip-hop ». (Une journée d'études quand même globalement super nulle.)

 

E. Dorlin commence par préciser que son exposé se concentrera sur le rap états-unien.

 

Le discours féministe français sur le hip-hop, tel qu'il apparaît médiatiquement, se présente principalement comme un discours de censure morale (comme l'ont encore illustré récemment les prises de position des Chiennes de garde et de la Meute sur l'utilisation du verbe « marietrintigner »).

Ce regard peut avoir tendance à nous interdire de réfléchir autrement à la culture hip-hop, comme lieu de renégociation des normes, y compris des normes de genre.

Parallèlement à cette posture d'un certain féminisme mainstream (qui se limite à énoncer que le hip-hop est sexiste, homophobe etc.) se développe ce que Dorlin appelle une posture « féministe underground hip-hop ».

Aux Etats-Unis, depuis 10 ou 15 ans, des féministes comme bell hooks ou Patricia Hill Collins ont élaboré une critique du sexisme propre à une partie du mouvement hip-hop, mais il s'agit d'une critique interne : elles ne rejettent ni même ne critiquent pas le hip-hop en soi – le mouvement hip-hop fait partie intégrante à leurs yeux du Black Power, et à ce titre retient toute leur attention.

 

Dorlin situe le point de vue d'où elle parle : « le point de vue théorique et pratique féministe d'où je parle est misogyne », et donc « certains discours qu'on peut dire misogynes peuvent me faire écho », des discours qui mettent en avant d'autres formes de féminité, plus violentes, plus sulfureuses, qui ont trait au sexe, à la violence et à la puissance d'agir. Ainsi, précise-t-elle, le terme « bitch » n'est pas pour elle, de son point de vue féministe propre, invalidant. [« Misogyne » pas au sens de « contre les femmes », mais « contre la féminité, les normes de féminité ».]

 

yoyo.jpgElle expose à partir de là trois catégories de personnages, problématisées à partir des textes de certaines rappeuses états-uniennes ; elle note qu'elle a choisi ces artistes parmi le courant du rap dit hardcore (parmi des rappeuses, donc, « considérées comme pas gentilles »), et qu'au principe de sa sélection joue aussi un plaisir musical personnel.

Ces catégories correspondent à des modes de subjectivation politique à l'intérieur du mouvement hip-hop : trois laboratoires où se sont élaborées, dans des performances, des normes de genre, de classe et de couleur relativement inédites, où le « je » et le « nous » s'énoncent sans que l'on puisse dire immédiatement s'ils recouvrent des positions sexistes ou non, subversives ou non.

Elsa Dorlin a ainsi distingué les performeuses ( 1 ) des dragkings ( 2 ) et des féministes (auto-identifiées comme telles) ( 3 ).

 

La plus paradigmatique de la catégorie des performeuses est Lil Kim. Son premier album, Hardcore, sort en 1996, avec le morceau Queen Bitch. Le terme « bitch » se voit politisé comme l'a été « nigger » avant lui (il faut voir là une figure d'antiparastase classique : se servir du terme infamant pour le retourner, susciter fierté, et la possibilité d'une logique collective) ; ce faisant elle construit, pour E.D., une véritable « politique de la chienne ». Lil Kim se qualifie elle-même de « female king ».

Menda François qui a écrit une thèse aux USA sur, en gros, les USA / le rap / les rappeuses / le féminisme, parle d'une identité androgyne, définie comme « rhétoriquement masculine, visiblement féminine ». A mettre en relation avec la « féminité mascarade » qu'évoque Joan Rivière au sujet des femmes qui occupent de hauts postes de pouvoir, et se voient contraintes d'afficher de forts gages de féminité en retour (talons hauts, maquillage, etc.) - tenues de « jouer la fille ».

E.D. lit dans les raps de Lil Kim une performance de genre et de sexualité kaléidoscopique, cad qui n'est pas dressée contre une norme (de genre, de classe, de couleur) mais qui s'adresse tout à la fois à plusieurs référentiels. A travers cette performance quelque chose de l'ordre d'une puissance d'agir s'exprime, dans un registre déjà là : celui de la masculinité (il s'agit de performer une virilité puissante, le sexe se présente comme un discours de revendication et de puissance de soi).

 

boss.jpgDans la seconde catégorie, celle des Dragkings, Boss tient le haut du tableau (la rappeuse préférée d'E.D. ). Dans le champ français, on pourrait la comparer à Casey. Dans son album sorti en 1992, Born gangstaz, un morceau s'intitule Thelma & Louise, un autre Diary of a mad bitch. C'est un rap abrupt, très dur ; degré 0 de la lecture : on y voit une performance parfaite de la masculinité, degré 1 : une « masculinité dégenrée », cad non marquée par l'antagonisme femmes / hommes. ( ?  là j'avoue que je suis un peu larguée.)

Il faut aussi y voir une performance de classe et de race, avec un discours ultra subversif à l'égard de la société blanche. L'identité noire devient le point de vue critique sur la société actuelle. Le répertoire de l'hétérosexisme est la radicalisation d'une critique de la société bourgeoise (censée respecter l'égalité des sexes, à la Marie-Claire).

Une interview de Boss paraît dans un numéro de Wall Street Journal de 1994, dans lequel elle explique qu'elle n'est pas issue du ghetto mais de la petite classe moyenne. Suite à cette révélation elle se fait laminer, et exclure du label ; on l'accuse d'être une bourgeoise ce qui invalide son discours. Il est intéressant de constater que ce n'est pas son genre qui a été problématique dans sa carrière de rappeuse, mais bien sa classe.

 

Troisième catégorie de subjectivation et d'auto-identification, enfin : celle des féministes, parmi lesquelles Elsa Dorlin classe Yo-Yo (sa deuxième rappeuse préférée ). Yo-Yo investit peu dans la performance de soi et beaucoup plus dans les textes et le flow – manifestant une technicité hors pair, rivalisant avec les meilleurs des meilleurs. Ces rappeuses se déclarant elles-mêmes explicitement féministes mettent en œuvre un véritable travail de terrain dans les quartiers auprès des filles et des jeunes filles, pour diffuser les savoirs sur la contraception, les pousser à aller à l'école, leur apprendre à se défendre et se battre, conforter leur estime d'elles-mêmes ; elles mènent également toute une réflexion autour de la notion de « sororité ».

 

En conclusion, Dorlin évoque Frantz Fanon : dans les Damnés de la terre, il explique que ce par quoi nous avons été assujettis est aussi ce par quoi on essaie de s'émanciper ; ainsi les hommes noirs, infériorisés à travers leur émasculation et féminisation pendant l'esclavage, cherchent à reconquérir pouvoir et fierté par le biais de la virilité.

Fanon se montre très sceptique quant aux chances de réussite de cette stratégie, il rejoint en cela Audre Lordre qui écrit en 1980 « Les outils du maître ne détruiront pas la maison du maître ».

 

Voili voili.

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18 juillet 2010 7 18 /07 /juillet /2010 14:50

Cette petite présentation prenait place à la fin du colloque sur Penser la violence des femmes, le 18 juin dernier.


Elsa Dorlin annonce qu'elle s'intéresse depuis quelque temps aux représentations de la violence féminine en groupe dans les produits de la culture populaire. Elle y cherche les traces de l'émergence d'une mythologie (dans le sens que Donna Haraway donne à ce mot) féministe ou proto-féministe.

A la fin du Manifeste Cyborg, D. Haraway en appelle à la nécessité de construire des mythologies pour lutter, des mythologies qui feraient écho à nos conditions matérielles d'existence.

Dorlin inscrit son propos dans le sillage d'Audrey Lordre et de ses textes sur le rôle de la colère et de la rage : une expérience émotionnelle productive d'un imaginaire politique.


La violence féminine en groupe est presque systématiquement pathologisée, ramenée à une forme monstrueuse de féminité ; elle n'est quasiment jamais présentée sous un jour positif, pourtant ces représentations peuvent susciter en nous du désir, nous faire envie, du point de vue d'une conscience féministe. Ce désir a à voir avec notre propre puissance d'agir, ainsi qu'avec une part de misogynie présente au sein du mouvement féministe lui-même : une part de déconsidération, d'écœurement face aux normes de féminité (quelque chose de l'ordre d'une culture misogyne qui met d'emblée mal à l'aise, nous dit Dorlin).


switchblade_sisters.jpgA partir de la seconde moitié du XXe siècle apparaît un corpus de films qui mettent en scène des groupes de filles usant et jouissant de la violence. Il s'agit de films de série B brodant autour de la délinquance juvénile ; des jeunes filles s'arrogent les prérogatives de la masculinité, mais restent sous la coupe d'un groupe de garçons. Le premier de ces films, The violent years / Girl Gang, date de 1954. Dans les films d'horreur ou de zombies, les violences contre les femmes sont très souvent l'occasion de montrer des scènes de sexe qui passent d'abord pour des scènes d'horreur, et ne sont à ce titre pas censurées. Ici aussi, la violence est l'occasion de montrer du sexe, mais il s'agit d'un sexe différent, pas strictement hétéro ou virilo centré.


A la fin des années 1970 apparaît un nouveau genre de films : le « rape and revenge », du type I spit on your grave. Le film s'ouvre par une scène de viol collectif (qui est l'occasion de montrer du sexe), puis la femme violée va tuer successivement chacun de ses agresseurs. Ici la violence est individualisée et psychologisée, il n'y a plus de représentation de violences collectives. Il n'y a pas de conscience d'une injustice sociale ou d'un rapport de pouvoir.La violence individuelle est à rattacher à un traumatisme premier (viol, meurtre d'un enfant...) [Dans Kill Bill de Tarantino, l'héroïne était violente avant d'être violée, note E.D.]


En 1996 sort A gun for Jennifer, que Dorlin qualifie de film super féministe, l'occasion d'une jouissance féministe hardcore (avec de véritables scènes de tortures de personnages masculins). Dans Baise-moi ou Thelma et Louise, les femmes meurent à la fin ou se détruisent, ce qui limite la portée subversive du récit. Dans Wonderwoman la figure de la femme forte relève de l'exceptionnel et s'apparente plus à une mascarade.

Le film Switchblade sisters, qui sort en 1975, se veut une parodie du mouvement féministe et met en scène un groupe de femmes ultra violentes et conscientisées. Bien que ce soit explicitement un film anti-féministe, ces scènes peuvent être source d'une réelle jouissance – E. Dorlin nous dit s'éclater en le regardant :)

Elle clôt sa présentation en nous projetant la scène finale de Boulevard de la mort de Tarantino, pour illustrer le plaisir qu'est susceptible de déclencher une représentation de violence collective.

 

Le propos d'Elsa Dorlin, et la projection de l'extrait de Tarantino, ont éveillé pour moi pas mal de questions sur le statut de cette jouissance liée à la violence. En réalité, seule, je n'aurais peut-être pas prêté autant d'attention à ce statut problématique – parce que j'adhère assez au point de vue de Dorlin, que moi aussi je ressens ce plaisir, ça me fait rire, ça m'éclate. Ca passe donc comme un cours d'eau, cette idée-là dans ma tête. Mais il se trouve que l'amie avec laquelle j'ai assisté à ce colloque n'a pas goûté du tout ce plaisir – au contraire, cette scène l'a mise très mal à l'aise.

 

Que faire de la jouissance que l'on éprouve à voir des personnes s'en prendre plein la face, se faire démolir physiquement dans une fiction ? Quel lien avec le plaisir qu'on éprouverait peut-être en vrai, et surtout : quel statut moral lui accorder ? Est-ce que je dois lutter contre ce penchant, est-ce que je dois me rouler dedans ?...

Dans nombre de films – et de fictions plus généralement – les « méchants » se font ratatiner à la fin (depuis le loup de Grimm noyé au fond du puits, le bide gonflé de cailloux) ; on prend du plaisir à assister à ce ratatinage – certes plus ou moins euphémisé.

Pulsions bestiales à domestiquer, moyen d'éprouver indirectement sa propre puissance d'agir ?...

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15 juillet 2010 4 15 /07 /juillet /2010 14:04

Je suis allée écouter madame Elsa Dorlin en prise avec la culture populaire. (Ok, je ne venais pas écouter que ça ). Deux interventions, dans deux cadres différents, l'une sur les films de Girl gangs, l'autre sur le hip-hop. J'ai trouvé que les deux se ressemblaient pas mal, au niveau de la forme, du contenu, de l'intérêt...

 

Pour le faire court : on sent que c'est un objet d'étude tout nouveau pour elle, elle commence à peine à y mettre la patte, elle n'est pas spécialiste ; elle nous fait part du « regard-d'Elsa-Dorlin » sur ces objets, cad tout à la fois un regard d'amatrice, et un regard de chercheuse féministe (un regard d'amatrice chercheuse féministe). Elle ne prétend à aucun moment faire plus que ce qu'elle fait effectivement ; poser un cadre réflexif, donner des exemples en les organisant.

(On peut être frustré.e, si on attend une analyse pointue du film de girl gang ou du hip-hop (d'un aspect du film de girl gang ou du...) ; je ne l'ai pas été, je savais que ce n'était pas vers elle qu'il fallait se tourner pour trouver ça.)

 

Ces interventions m'ont paru stimulantes, limitées mais se donnant explicitement comme telles ; un peu brouillonnes, mais donnant des idées et plein de trucs à écouter / regarder ; pas de grief, donc.

 

Juste : son exposé sur les films de girl gang intervenait dans le cadre du colloque « Penser la violence des femmes » (dont j'ai touché un petit mot ), un colloque super passionnant, avec des présentations un peu bof mais aussi / surtout de nombreuses présentations vraiment excellentes, de chercheuses / chercheurs qui travaillaient précisément sur les thèmes qu'ils / elles abordaient là, des « spécialistes » qui nous faisaient part du cœur de leur travail. Au milieu de toutes ces analyses ou zooms sur la violence des femmes, l'intervention de Dorlin apportait un regard un peu décalé, d'un point de vue qu'on avait pas encore adopté – qui présentait (à mon sens) un réel intérêt.

Son topo sur le hip-hop en revanche prenait place dans une journée d'étude au ras-des-pâquerettes ; du coup, c'était (encore selon moi) l'intervention la plus rigoureuse et la plus intéressante du jour. Que le must de la parole scientifique émane d'une chercheuse dont ce n'est absolument pas l'objet d'étude, qui prétend juste poser des questions et effeuiller des noms de rappeuses en les classant en types - cela pose un réel problème pour moi. (Il me semble parfois qu'Elsa Dorlin pourrait parler du choux farci auvergnat ou de la pratique du snow board en short, je trouverais ça encore intéressant ; mais tout de même, dans le cadre de colloques / journées d'étude, dans les institutions qui font la recherche, les gens qui causent sont censés avoir construit un savoir, dans le temps, avec des méthodes... et pas seulement avoir un regard (quand bien même il serait affûté et informé par différents corpus scientifiques). Le regard peut être le point de départ de questionnements, de débats, d'échanges, de recherches, mais pas constituer le cœur d'une journée d'étude. Non ?)

 

J'aimerais vous résumer ici ces deux interventions d'Elsa Dorlin (dans les deux posts qui suivent).

 

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Published by Alix - dans Elsa Dorlin
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8 juillet 2010 4 08 /07 /juillet /2010 12:34

L'événement en lui-même introduit un trouble dans le genre.

Guillaume Mazeau a étudié les lettres écrites de la main de Charlotte Corday pour proposer une interprétation de son acte ; il en dégage quatre aspects. Il rappelle qu'elle n'est aucunement, comme Olympe de Gouge par exemple, une théoricienne du féminisme.

1. Charlotte Corday a été éduquée dans le culte des martyres chrétiennes, dans un couvent. L'idéal religieux du sacrifice humain et de la mort précoce, vanté à travers les figures des martyres, s'est politisé pendant la Révolution française, et pousse C. Corday, comme beaucoup de femmes de sa génération et de son rang, à vivre la politique à travers une forme de religiosité – une religiosité liée à la politique et en marge du clergé.

2. Du fait de son sexe, Charlotte Corday est tenue à la lisière de l'espace politique : elle peut participer aux réunions mais ne peut pas se battre. Le choix de la violence résulte (aussi) de ce constat d'impuissance, de ce cul-de-sac : elle doit recourir à des formes plus marginales et transgressives de lutte pour être enfin entendue.

3. Par son acte, elle entend aussi défendre l'honneur de sa famille. « J'ai choisi l'action dans la culture familiale du fer », déclarera-t-elle.

4. On peut voir dans son acte, enfin, une rébellion contre les valeurs masculines : elle défend le fait d'avoir pris la place des hommes, quand ils étaient absent ou incapables – aucun homme n'a eu le courage de faire ce qu'elle a fait.

 

Marat non plus ne correspond pas aux codes des identités sexuelles en 1793.

Il prône un modèle horizontal d'autorité, n'est pas marié, vit entouré de militantes.

Le crime est perpétué chez lui, dans un univers domestique, non politique, féminin.

 

Les circonstances de l'événement participent à ce brouillage du caractère politique de l'acte, à travers le jeu des normes de genre : c'est un crime à l'arme blanche (ce qui est rare pour une femme) ; il s'agit plus précisément d'un couteau de cuisine : on verra là le signe d'un drame domestique, un fait divers, nullement politique (G. Mazeau s'interroge : y a-t-il une arme politique pour tuer politiquement ?...) Enfin le meurtre a lieu pendant que Marat prend son bain : le bain apparaît comme le marqueur éminent de l'intime.

Ces circonstances sont pourtant le fait du hasard : C. Corday comptait tuer Marat en pleine Convention...

 

Cet assassinat sera interprété par la suite comme le symptôme d'un dérèglement des mœurs. La rumeur fait de Marat un travesti ; le thème du travestissement est un thème fréquent à cette époque qui provoque une grande peur – peur du monstre et peur de la dissimulation sont ici réunies. Les femmes deviennent suspectes en elles-mêmes ; en 1793, beaucoup d'hommes sont partis (ils sont au front ou ont émigré) ; que faire de toutes ces femmes seules ?

Le 20 juillet 1793, Olympe de Gouge est arrêtée ; c'est aussi l'année de la loi qui criminalise le travestissement d'homme en femme. Le refus des femmes violentes ne fait que s'accentuer, jusqu'à son apogée, en 1795 : on interdit même aux femmes de se regrouper pour parler. En 1793 des lois sont prises pour éjecter les femmes des armées. Les femmes violentes sont réputées "aller en dehors en leur sexe", ce sont des harpies, des "lécheuses de guillotines", des "tricoteuses".

 

Corday devient le modèle de la féminité effrayante, la contre-révolutionnaire, contre-modèle de la bonne citoyenne. On l'appelle « la fille Corday ». Elle a pris les apparences de la femme de qualité, dont on ne se méfie pas, une « hyper femme », pour frapper ; les thèmes de la femme fatale, du vampire, de l'empire féminin sont mobilisés pour la diaboliser. Elle rappelle, par le traitement dont elle est l'objet, Marie-Antoinette, qu'on condamnera en octobre 1793 non pas comme femme d'Etat mais comme mauvaise mère : elle sera en effet accusée d'inceste. Beaucoup de femmes seront traitées par la suite de « nouvelles Corday ».

 

La fin de la Révolution marque une période de moralisation de la société, qui vise à arrêter « la dérive de la terreur » et « reviriliser la société », rétablir l'ordre social et l'ordre des sexes. Cette reprise en main de la société passe par une mise sur le devant de la scène des militaires et des pères de famille.

Les violences des femmes et des masses populaires sont exagérées, et utilisées pour les exclure de l'espace public.

 

En conclusion, Guillaume Mazeau souligne que le personnage de Charlotte Corday introduit un trouble très important dans les rapports de genre, à la mesure des polémiques et des reprises variées dont elle a été l'objet par la suite.

 

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6 juillet 2010 2 06 /07 /juillet /2010 11:31

Je crois qu'il ne m'est encore jamais arrivé de causer d'histoire sur la Méduse. (Je débouche le champagne.)


Les 17 et 18 juin dernier, j'ai tenu les murs dans un colloque super palpitant, organisé par Geneviève Pruvost et Coline Cardi, intitulé « Penser la violence des femmes ». Deux jours d'interventions certes un peu nombreuses et collées-serrées, à la queue leuleu entre deux pauses café petits lu, mais franchement intéressantes. Plein de disciplines représentées : histoire, socio, psycho, littérature, cinéma...

Je m'en vais donc vous parler ici de l'une de ces passionnantes présentations : celle de Guillaume Mazeau, « la baignoire et le couteau, violence politique et construction du genre autour de l'assassinat de Marat (13 juillet 1793). Guillaume Mazeau est maître de conf en histoire contemporaine à Paris I, membre de l'Institut d'histoire de la révolution française. Et il est grassement agréable à écouter quand il raconte des histoires.

 

En résumant mes notes ici, je me rends compte que le résultat est assez brouillon. Ce caractère fouillis ne doit nullement être imputé à G.M. - je pense que c'est l'effet mille-feuilles d'une présentation orale rapide, passé par le moulinet de mon petit poignet grattant. J'espère juste que mon « résumé » fournira quelques idées-questions pour attiser la curiosité de quelques-un.e.s.... qui iront chercher plus avant dans les publications de Mazeau.

 

david maratCet assassinat, explique G. Mazeau, a un intérêt parce qu'il est devenu emblématique : c'est l'événement le plus représenté de la révolution française, avant même la prise de la Bastille. Le tableau de David, réalisé seulement trois mois après le meurtre, a à la fois montré et dissimulé cet événement – l'assassinat est symbolisé et effacé tout à la fois par une image.

 

David est le premier à faire disparaître l'assassin : il efface la femme. C'est lui qui a gagné, puisque pour tout le XIXe siècle Charlotte Corday est effacée de l'histoire officielle. On peut lire cet effacement comme une volonté de dépolitiser l'action politique féminine.

La représentation de Marat rappelle celles d'un Saint-Sébastien, et renvoie ainsi au culte des martyrs de la République.

 

Envisager ce fait historique au prisme du genre se révèle tout à fait heuristique. D'une part l'événement en lui-même, par les personnages qu'il met aux prises et par son contexte, présente des transgressions des normes de genre. D'autre part les stratégies de dépolitisation de cet assassinat qui ont été mises en œuvre ont à voir avec les normes de genre.

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1 juillet 2010 4 01 /07 /juillet /2010 10:57

Le discours que les femmes policières tiennent sur leur situation n'est pas du tout misérabiliste, G.Pruvost le qualifie même d'enchanté. Elle note cependant qu'elle n'a rencontré que des femmes en service, et aucune retraitée : les langues se délient plus facilement quand on n'est plus dans l'institution et sous le regard des autres ; on peut ainsi penser que le caractère enchanté des paroles recueillies est renforcé par les conditions de l'enquête.

 

Cinq éléments reviennent fréquemment pour construire le portrait d'une policière heureuse :

1. La rareté assure de la valeur : être l'unique femme d'un service, l'exception, c'est en être en quelque sorte la mascotte.

2. Du fait de la règle de la dissémination (les femmes sont réparties dans tous les grades), l'accès aux postes de commandement est facilité, leurs situations ne sont pas bloquées (le taux de réussite aux concours internes est relativement élevé pour elles).

3. Elles se vivent toujours comme des pionnières, sont toujours dans une position de conquête.

4. Elles font figures de stars, de bêtes curieuses pour les médias, il n'est pas rare qu'elles aient des interviews dans les journaux locaux.

5. Enfin, elles bénéficient le plus souvent d'un fort soutien familial (environ 60% d'entre elles sont filles ou (et) femmes de policiers).

 

Dans leurs récits, les femmes policières que Geneviève Pruvost a rencontrées mettent en avant leur caractère pour « se forger un destin » : « je suis faite pour... » Elle racontent en outre la misogynie et le sexisme auxquels elles ont dû faire face sur un mode héroïque, les mettant en scène comme un élément de professionnalisation, une « mise à l'épreuve », qui leur permet de s'affirmer. La misogynie qu'elles ont réussi à retourner devient ainsi un topos des récits. Elles ne se présentent jamais en victimes.

 

L'institution policière fonctionne de façon très corporatiste et intégratrice, la frontière entre le dedans et le dehors est très marquée (Geneviève Pruvost note ce qu'elle appelle une « grande capacité d'absorption à la culture professionnelle »). Un autre topos des discours recueillis consiste à affirmer que « femmes et hommes c'est pareil » : « on est tous flics ».

Une fracture très importante, au-delà du sexe, est celle qui sépare les jeunes des anciens.

 

Le tabou du commandement est moins fort que celui de la violence physique féminine : l'accès aux postes de commandement n'est finalement pas un problème pour les femmes (elles sont partout dans la police), mais elles sont réputées « fragiles », et sur le terrain doivent être « entourées ».

 

Chez les hommes comme chez les femmes policières, on constate une forte corrélation entre la classe sociale d'origine et le grade. L'âge des agents importe beaucoup dans la façon dont ils sont considérés : plus on a d'expérience, plus on acquiert de respectabilité. Une autre ligne de partage assez forte est liée aux valeurs politiques revendiquées : ceux qui en appellent à une « police de gauche » sont minoritaires. Les femmes partagent les mêmes valeurs que les hommes policiers et ne sont pas du tout plus maternantes, ou dans des rôles d' « assistantes sociales » ; c'est bien davantage l'âge qui joue dans dans le positionnement politique : les plus âgés ont tendance à privilégier une « police à la papa ».

 

On change très souvent de poste dans la police. C'est aussi une façon de pacifier les relations sociales et d'éteindre les conflits : dès qu'un problème sérieux se pose, on fait jouer la mobilité horizontale. De ce fait, les cas de discriminations ne sont presque jamais portés devant les tribunaux, mais sont rapidement étouffés.

 

policiere.jpg

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28 juin 2010 1 28 /06 /juin /2010 10:52

De la journée d'étude sur « le fait minoritaire » à laquelle j'ai assisté fin mars, je n'ai finalement rapporté ici que la présentation de Christelle Avril (première partie, deuxième partie, troisième partie).

J'opère un petit retour dans mon passé pour vous résumer l'intervention de Geneviève Pruvost : « une minorité programmée pour le rester : les femmes dans la police ».

 

G. Pruvost a réalisé sa thèse sur ce sujet ; son terrain a consisté pour une partie en observation ethnographique, pour l'autre partie en entretiens qui ont pris la forme de récits de vie (des récits qui résonnaient souvent comme de véritables argumentaires voire des plaidoyers, souligne-t-elle).

Dans la police, en France, l'égalité entre les hommes et les femmes est un droit qu'il a fallu conquérir, au terme d'une bataille juridique (contrairement à d'autres espaces où l'égalité officielle est déjà là, et où l'on doit gagner l'égalité dans les faits).

Une autre spécificité de ce terrain est lié au fait que le statut de minorité y est revendiqué. Une minorité qui est d'abord simplement numérique, mais qui peut aussi se comprendre comme une condition d'exception (de minoritaire on glisse à exceptionnel, puis héroïque).

Dans le même temps, cependant, cette situation de minorité est déniée par les acteurs et actrices.


genevieve-pruvost.jpgGeneviève Pruvost évoque tout d'abord la situation de minorité numérique.

En 1968 le concours d'inspecteur de police est ouvert pour la première fois aux femmes, puis, dans les années 1970, celui de commissaire et de gardien de la paix. Ces ouvertures s'accompagnent de la mise en place de quotas : 1% de femmes en plus peuvent être intégrées tous les deux ans. Cette augmentation très progressive s'appuie sur un discours construit : il s'agit d'éviter que les policiers ne se sentent « envahis », et de les pousser à « changer progressivement leurs mœurs ». Aujourd'hui la proportion de femmes dans la police est de 18% environ, ce qui semble acceptable pour la majorité du corps policier car il n'y a plus de contestation syndicale sur ce sujet.

En 1992, ces quotas sont abolis car reconnus anticonstitutionnels par la Cour européenne. Des quotas (à peine) officieux sont alors mis en place, qui concernent la taille et la masse corporelle, ainsi que les barèmes des épreuves sportives aux concours (ces barèmes sont nationaux pour les femmes, régionaux pour les hommes). (GP souligne la grande inventivité ministérielle en la matière.)


Les femmes doivent être des acteurs stratèges pour parvenir à entrer dans la police, et mobiliser à la fois la ruse, et l'endurance, la pugnacité (avec en particulier un gros travail de préparation au concours).

Elles sont dans l'ensemble contre les quotas officieux avant leur entrée dans la police, mais se prononcent en leur faveur une fois qu'elles sont « dedans » (car, d'une part, elles ont tendance à adopter l'idéologie de l'institution dont elles font désormais partie, d'autre part ces quotas les mettent dans une position d'élite).


Cette entrée des femmes dans la police ne doit pas perturber l'ordre des sexes : elles doivent donc rester minoritaires. La règle de la dissémination, associée aux quotas officieux, permet de maintenir cette situation de minorité : les femmes sont distribuées dans tous les espaces policiers de façon minoritaire, et ne sont jamais regroupées (contrairement à ce qui se passe dans l'armée par exemple). Elles sont dans tous les secteurs, dans toutes les brigades (le seul bastion où elles peuvent très difficilement accéder est celui des CRS, où elles ne peuvent occuper que les postes de commandement).


Du fait de cette règle de dissémination, elles sont isolées, mais ne s'en plaignent pas ; elles ne veulent surtout pas s'affilier au clan des « bonnes femmes » : les secrétaires, administratives et autres femmes des bureaux, et veillent ainsi à affirmer leur préférence à travailler avec des hommes. Le phénomène de l'entre-femmes est même décrit comme une faute professionnelle. Ce rejet d'une solidarité féminine trop ostensible joue y compris en cas de discrimination sexiste.


Dans leurs discours, les femmes policières que G. Pruvost a interviewées mélangent dans une même continuité des éléments différentialistes (« les femmes sont faites pour... ») et individualistes, universalistes (« ce n'est pas une question de sexe mais de compétence ») ; elles passent insensiblement d'un cadre d'interprétation à un autre.

 

Suite et fin dans le post n°2 :)

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Présentation

Où êtes-vous ?

Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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