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25 juin 2010 5 25 /06 /juin /2010 11:26

Je n'aime pas ce texte, mais je ne voudrais pas pour autant disqualifier Nacira Guénif-Souilamas (aux yeux de mes quatre lecteurs ;p).

 

nacira-copie-1D'autant qu'à partir de la page 81 du bouquin, c'est vachement mieux (donc presque tout le dernier tiers de son article, finalement, est d'une bien meilleure qualité...).

Puis certainement que des idées fortes et importantes sont formulées – c'est d'autant plus dommage qu'on ait à les chercher emmêlées empêtrées sous un fouillis d'autres choses.

 

Pour vous faire une meilleure idée de son travail, vous pouvez aller lire ici l'un de ses articles en texte intégral.

Sylvie Tissot propose ici un compte-rendu beaucoup plus affable du livre que je descends (reste qu'elle parle essentiellement de la partie de Macé).

 

Enfin, j'ai tenu quelques minutes entre mes mains son second ouvrage, « Des beurettes », paru en 2003 chez Hachette Pluriel (oui je sais, quelques minutes....) - et ce que j'en ai parcouru m'a fait le meilleur effet (j'ai eu entre autre le temps de lire en entier l'introduction, que j'ai trouvée de grande qualité).

Pour un large extrait du premier, paru en 2000, qui a reçu le prix Le Monde de la recherche universitaire... voir ici.

On pourrait peut-être dire, finalement, que les sociologues produisent de bien meilleurs textes quand ils parlent de leurs sujets, qu'ils connaissent pour les avoir étudiés, avec un travail de terrain, des méthodes d'enquêtes, bref... quand ils font de la sociologie (et pas des billets d'humeur).

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21 juin 2010 1 21 /06 /juin /2010 09:27

Je continue à vous parler du livre d'Eric Macé et Nacira Guénif-Souilamas paru en 2004, « Les féministes et le garçon arabe », ce que j'ai commencé à faire ici, et plus particulièrement du texte de Nacira GS, ce que j'ai entrepris .


J'écrivais dans mon précédent post qu'on ne savait pas de qui elle parlait, des « jeunes de banlieue » ou du « garçon arabe ». Mais c'est encore plus profond que cela.

Page 62 elle écrit : « Il […] s'agit […] ici […] de comprendre la genèse sociale d'une figure ». Cette phrase fait écho à ce qu'on peut lire dans l'introduction : « Que ce soit […] sous la forme d'une racaille incivilisable laissant libre cours à ses pulsions machistes et ethniques, ou sous la forme encore plus pernicieuse d'un néocommunautarisme islamique, le « garçon arabe » est construit comme un corps triplement étranger à la modernité […] » (p.11). Il est question ici de « figure », le garçon arabe est habillé de guillemets, et l'on cherche à comprendre la façon dont il est construit, non en tant qu'être réel mais en tant que figure, construction symbolique, image, repoussoir imaginaire. (NGS cite d'ailleurs en note deux articles écrits par Angelina Peralva et Eric Macé, qui traitent du « traitement médiatique des violences accordées de plus en plus à l'arabe-pluriel » (p.106 note 74) : on est bien du côté de la construction.)


La confusion et le trouble viennent du fait qu'ensuite, dans le fil du texte de Nacira Guénif-Souilamas, on perd de vue cette idée de « figure », de construction de l'imaginaire collectif, quand l'auteure semble parler ou vouloir parler des personnes, des véritables êtres de chair, et expliquer pourquoi ils sont (de fait) ainsi.

Les deux registres se mélangent : le registre de la réalité (que se passe-t-il vraiment pour eux, comment, et pourquoi ?), et le registre du stigmate, de la figure, de la construction imaginaire ; ce flou rend l'argumentation très confuse, et produit en outre ce trouble que j'évoquais dans mon précédent post : si l'on flirte en permanence entre discours de la réalité et discours du stigmate, l'insulte n'est jamais loin.


NGS emploie des expressions qui me hérissent littéralement le poil – pas possible pour moi d'entendre une chercheuse désigner ainsi les protagonistes de son terrain : « les p'tits gars des quartiers » (pp. 70, 72), « les p'tits Arabes » (p.71), « les p'tits gars des banlieues » (p.74)... Cela révèle un rapport de condescendance, presque de mépris, que je trouve intolérable. (Elle les prend vraiment pour des cons.)


C'est un principe éthique, déontologique, et aussi, finalement, épistémologique fondamental, non, de reconnaître et prendre en compte les acteurs sociaux (qu'en tant que sociologue on « étudie ») comme des sujets à part entière ? Les respecter comme sujets ? Le travail consiste à décrire, rendre compte, objectiver, comprendre, expliquer – et pas... prendre pour des cons ;p


Dans la droite ligne de ces expressions condescendantes, je relève une façon de décrire en détails la gestuelle de ces personnes qui s'apparente à de l'ethnologie dans son sens ancien et péjoratif – elle observe les « p'tits gars des quartiers » comme on observait dans le temps les sauvages, comme on observerait de petits animaux en liberté. Codes, rituels et mœurs décrits sur un mode exclusivement négatif, avec, même, un incroyable mépris : « les contacts limités aux mains, à une gestuelle hybride, espace d'inventivité trop méconnu, ou à la stricte nécessité de l'affrontement, du jeu sportif, le crachat […], ressource inépuisable d'adolescents en quête de mise en scène, figuration sublimée de l'éjaculation, le rapport amoureux et l'estime de soi détruits lors de l'entrée par effraction dans le corps de la femme convoitée » (pp.74-75) (Grand délire sur la fin – le crachat rapporté à l'éjaculation, et ce sous-entendu ( ? ) tous ces « p'tits gars » dont elle parle seraient des violeurs ???)


C'est quoi cette façon d'envisager des sujets sociaux, de la part d'une sociologue ??

J'ajouterai ici qu'elle les appréhende comme totalement dénués de ressources, d'intelligence propre, de capacité à inventer ; comme des corps vides écrasés par leur domination, uniquement définis par un rapport négatif à (leur « passé », leur avenir, leurs émotions, les autres, etc.) Elle l'écrit d'ailleurs clairement page 74 : « ils sont avant tout dominés et aliénés ». « Aliénés », oui, elle semble le croire, et même évidés, écervelés, pantins creux, coquilles vides.

Cette façon d'envisager la personne me paraît tout à fait surprenant de la part d'une féministe. Et plus encore d'une féministe s'étant positionnée contre la loi sur le voile, familière donc de la problématique de la soit-disant aliénation qui autorise à ce qu'on parle et décide à la place de.

Les sujets même dominés restent toujours des sujets, ils ne disparaissent pas sous le poids du pouvoir – plus ou moins conscients et émancipés mais jamais totalement mystifiés, écrasés, évidés.

Elle écrit d'ailleurs quelques lignes qui vont dans ce sens, page 75 : « comme pour les filles voilées, tout le monde parle à la place des garçons arabes » - n'est-ce pas là ce qu'elle fait elle aussi, et de la façon la plus violente ?


Elle se réfère à des modèles tout à fait normatifs de la sexualité (en en ignorant, apparemment, la portée normative – faisant comme si ça allait de soi pour tout le monde) : « Sauraient-ils, comme l'amant de lady Chatterley, parler à leur sexe comme au complice de tous les plaisirs retrouvés et comme l'objet de leur libération […] ? » (p.76) (Je n'ai aucune envie pour ma part de « parler à [mon] sexe (?!) « comme au complice de tous les plaisirs retrouvés »... ?!)

Cette phrase (et ce qui l'entoure) me laisse un profond malaise. Encore une fois, on n'est pas du côté de la construction imaginaire (expliquer comment le genre comme rapport de pouvoir construit le « garçon arabe » comme un corps déviant, dangereux, étranger, à travers des références à la sexualité – les garçons arabes entre impuissance et bestialité, la littérature sur le genre et la race, sur le racisme travaillé par les normes de genre (Elsa Dorlin mon amie...) pourrait éclairer à merveille ce processus). Mais non, ce n'est pas cela que fait ici Nacira Guénif-Souilamas. Elle se place du côté de la réalité, et nous explique pourquoi, pour de vrai, les garçons arabes ne savent pas faire comme l'amant de lady Chatterley.


Elle emploie des phrases-à-la-con, du genre : « L'absence de souci de soi procède avant tout d'une propension à perdre l'autre de vue et une impossibilité de se retrouver, en soi comme face à soi. » (p.76) (Et réciproquement.)


Une phrase, page 80, cumule toutes les épines qui me dérangent sacrément dans le texte de NGS (euphémisme) : « Recouvrer la mémoire, la mémoire de son corps, lutter contre l'amnésie comme on lutte contre un sommeil qui pourrait devenir de plomb, rendrait sans doute aux fils d'immigrants arabes en France la part maudite qui leur manque, comme un membre amputé qui fait mal : leur part féminine, qu'ils ne cessent de scruter dans un face-à-face âpre et solitaire avec les sœurs qu'ils ne connaissent pas et les femmes qu'ils désirent ; leur part masculine pacifiée, qu'ils ne cessent de peser et soupeser dans un colloque misérable avec leurs copains, concurrents, complices. »


1. « recouvrer la mémoire » : ces hommes vivent en France, ils doivent être compris au sein de la société française ; certes, l'histoire peut apporter un éclairage utile – l'histoire de la France, mais aussi du Maghreb dans ses relations avec la France, mais franchement, la poésie anté-islamique n'a rien à voir avec le schmilblick (pas plus, remarque, qu'on ne comprend la jeunesse algérienne d'aujourd'hui au prisme de l'art islamique de l'enluminure...) L'histoire des « mœurs arabo-musulmanes » n'est pas leur mémoire, ils n'ont pas à la « recouvrer ».

2. « la mémoire de son corps » - une expression peut-être assez révélatrice... Comme ça la mémoire serait inscrite « dans le corps » ? Ca expliquerait pourquoi le garçon arabe devrait être renvoyé à l'histoire de ses « ancêtres » (p.72).

3. « la part […] qui leur manque […] comme un membre amputé » : on retrouve cette idée exprimée page 74, « coupés d'un passé »... Il ne leur « manque » rien du tout, ils sont entiers, complets, comme sujets socialisés pleinement dans une société et un milieu donné... C'est une idée qui revient fréquemment, quand on parle de personnes « métisses » ou « issues de l'immigration » ou « à double culture ».... Certaines de ces personnes ont effectivement des attaches affectives, des connaissances (linguistiques en particulier), etc. liées à deux pays / régions ; mais d'autres non – et on veut souvent faire de ces dernières des personnes « à demi », « amputées », à qui il « manque » une moitié... (Personne n'est à moitié.)

4. Une conception plutôt essentialiste du « féminin » et du « masculin ».

5. Des généralisations outrancières (l'usage du « ils » supra-général, l'énoncé tranchant « les sœurs qu'ils ne connaissent pas »...)

La condescendance, le regard supérieur, marqué par l'usage d'un vocabulaire familier (ce n'est plus les « p'tits gars des quartiers », mais leurs « copains »), et surtout le jugement méprisant : un colloque « misérable ».

 

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17 juin 2010 4 17 /06 /juin /2010 22:32

Etant donnée la position qu'elle occupe, dans le champ médiatique, dans la sphère féministe aussi, ça m'escagace de critiquer Nacira Guéni-Souilamas. Pourtant... je n'aime vraiment pas son article, et j'ai envie d'expliquer pourquoi.

Un article d'une quarantaine de pages qui vient après celui d'Eric Macé, et qu'elle a intitulé « De nouveaux ennemis intimes : le garçon arabe et la fille beurette ».

 

Je vais lister ici ce qui me chagrine.

 

Nacira Guénif-Souilamas est sociologue (chercheuse au Cadis, laboratoire de sociologie de l'Ecole des hautes études en sciences sociales, et maîtresse de conférences en socio à Paris-XIII) – pourtant son article s'apparente à un essai – ses idées ne prennent appui sur aucun terrain – aucune observation, aucun entretien, aucune donnée quantitative non plus... bref on cherche le réel dans tout ça...

D'autant que... les généralisations et affirmations à l'emporte-pièce fleurissent dans tout l'article, comme le muguet au printemps...

 

Usant d'un ton polémique, jouant d'ironie, maniant le style indirect libre, elle entretient à terme un sentiment de flou désagréable quant à qui parle : elle reprend les propos, les expressions, ou bien grossit le trait des perceptions des autres, culturalistes, racistes, mais son texte est si touffu qu'au final – de mon point de vue en tout cas – on ne sait plus très bien si ces expressions (très dérangeantes) sont les siennes ou celles des racistes. Cette ambiguïté me met mal à l'aise. Je m'arrête sur certaines phrases, écarquille les yeux, reviens en arrière, ah non j'ai mal compris... mais à force... c'est bien confus.

 

Petit exemple : « Le virilisme, expression outrancière d'une masculinité contenue dans ses strictes limites sexuelles, offre en effet l'avantage d'illustrer la proximité idéologique déjà soulignée par Foucault entre perversion et délinquance, ce que, de notoriété publique, les Arabes des cités pratiquent équitablement. [Là, on peut penser que NGS met une distance entre elle et ces propos, qu'elle relaie - qui font la pâte des préjugés culturalistes... ?...] Ces cumulards de la déviance sont donc doublement répréhensibles au regard de règles de la civilité, indexées sur celles de la correction sexuelle. Une désapprobation confortée par la promotion tardive dans nos sociétés d'une rhétorique de la tolérance sexuelle fondée sur le respect et le consentement, toutes choses apparemment étrangères aux mœurs des jeunes Arabes des quartiers. [Alors là, y a-t-il distance ?...] Ils entretiennent l'équivoque en étant plus vrais que nature dans leur mépris pour les femmes et les homosexuels. [On dirait que non.] » (pp.74-75)

 

Elle semble penser qu'en dehors des « quartiers » et des élites politiques, deux pôles de survivance du machisme, notre société n'a plus rien à voir avec la domination masculine - à peu de chose près, tout le monde est féministe... L'homophobie n'existe pas, à part chez les pauvres et les hommes politiques, la violence contre les femmes n'existe pas, les normes de genre sont pipi de chat...

 

« Nous vivons à l'heure de frontières poreuses entre les sexes, à l'époque d'une atténuation des différences sociales entre les sexes [...] » (p.63)

« Là où le coming out autorise, voire préconise l'expression singulière de sa sexualité, tant qu'elle sait rester policée et respecte les usages de la bienséance […] » (p.71)

« Interdits de séjour dans les espaces apaisés de la reconnaissance asexuée, de la promotion de la mixité où, à l'inverse des quartiers, il n'est pas de bon ton de proférer des insultes homophobes [...] » (p.71)

« Si la confusion des genres se joue de tous les tabous dans les cercles cosmopolites » (pp.77-78)

 

Gros gros problème, dans la définition même de son objet (et / ou de son sujet) : de qui parle-t-elle exactement ?... (bouillie...) Parle-t-elle des hommes jeunes des classes populaires habitant dans les banlieues pauvres des grandes villes, dont une grande partie est issue de l'immigration post-coloniale, ou parle-t-elle seulement des hommes jeunes « arabes » ie issus de l'immigration en provenance des pays du Maghreb ? Parle-t-elle des « jeunes de banlieue », ou parle-t-elle du « garçon arabe » ?

C'est tantôt l'un, tantôt l'autre, elle semble faire comme si c'était une seule et même chose, à coups de petits rajouts de phrases, de parenthèses, d'incises - seulement non, faut savoir de quoi on parle...

 

« Dans ce contexte, les garçons arabes – et leurs acolytes, Noirs et « petits Blancs » des milieux populaires » (p.63). A quoi sert tout ce développement sur l'histoire du monde arabe et islamique, l'histoire de l'immigration maghrébine, si le propos doit concerner aussi les « Noirs et « petits Blancs » » ?... (J'avais déjà de gros doutes – non, d'accord, pas des doutes, des certitudes... - sur l'intérêt de convoquer ça pour expliquer le comportement de jeunes hommes issus de l'immigration maghrébine, alors s'il s'agit aussi de comprendre les autres avec ces outils, alors là...)

 

Là où ça part carrément en sucette, pour moi, c'est à partir de la page 65, quand elle tente d'expliquer le « garçon arabe » par « son » ( ???? ) passé, « son » ( ??????) histoire, en nous passant en revue « les mœurs arabo-musulmanes » (p.65), la « généalogie méditerranéenne » (p.66), « les Mille et une Nuits » (p.67)... en remontant carrément à l'époque anté-islamique et à « la poésie galante déclamée par des hommes lors de joutes oratoires » (p.66) !!!

Les jeunes hommes français et vivant en France dont elle parle seraient, d'après elle, « coupés d'un passé riche et complexe » (p.74) – et même, « ils trahissent leur passé » (p.75). N'est-ce pas une façon de les essentialiser, en les renvoyant à leurs « origines », leurs « racines » (supposées) ? Et quel potentiel explicatif peut avoir ce soit-disant « passé » (inscrit dans quoi ? Leurs gènes, leur sang ? La poésie galante anté-islamique, ouais... et le rapport avec eux ?? ils sont arabes pareils ??)

 

Je continue à m'escagacer tout bientôt dans le prochain post qui trépigne...

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14 juin 2010 1 14 /06 /juin /2010 18:49

Emprunté l'un des bouquins un peu connu et médiatisé de Nacira Guénif-Souilamas, auteure que je n'avais jusqu'alors jamais lue, mais pour laquelle j'avais le plus grand respect et bon-feeling-a-priori-positif : « Les féministes et le garçon arabe », coécrit avec Eric Macé (Editions de l'Aube, 2004).

Pas ce à quoi je m'attendais. Surprise, déstabilisation, et, je dois dire, déception, aussi.

 

naciraD'abord, un constat : ce livre n'est pas écrit à deux mains, mais consiste en la simple juxtaposition de deux articles, l'un écrit par Eric Macé (tout seul), l'autre par Nacira Guénif-Souilamas (toute seule) ; seule l'introduction semble belle et bien écrite à vingts doigts. Deux articles que les deux gus avaient déjà publiés auparavant, en 2002 et 2003, dans Cosmopolitiques, et qu'ils collent ici l'un devant l'autre, en y ajoutant une petite intro version salade composée. Bon, pourquoi pas après tout.

Mais ce qui me fait un peu bizarre, avec ça, c'est que le titre du livre est finalement à l'image de cette juxtaposition : « Les féministes et le garçon arabe » - on s'attendrait à ce que l'on traite ici des relations (complexes, mouvantes, problématiques, sous plein d'angles d'approche...) entre les deux.

Mais c'est comme si Eric Macé avait pris le premier bout, « les féministes » (puisque dans son article, assez bon au demeurant, il n'est pour ainsi dire presque jamais question du « garçon arabe »), et Nacira Guénif l'autre bout – en faisant des circonvolutions autour du « garçon arabe », sans jamais vraiment aborder de front la question des LIENS entre ces deux constructions sociales / médiatiques / symboliques / culturelles – ou tout ce qu'on voudra. Pour le moins déstabilisant.

Tromperie sur ma marchandise !!

 

Qu'ils aient voulu publier ensemble, parce qu'ils sont sur la même longueur d'ondes, oui oui ; qu'il y ait là aussi un aspect stratégique – oui ; que le bouquin ait plutôt bien marché, ça me semble une bonne chose – mais mince, ils auraient pu tout de même un peu mieux creuser et collaborer et articuler, et... penser, non ?

 

L'article écrit par Eric Macé s'intitule « l'antisexisme est un postféminisme ou comment défendre l'individu contre les assignations de sexe » ; il fait une trentaine de pages. Je le trouve bien écrit, clair, synthétique – c'est un bon petit texte sympatoche, même si, me dit Acolyte spécialiste de ça, côté histoire, il est un peu léger et approximatif (histoire des mouvements féministes)... Ce qui me chagrine un peu, c'est que ce texte ne traite pas du garçon arabe, de l'islam imaginaire, du racisme, des constructions médiatiques, etc. - enfin, ça ne traite pas du titre du livre...!

 

L'article de Nacira Guénif-Souilamas est un vrai trou d'énigme pour moi.

Premier choc : le style. Lourd, chargé, alambiqué. Bourré de métaphores et de périphrases.

Deuxième choc : le terrain sur lequel elle se situe, le type d'arguments et de références qu'elle mobilise – de... l'imaginaire. Des racines. Bien loin de l'analyse locale.

 

J'en cause dans un tout prochain post...

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6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 16:24

Je continue ici le récit de ma lecture de l'article de Chandra Talpade Mohanty, « Sous le regard de l'Occident », entamé ici puis .

 

Une chose m'a frappée, et au départ gênée, dans ce texte : Mohanty semble zapper entre une idée et son contraire, donnant l'impression de se contredire.

D'un côté, elle critique les analyses qui mettent toutes les femmes dans le même panier, sans distinction – donc aussi les femmes « occidentales » et les femmes « du Tiers-Monde » - hop tout le monde dans le même moule et dans le même sujet de phrase : elle dénonce un « mode d'analyse féministe qui homogénéise et systématise les expériences de groupes de femmes différents » (p.176).

Et d'un autre côté, elle s'en prend aux textes qui construisent la figure des femmes du Tiers-Monde comme différentes.

 

Je me demandais alors - « les féministes qu'elle critique les pensent ensemble ou pas ensemble, alors, ces femmes ??!? »

Confusion.

 

J'avais bien tout de même une petite idée de la réponse.

 

1. Mohanty appelle de ses voeux, il me semble, un regard démultiplié, précis, local, ancré dans le terrain – elle veut qu'on pense ni en terme de « monisme » (l'unité des femmes, l'homogénéité du groupe ou de la classe des femmes, « toujours-déjà constitué »), ni en termes dichotomiques (nous contre elles, ego et alter...), mais bien en termes de « multiplicité » - ni un ni deux mais plusieurs – une myriade.

 

2. Elle veut qu'on prenne en compte de vraies différences, et pas les / la différence postulée a priori (aussi a priori que la Différence des sexes…)

 

3. Je cherchais du côté de ce concept qu'elle avance : « l'universalisme ethnocentrique » (p.175). Une expression oxymorique. Qui traduit peut-être l'attitude fondamentalement contradictoire et non tenable de ces féministes qu'elle critique, qui se revendiquent de l'universalisme (monisme) tout en conservant comme paradigme l'Occident. Un faux universalisme.

 

4. Peut-être aussi gagne-t-on à creuser du côté de l'idée du « singulier » - dans la trilogie universel / particulier / singulier. La femme-du-Tiers-Monde (comme tout minoritaire) serait rejetée hors de l'universel, enfermée dans le particulier (dans son particularisme), mais n'aurait jamais accès au singulier. Je m'explique un peu : )

Le majoritaire (l'homme, le Blanc, le bourgeois, l'hétérosexuel, l'Occidental, etc.) a accès / droit à la fois à l'universel et au singulier. Il est à la fois le général (il n'est pas marqué, il est la personne abstraite, détachée de toute détermination cloisonnante, de toute limitation liée à son être – le Blanc n'est pas une couleur...), et l'éminemment personnel : il est tout à fait singulier, une vraie personne complète et complexe. Le minoritaire lui est entièrement défini par son appartenance à un groupe ; en tant que tel, il est à la fois coupé de l'universel (il n'est pas l'homme en soi puisqu'il est noir, c'est une particularité), et fondu dans son groupe – tous les membres de ce groupe se ressemblent voire sont interchangeables.

Le texte de Mohanty sur « la femme du Tiers-Monde » pourrait être compris à la lumière de ce passage de Colette Guillaumin, dans son essai sur « L'idéologie raciste » :

« Ceux qui sont « mis à part » se trouvent dans une situation particulière : s'ils sont admis dans l'humanité abstraite, ils sont aussi ceux qui n'ont aucune individualité. Ils ne sont individuellement que groupe ou fragment de groupe, leur réalité sociologique n'atteint pas au statut individuel qui, au contraire, définit le staut des membres du groupe dominant. [note : « situation sociologique qui a amené comme Malcolm X un certain nombre de nègres américains à prendre le patronyme de « X », revendication du non-nommé, du non-individu, de celui qui est en même temps absence personnelle et généralité absolue. Mais aussi certains juifs changent de nom pour être lus comme individus et non comme morceau de la judéité. Et les femmes abandonnent leur « nom de jeune fille » pour un « nom » en se mariant, entérinant ainsi la fragilité de leur statut individuel. »] Lorsqu'il appartient à un groupe minoritaire, ce n'est pas en tant qu'individu que l'acteur social est perçu mais en tant que fragment et signe de la réalité de groupe. » (pp.105-106)

 

5. Dernière petite clé pour tenter de démêler l'écheveau mohantyen – en ce qui concerne en tout cas la question de « l'universalisme ethnocentrique ». Elle semble nous présenter une petite recette pour cuisinière féministe occidentale : universalisme, monisme, + ensuite, par dessus, la différence (dichotomique, paf on découpe un bout de l'universel) du Tiers-Monde...

« Dans un grand saladier, verser le monisme universel. »

Alors là, il s'agit de considérer « les femmes », et « les hommes », sur un mode super général pas subtil, comme des groupes « homogènes et toujours-déjà constitués », (comme elle dit), comme des « classes » (ce qu'elle conteste), avec un concept de « patriarcat » super lourd qui écrase toute subtilité sur son passage, bourrin, quoi, la féministe occidentale.

« Le coeur du problème réside dans ce postulat de base, très courant dans le féminisme libéral et radical occidental, selon lequel les femmes formeraient un groupe ou une catégorie homogène : « les opprimées ». » (.174)

 

« Touiller avec une grande fourchette. Ajouter ensuite en petits flocons la Différence du Tiers-Monde (en vente dans tous les bons magasins féministes occidentaux...) »

« Lorsque les femmes sont situées dans des structures définies comme « sous-développées » ou « en voie de développement », une image de « la femme moyenne du Tiers-Monde » est alors produite implicitement. « La femme opprimée » (sous-entendu, occidentale) devient alors « la femme opprimée du Tiers-Monde ». Si la catégorie « la femme opprimée » résulte de la prise en compte de la différence de genre à l'exclusion de toute autre différence, la catégorie « la femme opprimée du Tiers-Monde » a cet autre attribut : « la différence du Tiers-Monde ! » » (p.175)

Résultat : un bon gros truc pourri qui aide à rien penser, et qui produit des effets politiques désastreux : impérialisme, désunion des féministes : « C’est parce que je participe activement aux débats actuels de la théorie féministe, et qu’il est urgent, politiquement, de former des coalitions stratégiques en dépassant les barrières de classe, de race et de nationalité, que ces textes me posent problème. » (p.150)
(un vrai bordel, ce post. Toutes mes confuses – j'ai fait tomber mes vermicelles de pensée, elles se sont toutes éparpillées.)
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Published by Alix - dans Féminisme
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6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 15:11

"Mais non ma chérie, ça c'est un livre pour les bébés... Vas en chercher un autre. (...) Ah non, ça c'est un livre pour les garçons regarde ! C'est pas un livre pour les petites filles tu vois bien... Allez, vas en chercher un autre."

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Published by Alix - dans Sexe-genre
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26 mai 2010 3 26 /05 /mai /2010 21:48

En réalité, les premières pages de l'article de Mohanty ne m'ont nullement perturbée ; bien au contraire, je n'y trouvais que des idées auxquelles je pouvais adhérer de toute ma colle, et qui me semblaient magistralement formulées. J'étais d'accord, je la suivais.

 

Bien sûr, l'articulation entre la race et la classe, entre l'anti-racisme et le féminisme, l'inscription du féminisme dans la pensée post-coloniale, ça me parle ! Les rencontres entre le féminisme et le racisme, entre le féminisme et l'impérialisme, entre le féminisme et le racisme de classe, je connais ; le solipsisme blanc, le féminisme bourgeois, les donneuses de leçons, les unes de Marie-Claire sur les pauvres aliénées voilées, tout ce fleuve de productions « féministes » qui construisent et entretiennent le rapport de domination de classe, de race, du Nord sur le Sud... ce n'est pas comme si ça me tombait du ciel, dans un vaisseau spatial piloté par Chandra Mohanty...

 

Pour le dire autrement, si je n'avais connu de cet article que ce qu'en dit Laetita Dechaufour dans son introduction au féminisme post-colonial, ici (présentation dont je vous recommande chaleureusement la lecture... très clair avec tout un tas de références qu'il faudrait noter partout sur ses petits carnets...), je n'aurais pu qu'applaudir des deux mains – Big up à Mohanty, celle qui dissèque et jette aux orties la catégorie de Lafâme du Tiers-monde...

 

« […] concept utilisé aujourd'hui par les féministes de couleur aux Etats-Unis pour décrire l'appropriation de leurs expériences et de leurs luttes par les mouvements féministes blancs hégémoniques, le terme « colonisation » renvoie aussi bien aux hiérarchies d'ordre économique et politique les plus évidentes qu'à la production de discours culturels spécifiques sur ce qu'on appelle le « Tiers-Monde ». Qu'il soit utilisé comme concept heuristique de manière sophistiquée ou problématique, ce terme suggère presque toujours une relation de domination structurelle, et la suppression discursive ou politique de l'hétérogénéité du ou des sujets en question. Je me propose d'analyser ici plus précisément la manière dont quelques textes féministes récents (occidentaux) ont produit ce sujet monolithique et singulier » (p.149)

 

Dans toute son introduction, donc, quand Mohanty expose le programme de son article – ce qu'elle veut faire, ce qu'elle va faire, pourquoi, comment, dans quelle perspectives avec quels outils dans quel-s but-s – je suis, de mes deux pieds et mes deux hémisphères, avec conviction. Mais quand, à partir du milieu de la page 154, elle se met à le faire, alors là... au premier abord... je cale (aye, ça picote sous ma neurone...).

 

Afin de déconstruire la figure de « la-femme-du-Tiers-Monde », Chandra Talpade Mohanty s'appuie sur un corpus bien défini de textes : un ensemble d'ouvrages publiés dans une même collection, la collection « Femmes du Tiers-Monde » de la maison d'édition Zed Press.

« Un certain nombre de [ces] textes […] offrent des exemples typiques du genre d'analyse que les féministes occidentales produisent sur les femmes du Tiers-Monde, et que je critique. Ainsi, l'étude de certains de ces textes permet de mettre au jour le type de discours que je m'efforce d'identifier et de définir. » (note p.154)

 

Premier problème, pour moi : l'usage qu'elle fait des citations (tirées de ce corpus de textes). Je ne comprends pas bien ; j'ai parfois l'impression qu'elle fait dire à ses citations plus qu'elles ne disent – j'ai donc des difficultés à la suivre où elle m'emmène, jusque dans ses conclusions.

 

Deuxième problème : je trouve cet article assez désordonné, confus. Ca ne facilite pas la compréhension (elle part revient repart reprend, laisse l'idée la ramasse en commence une autre poursuit la deuxième et... je suis perdue :) ).

En dépit de tous mes efforts, je n'ai pas réussi à comprendre ce qu'elle voulait dire dans la fin de son article, à partir de la page 170 - « certains travaux confondent utilisation du genre comme méta-catégorie d'agencement des représentations, et utilisation du genre comme catégorie explicative universellement probante », et suite.

(Dans la même ligne, je pense, je ne saisis pas bien ce qu'elle entend par « le potentiel explicatif de la différence de genre » (p.159 par exemple).)

 

Troisième problème : des passages avec lesquels je suis en désaccord.

Page 160, Mohanty développe l'idée selon laquelle ce qu'on fait serait moins important que le sens de ce qu'on fait (citant Michelle Rosaldo : « la place de la femme dans la société humaine n'est pas directement fonction de ce qu'elle fait […], mais du sens que ces activités prennent dans les interactions sociales concrètes ») ; elle en déduit ainsi que « le fait que les femmes élèvent les enfants dans un certain nombre de sociétés est moins important que la valeur que les sociétés en question attachent à cette activité ». Alors là, je ne suis pas. Que ce soit aussi important, et à prendre en compte dans l'analyse, bien sûr, mais plus important ?!

(Je me demande si ma position n'est pas davantage matérialiste que celle de Mohanty – mais je ne fais que me demander car je ne maîtrise pas ;p.)

Et de poursuivre : « dans la théorie de Levi-Strauss sur les structures de parenté comme système d'échange des femmes, ce qui est important, c'est que l'échange en lui-même n'est pas constitutif de la subordination des femmes : les femmes ne sont pas subordonnées à cause de l'échange lui-même, mais à cause des modalités d'échange instituées et des valeurs qui leur sont attachées. » (p.160)

Ah bon. Ben. Ah.

Je ne pense pas bien que Nicole-Claude Mathieu soit d'accord avec ça, et je suis davantage convaincue par NCM. (Et vous ?)

 

(Ce blabla n'est sans doute pas très intéressant quand on n'a pas le bouquin dans les mains... j'en suis confuse.) J'attaque dans mon troisième post à venir sur Mohanty le coeur du problème : la catégorie « les femmes » - ses usages, sa légitimité, sa signification (ou pas ;p).

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22 mai 2010 6 22 /05 /mai /2010 09:00

 Eh ! Non, je n'ai pas oublié... pas oublié Chandra, pas oublié Lulu !

 

Dans le collectif dirigé par Dorlin (et oui, toujours lui... je l'aurais bien dépecé de tous ses os et ligaments... ;p : « Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination ») se trouve la première traduction en français d'un texte qui a fait grand bruit dans le monde de la recherche féministe : l'article que Chandra Talpade Mohanty a d'abord publié en 1984, « Sous le regard de l'Occident : recherche féministe et discours colonial ». Il ouvre la troisième partie du bouquin, « féminisme et orientalisme ».

Quand elle a présenté ce livre à la Sorbonne (le 25 février dernier), Elsa Dorlin a eu devant nous un échange assez rigolo avec Frédérique Mattonti (son ancienne jury de thèse et manifestement grande complice à présent, venue animer le débat), sur le mode « ah oui et celui-là il est trop bien celui-là... et celui-ci ! Ohlala, celui-ci ! Et puis ya çui-là, tu sais ? ah ouais, et çui-ci... » (il n'était pas question de petits beurres confitures mais bien des différents articles qui composent le bouquin). Et dans cette surenchère à l'article trop-bien, celui qui remportait la palme, pour Elsa Dorlin, c'était celui de Mohanty.

 

Curiosité appétence attention, j'ai lu, d'abord à pleines dents puis avec une perplexité grandissante, les 29 pages de l'article. Comme je l'écrivais dans un précédent post, j'ai été assez déstabilisée.

D'abord, parce que j'ai eu du mal à comprendre certains passages, et que je n'ai carrément rien compris à d'autres.

Ensuite, parce que je pensais être en franc désaccord avec certaines de ses idées. (J'écris « je pensais être », passé + nuance du petit verbe timide, parce que mes réactions ont été changées, étagées, espacées, passées au mixer, jusqu'à ce que j'admette que.. c'est bien complexe tout ça. (fatigue de la neurone).)

Enfin, je pense que j'étais agacée, dérangée, dans la position que je m'imagine tenir (comme féministe) ; parce que finalement, si la catégorie « les femmes » n'a aucun sens, et si les femmes ne sont victimes de rien, alors qu'est-ce que je fous là ? Où est-ce que je me bats ? Quel sens ça a de se dire et d'être féministe ? Je suis la soeur de qui, moi ? Où je range ma conscience de classe féministe ???

(Sororité, solidarité, classe en soi – et tous ces regards que je porte au quotidien sur des femmes...)

 

Elle m'embêtait, Mohanty. Je préférais qu'elle me laisse tranquille. En plus, elle m'accusait. (Si si, je le sentais bien, c'était de moi aussi qu'elle s'imaginait parler, avec ses expressions de « présentation des féministes occidentales par elles-mêmes » - alors que c'était même pas fondé, je faisais même pas ce qu'elle disait, moi...)

 

J'ai d'abord lu le début.

Puis j'ai arrêté en disant que n'importe quoi.

(oui j'ai des relations très affectives avec ces petits pavés de papier... ;p)

Puis quand même je l'ai repris et je l'ai lu jusqu'au bout, parce que merde je pourrais quand même avoir l'honnêteté intellectuelle de le lire pour de vrai si je veux en penser / dire / écrire quoi que ce soit.

Puis j'ai pris des notes sur un vieux cahier pour lister tout ce qui me posait problème, avec des numéros de pages.

Et j'ai écrit un mail-salade à Ami pour lui faire part de mon mécontentement.

Suite à ce mail, nous avons eu une conversation téléphonique heurtée.

Et j'ai repris mon Mohanty.

 

C'est alors que... :p

 

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16 mai 2010 7 16 /05 /mai /2010 17:50

Avant toute chose j'aimerais préciser que ce post est éminemment personnel et sans aucune prétention, ni à la généralité, ni à la scientificité. Pour des réflexions de nature scientifique sur « le genre rap et ses usages », je vous conseille vigoureusement d'aller faire un tour par là.

(Allez allez, on va faire un tour, hop hop, et plus vite ! ;p )

Il ne sera question ici que de quelques pensées maladroites et impressions chopées au vol, vaguement agencées en phrases, au gré de mon écoute de chansons de rap. Je parle ici en tant qu'auditrice et amatrice de rap (ou d'un certain type de rap) – en tant que personne socialisée et me positionnant comme femme, évoluant dans un milieu plutôt bourgeois, et écoutant du rap dans mon casque. Dans cette optique, il ne sera pas uniquement question du « corps du rap », mais aussi de mon corps (et de ce que le rap lui fait).


Je ne crois pas énoncer quelque chose de spécialement original ou subversif si je dis que la musique a à voir avec le corps. D'abord parce qu'elle invite à bouger, marquer le rythme, voire à danser – plus largement parce qu'elle a des effets sur le corps (elle calme, berce, ou au contraire réveille, charge d'énergie) ; la musique génère des émotions esthétiques qui se traduisent dans le corps (parce que la musique peut faire pleurer / me faire pleurer).

Ensuite parce les musiques et les styles de musiques mettent en scène des types de corps différents, des corps travaillés par des normes de classe, de race, de genre. Chaque genre musical est associé, dans l'imaginaire (dans aussi dans la réalité – des musicien.ne.s, des auditeurs / auditrices) à un genre de corps : un corps qui s'habille et un corps qui danse, en particulier.

Il me semble en outre que se jouent, dans les types de musique que l'on écoute, de forts enjeux d'identification et auto-identification (d'où l'importance de la musique dans les modes de socialisation adolescents). On dit un peu de qui on est, de qui on veut être, et de comment on veut que les autres nous voient, quand on dit « ce qu'on écoute comme musique ».

Bien sûr, c'est un peu plus complexe que ça – mais vous me suivez (ou pas ?)...


Le rap français est loin d'être monolithique. Le corps du rap que j'aime ressemble assez à ça.


Un corps d'homme qui porte des manteaux à capuche, avec de la fausse fourrure sur le bord de la capuche. Avec le crâne rasé et qui regarde la caméra bien en face sans sourire. 

Un corps sombre.


Il s'apparente aussi pas mal à ça.

Un corps guerrier, gonflé à bloc. Un corps qui reste debout, qui reste vivant – malgré tout, qui serre les poings


Un corps de racaille.

Moi aussi je peux performer ce corps-là, qui en vertu de mon sexe et de ma classe devrait m'être étranger.

Un corps qui n'est pas policé, gracieux et séducteur.


Il n'y a pas que des hommes qui rappent. Et la performance de genre que réalise Casey dans la chanson et le clip Pas à vendre a peu de choses à voir avec celle, par exemple, que produit une Mariah Carey.

(Une performance qui ne va pas forcément de soi pour le monde - « me demandent si je suis un garçon ou une fille », rappe Casey - mais ce n'est pas ça qui l'arrête ).


Ces chansons ne me font pas le même effet quand je les écoute chez moi, dans un espace privé, sous les yeux de personne, et quand je les écoute dehors – dans mon p'tit pod, mon casque sur les oreilles, au beau milieu du monde extérieur – dans la rue, dans le métro.

Chez moi, c'est juste des chansons que j'aime bien (ça ou autre chose).

Dehors, dans le monde, ça me fout l'armure.


Je n'écoute pas du rap pour m'encanailler. Ou peut-être que si, on pourrait le formuler comme ça : pour franchir / transgresser les frontières de classe et de sexe qui me sont assignées, et dans le cadre desquelles, aussi, je me définis ; parce que cette transgression là me donne de la force, me procure une émotion, esthétique, mais pas seulement. Parce qu'en écoutant ces chansons je m'approprie une part de ce qui m'est refusé. Parce qu'être un instant celui qui rap là me donne, concrètement, pour affronter le monde au quotidien, mes petites frustrations et mes grandes blessures, une force tranchante.

(Parce que quand j'écoute, je suis lui – et pas celles dont il parle, je suis le locuteur).



Ce que j'essaie, petitement, de formuler ici (et qui reste pour moi très confus, impressionniste), c'est que la musique rap, une partie importante des chansons de rap, me donne accès, via des émotions esthétiques (c'est donc très différent de la force que me procure, par exemple, la lecture de textes militants féministes) à une performance de genre et à des ressources (en termes d'énergie, de combativité, j'oserais même dire de violence) auxquelles j'ai peu accès via le reste de ma socialisation, et en particulier de ma socialisation en tant que femme.


On pourrait sans doute dire la même chose de la musique punk ou rock.

« Le punk-rock est un exercice d'éclatement des codes établis, notamment concernant les genres. Ne serait-ce que parce qu'on s'éloigne, physiquement, des critères de beauté classique. […] Etre keupone, c'est forcément réinventer la féminité puisqu'il s'agit de traîner dehors, taper la manche, vomir de la bière, sniffer de la colle jusqu'à rester les bras en croix, se faire embarquer, pogoter, tenir l'alcool, se mettre à la guitare, avoir le crâne rasé, rentrer fracassée tous les soirs, sauter partout pendant les concerts, chanter à tue-tête en voiture les fenêtres ouvertes des hymnes hyper-masculins, t'intéresser de près au foot, faire des manifs en portant la cagoule et voulant en découdre... » (Virginie Despentes, King Kong théorie, pp.123-124).


Evidemment, je fais figure de super-petite joueuse à côté d'une championne de la subversion de genre et de l'empowerment comme Virginie Despentes, moi et mon pauvre mp3 chargé de peura....


Mais n'y aurait-il pas quelque chose comme un vague point commun, un peu comme ce qu'est le poussin au carcharodontosaurus ?


 


(Pour une autre incarnation de la musique, une autre performance de genre...)

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13 mai 2010 4 13 /05 /mai /2010 19:45

Je finis ici de vous causer de Loïc Jacquet et de l'excellent article qu'il a publié dans le numéro de Nouvelles Questions Féministes consacré aux luttes intersexes.

Jacquet traite dans cet article de sexualité, et particulièrement du pouvoir subversif des corps queers (intersexes ou non) érotisés.


* * * * * * *


Le trouble suscité par les corps intersexes et queers éclaire, en retour, les règles et les normes qui structurent l'érotisme et la sexualité considérée comme « normale » (de la même façon que l'existence de personnes intersexes, qui a entraîné en réaction l'élaboration de recommandations réglées pour leur traitement, met en lumière les définitions normées des « bons » organes génitaux masculin et féminin).

L'introduction du désordre fait apparaître à quel point l'ordre est construit, normé, traversé de rapports de pouvoir.


Dans la dernière partie de son article L. Jacquet s'appuie largement sur un ouvrage publié en anglais en 1997 par Riki Anne Wilchins : « Read my lips. Sexual subversion and the end of gender ».

Les mentions qu'il en fait sont tout simplement passionnantes. Wilchins s'intéresse aux « les règles qui gouvernent la construction de notre érotisme » : « L'existence de règles sur la manière de se comporter sexuellement avec une femme ou un homme et le manque de règle gouvernant les « corps queers » indiquent que l'érotisme n'est pas le simple produit d'une intimité sexuelle, ni le fait de procurer du plaisir à l'autre ni une chose « naturelle », mais bien un système qui fonctionne dans le cadre d'un système genré. » (p.57)


Loïc Jacquet poursuit, citant Wilchins : « si l'on en croit Wilchins, notre érotisme […] plonge ses racines dans une série de couples de contraires axés sur une différence de pouvoir, nous conduisant à percevoir sexuellement les corps à l'aune « de dichotomies telles que dur / tendre, actif / passif, fort / faible, dominant / soumis, viril / fertile, se ruant / accueillant, pénétrant / pénétré et sans compromis / pliant. » (Wilchins, 1997 : 163) » (p.58)


Les corps queers susceptibles de remettre en cause ces dichotomies jettent un trouble sur la frontière opposant corps féminins et corps masculins, tels que définis habituellement : « hommes avec des pénis longs d'un pouce, corps hermaphrodites avec des configurations génitales différentes (et peut-être meilleures), femmes à pénis ou à vagins construits, hommes en robes » (Jacquet citant Wilchins, p.57)

(Le dernier terme de l'énumération de Wilchins suggère que le trouble ne touche pas qu'à l'aspect strictement anatomique – le corps nu : la zone de turbulence peut être créée et entretenue par des robes – un usage déviant des codes sociaux en matière de genre. Ainsi tout ce qui relève de ce que j'ai vu appeler sur certains sites « l'altersexualité » peut introduire une faille / un brouillard ou un doute sur cet ensemble de couples binaires qui, selon Wilchins, structure notre érotisme.)


Lorsque les corps queers font irruption dans l'espace érotique, l'ordre hétérosexiste se trouve bouleversé.

Ou plutôt... ce potentiel de subversion n'est pas immédiat et évident, puisque ces corps sont d'abord niés, désérotisés, désexualisés (ramenés à des corps malades et / ou handicapés, des corps en manque ou en excès, dont les propriétaires auraient à trouver des expédients ou des palliatifs pour parvenir, malgré tout, à faire à peu près « comme si »). « Il semblent que la plupart des gens trouvent que des corps inintelligibles au niveau du genre sont aussi des corps inintelligibles au niveau érotique. » (Jacquet citant Wilchins, p.57)


D'où les médecins incrédules devant des « patients » intersexes non traités leur soutenant qu'ils ont bel et bien des pratiques sexuelles, et qu'elles sont de surcroît satisfaisantes (« le sujet prétend que... »)

D'où, certainement, le trouble, le désarroi, devant de tels corps envers et contre tout désirant et désirables.


Ce que Loïc Jacquet appelle « la réinvention de la sexualité chez les intersexes », c'est précisément ce moment où les corps queers deviennent désirables et désirant, et investissent le champ de l'érotisme. Il ne s'agit plus alors de « trouver des moyens pour faire comme si » (ils étaient normaux, ils n'étaient pas intersexes, pas trans ; comme si leur désir ne se déployait qu'au sein de cet ordre normé du genre), mais d'inventer d'autres pratiques, d'autres modes de représentation, d'autres façons d'encoder la sexualité.


Pour lui, c'est un fantastique vecteur de subversion : « c'est précisément en mettant en cause ces multiples dichotomies jusqu'à les faire éclater que les intersexes peuvent et pourront, à mon sens, (se) réinventer (dans) la sexualité et (dans) leur vie amoureuse. » (p.58) ; « si l'on cesse de penser la sexualité en termes binaires, tout un éventail inexploré de pratiques sexuelles, de manières de penser ces pratiques, la sexualité elle-même ou les parties du corps, s'ouvrent à nous […]. En somme, nous aurions un tout autre rapport à notre corps. » (p.59)

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Présentation

Où êtes-vous ?

Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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