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1 février 2011 2 01 /02 /février /2011 15:06

  Voilà un post bien paresseux, mais qui vaut la peine d'être lu !

Suite à ce que j'écrivais à la fin d'un article précédent sur le lien qu'on pouvait faire entre mariage, travail domestique et travail sexuel, et la référence rapide au travail de Paola Tabet, j'ai lu une interview de la chercheuse mené par Mathieu Trachman et entièrement disponible en ligne sur le site de Genre sexualité & société. Un échange vraiment intéressant, dont il m'a semblé utile de faire un résumé.

C'est là que la grosse paresse intervient - je ne vous en propose finalement pas un résumé mais un panel d'extraits choisis ... laissés dans l'ordre, et qui donnent, selon moi, une bonne idée du travail de Tabet.

Bonne lecture ! (Mais non c'est pas long ! et c'est très rapide à lire !)

 

 

tabet.jpg« Pour moi l’idée d’échange économico-sexuel sert à désigner un phénomène bien plus large [que la prostitution ou le travail sexuel], c’est-à-dire l’ensemble des relations sexuelles entre hommes et femmes impliquant une transaction économique. Transaction dans laquelle ce sont les femmes qui fournissent des services (variables mais comprenant une accessibilité sexuelle, un service sexuel) et les hommes qui donnent, de façon plus ou moins explicite, une compensation (dont la qualité et l'importance sont variables, cela va du nom au statut social, ou au prestige, aux cadeaux, à l’argent) en échange de ces services. Nous avons ainsi un ensemble de rapports allant du mariage à la prostitution et qui comprend des formes très différentes entre ces deux extrêmes. J’ai essayé en fait de montrer qu’il n’y a pas une opposition binaire entre mariage et prostitution, mais plutôt toute une série de relations différentes, et qu’il est possible d’établir un continuum, c’est-à-dire une série variable d’éléments communs aux différentes relations et une série d’éléments qui les différencient. »

 

« Cette scission entre une sexualité légitime (pour laquelle on nie l’existence d’un échange) et les autres relations est le propre des sociétés occidentales actuelles. Par contre dans beaucoup d’autres sociétés - et, dans le passé, aussi dans les sociétés occidentales - on dit de façon claire et nette que le sexe est le capital des femmes, leur terre, et qu’elles doivent bien l’utiliser. »

 

« [L'appropriation de la sexualité féminine] est un aspect important de ce que Colette Guillaumin (1978) appelle sexage, un rapport qu'elle voit comme appropriation matérielle des femmes, appropriation de la personne même et pas seulement de sa force de travail, quelque chose qui va au-delà de l’appropriation sexuelle et qui concerne l’ensemble du travail et de la vie des femmes : des soins aux enfants, aux vieux, aux hommes, aux services personnels donnés à toute la communauté. »

 

« Colette Guillaumin (1978) le dit très bien : le fait d’être « consacrées sans contrat ni salaire […] a l’entretien corporel, matériel et éventuellement affectif » d’autres individualités, « les bébés, les enfants, le mari, et aussi les gens âgés ou malades » bref « l’appropriation matérielle de l’individualité » a des effets très lourds : « L’individualité est une fragile conquête souvent refusée à une classe entière dont on exige qu’elle se dilue matériellement et concrètement dans d’autres individualités ». Ce travail, obligatoire pour les femmes, entraînant une « constante proximité/charge physique » et des liens si puissants (qu'ils soient d’amour ou de haine), marque profondément la personne : « il disloque la fragile émergence du sujet. […] Quand on est approprié matériellement on est dépossédé mentalement de soi-même ». »

 

« Bien sûr l’idée d’échange économico-sexuel est en contraste avec la vision commune et largement idéologique du mariage comme d’un rapport sans transactions économiques. Il suffit de regarder l’analyse de Viviana Zelizer (2005) sur les transactions économiques dans les relations intimes aux États-Unis pour voir avec quelle force cette idée de l’incompatibilité entre le mariage (ou d'autres relations intimes) et les transactions économiques y a été soutenue, et comment pour la justice il était impossible - et il l’est presqu’autant aujourd’hui - de faire évaluer légalement sur le plan financier l’ensemble des services domestiques, reproductifs et sexuels donnés par une femme dans le mariage puisqu'elle n’avait (et n'a généralement ) aucun droit de les établir par contrat ni d’établir une mesure à ses services. Pour une femme, tout accord contractuel sur les rapports sexuels - que ce soit hors du mariage ou dans le mariage - l’aurait précipitée du côté de la prostitution. Et pourtant l’analyse de Zelizer montre bien la présence de véritables transactions économiques, appelées et marquées de façon différente (et, en plus, traitées différemment dans les procès civils) dans toutes les formes de relation personnelle. »

 

« Un rapport de pouvoir ? Si une personne - ou mieux une classe entière de personnes - n’a pas droit à sa propre sexualité, si elle est destinée dès sa naissance à entrer dans un rapport où elle devient dépendante d’une autre personne et en échange de l’entretien et d’une position de légitimité sociale elle doit donner des services sexuels, domestiques, reproductifs, quand elle entre en plus dans ce rapport de façon non contractuelle, c’est-à-dire que ses services ne font pas l'objet d'un contrat qui en définit la mesure, ils ne sont donc en aucune manière quantifiés, quand en plus il y a, et il y a eu, la possibilité souvent mise en acte de la contraindre par la violence à fournir ces services, je pense qu’on peut parler sans hésiter d’un rapport de pouvoir. »

 

« Les femmes sont affectées au service sexuel des hommes que ce soit dans le cadre du mariage ou d’autres formes de relation : l’échange économico-sexuel couvre l’ensemble des relations. »

 

« Ainsi le service sexuel est donné aux hommes par les femmes. Et quand les ethnologues parlent du paiement, tabett.jpgde cadeaux, de compensations pour la sexualité, ils ne se demandent pas pourquoi cela ne fonctionne que dans un sens. On ne se pose pas cette question. Le service ce sont les femmes qui le donnent, la compensation, ce sont les hommes. Un point, c'est tout. C’est comme ça que les sociétés sont organisées. »

 

« Je ne partage aucunement une vision différentialiste, la vision selon laquelle « par nature » les hommes auraient plus besoin de sexualité que les femmes et les femmes tendraient à une sexualité plutôt de relation, etc. C’est une idéologie qui sert à justifier la domination, entre autres, sexuelle des hommes : ils auraient « naturellement » plus besoin de sexe que les femmes. Donc les femmes doivent le leur donner. C’est une idéologie que entre autres est acceptée par une partie des femmes comme le montre l’enquête récente sur la sexualité en France (Bajos, Ferrand, Andro, 2008) : « la naturalisation des besoins sexuels masculins établit leur caractère irrépressible et justifie pour les femmes [...] l’enjeu d’y répondre pour conforter la relation ». Ce qui tend à rendre acceptable et on peut dire « normal » le fait de subir une sexualité imposée. Et statistiquement les femmes qui « considèrent que les hommes ont par nature plus de besoins sexuels que les femmes, reconnaissent accepter davantage des rapports sans en avoir envie ». Il me semble aussi que ça permet aux femmes d’accepter les différences économiques et de pouvoir (et l’échange économico-sexuel). Une idéologie qui fonde la différence dans la nature est bien pratique pour les dominants. »

 

« Les femmes, c’est vrai, peuvent essayer de [résister, ou résistent]. Et parfois on voit que la lutte est d’imposer une mesure et un contrat explicites à ce qui est donné sans contrat ni mesure. Ce qui peut être le cas, ou parfois un des aspects, du sex work(j’en parle dans ce sens dans « Les dents de la prostituée »). Aussi du sex worken tant que « girl friends ». Les pratiques de résistance, on les voit dans bien des sociétés, y compris les sociétés occidentales. Décider de gagner de l’argent en vendant des services sexuels, en fait, c’est une résistance possible à une organisation sociale qui ne donne pas les mêmes droits dans la vie, ni les mêmes possibilités de choix du travail. Je ne rappellerai que les mots de Pieke Bierman : « la position de la lesbienne et celle de la prostituée constituent les cris les plus violents élevés par les femmes contre la société sexiste. C'est un “non” à la sexualité obligée, un “non” à l'intégration obligée dans les rapports sociaux existants... Ce “non” tire sa force de ce qu'on prend quelque chose pour soi : les prostituées prennent de l'argent dans un commerce sexuel qui normalement s'effectue sans argent. Leur cri vaut à lui seul tout un discours... » (Tatafiore, 1984). »

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 11:12

En complément de l'article précédent, je vous colle ici un extrait d'un texte de Lola Lafon, le Chant des batailles désertées, qui fait écho (pour moi) à ce que j'écrivais il y a quelques jours...

(Les caractères gras sont de mon fait.)

 

« Subversives, les femmes qui commentent inlassablement leur sexe, leur désir, comme enfermées dans une maison de chair, autophages, bientôt ? Sous des apparences joyeusement trash, revoilà l’injonction éternelle faite aux femmes de retourner à leur corps, au-dedans… Me voilà remise à ma place, enfermée face à mon sexe, cette place qui a toujours été la nôtre, où les femmes sont attendues et contenues, cette maison trop chaude : l’intime. La radicalité féministe aujourd’hui semble tourner presqu’uniquement autour de ce qu’on fait, ou pas, à et avec son corps. [...]

Le corps des femmes semble n’avoir aucune autre alternative que de toujours s’en remettre à un Empire. Empire-état, patriarcal, qui nous protègerait de ses lois, ou le dernier en date, l’Empire scientifique qui s’empare de nos corps comme de textes morcelables. [...]

Et on s’égaye de ces nouvelles possibilités, tout trouvera sa place dans la vitrine du « c’est mon choix », ce supermarché des idées : vendre son cerveau-travail à un Manager, ou son vagin-travail sur le net, ou encore écarter ses jambes devant la science, qui a fait de la peur du manque d’enfant un marché sans fin, encore et encore du ventre, merveilleux marché autour des femmes, blanches (au sens politique), bien entendu. Aux Autres, non-blanches, la même science propose la stérilisation, voire le féminicide en Inde ou en Chine. [...]

Voilà, entre autres, le grand retour pétainiste à la valeur maternité, avec ces innombrables interviews de stars se terminant par : mon plus beau rôle, c’est maman. Comme pour se faire pardonner de la place arrachée socialement aux hommes, et toujours revenir à leur ventre, ce passeport pour la norme. On est passées d’« un enfant si je veux » dans les années 70, à « un enfant est mon plus beau rôle », et tout ça s’accommode très bien de « un enfant à tout prix ». Ou comment les partisans de la technologie du ventre des femmes rejoignent l’instrumentalisation et la glorification du ventre maternant. »

 

ciso.jpg

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 11:20

  A la fin d'un précédent article sur un extrait de Nicole-Claude Mathieu, je posais cette question existentielle, profonde et subtile : le désir d'enfant chez une femme sert-il nécessairement la domination masculine ?

Je pensais n'avoir pas les armes et n'être pas d'humeur pour affronter ne serait-ce qu'un cheveu de cette question – me vient pourtant aujourd'hui l'envie d'écrire ceci.

 

Il me semble indéniable que la production d'enfants, dans la France contemporaine (par exemple), dessert objectivement les femmes et sert objectivement les hommes (ou la domination masculine, comme on voudra le dire). Les effets du fait d'avoir un enfant pour une femme, dans les deux domaines que sont la charge de travail domestique et la carrière professionnelle (y compris exprimée en termes de revenus), sont indéniables. Avoir un enfant signifie pour une femme multiplier le temps consacré aux tâches domestiques, accroître la charge mentale correspondante, et creuser le déséquilibre entre charges féminines et charges masculines au sein du couple. Cela signifie également diminuer ses chances de faire carrière, c'est-à-dire à la fois ses chances d'accéder à certains postes, mais aussi, clairement, ses chances de gagner plus – ou dit autrement : en ayant un (des) enfant.s, elle a toutes les chances d'être plus pauvre (et ce toute sa vie, comme la référence de Plume à la réforme des retraites l'a bien rappelé). D'un point de vue macrosociologique, d'un point de vue global, la production d'enfants est bien l'un des vecteurs qui maintient les femmes en situation subordonnée.

Ce constat une fois posé, deux questions se posent à moi.

 

Un - Que se passe-t-il quand on passe du plan macro au plan micro ? Que devient cette question quand on la pose au niveau non plus d'une société, mais d'une individue ? Quelle gueule a la balance, quand on y pèse les « avantages » et les « inconvénients », pour une femme, d'avoir un / des enfants ?

Il faudra entasser, sur le plateau des bénéfices, l'ensemble des gratifications émotionnelles et affectives : les petits sourires, les cris d'amour, la dépendance du bébé-être, le fait de trouver que c'est une jolie chose bien finie et qu'on a bien travaillé (le plaisir du travail bien fait... ;p), puis tous les agréments qu'on peut trouver dans la ressource comique d'un.e gamin.e, qui met de la vie comme la Badoit... etc.

Mais aussi (peut-être surtout) les gratifications que l'enfant apporte de façon indirecte, c'est-à-dire non pas par ce qu'il est et ce qu'il fait, mais par le fait qu'il existe – que la femme s'est transformée en femme-qui-a-des-enfants.

La question que je me pose (ou plutôt qui se pose à moi...) est alors la suivante : est-il possible (et dans quelles conditions) que la plus grande liberté (au sens large) que procure le fait d'être sans-enfant pour une femme ne soit pas entamée par la blessure qu'inflige au quotidien le fait d'exister socialement en tant que femme-sans-enfant ?

Cette « blessure » qui constitue le revers des gratifications indirectes. Le mot est mal choisi, plutôt qu'une jolie plaie aux bords lisses et roses, ça ressemblerait plus à un mal de ventre, du genre intestinal, un peu honteux, et vaguement sale.

 

Deux - Est-il possible de mettre au monde un enfant dans un couple et de l'élever d'une manière qui soit féministe (pour l'enfant, mais aussi et surtout pour le couple, et pour celle qui l'a fait naître) ? (une sorte d'expérience féministe concrète...)

 

Un soir il y a quelques semaines, alors que je traînais ma savate dans les couloirs du métro, ramenant ma carcasse à domicile après une journée de labeur, et comme mon cerveau tournait en roue libre, comme souvent dans le métro – j'ai réalisé quelque chose qui m'a saisie.

Il m'est apparu très clairement qu'être en couple lesbien aurait pu m'épargner ce poids, le poids de la question de l'enfant. [J'avais déjà éprouvé l'envie d'être déjà-vieille.] A cet instant, j'aurais voulu, de toutes mes forces, être en couple avec une fille pour lui déléguer cette tâche asphyxiante de fabriquer, porter et faire naître un bébé-humain. Mon cerveau ne s'est pas arrêté là, il m'a visualisée non seulement lesbienne, mais butch, afin d'effacer toute ambiguïté, quant à qui devrait se coltiner à ce boulot – aux yeux du monde. Que les signes montrent clairement à qui adresser la demande – et que ce ne soit pas moi. Je me suis sentie tellement libre, à la pensée toute imaginaire de ce moi virtuel, à qui plus personne ne pourrait adresser ce genre de requête silencieuse. Puis mon cerveau a sauté un peu plus loin sur cette idée, sur cette image : moi en homme. Un homme de 32 ans, qui pourrait être célibataire, pourquoi pas, sans que cela n'engage ce regard, ce poids, cette sourde violence. Célibataire sans enfant, sa vie qui peut tenir toute seule, être vivant, qui n'a pas forcément besoin de but.

 

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27 septembre 2010 1 27 /09 /septembre /2010 09:00

(Suite du post précédent sur La femme pacifique...)

Étudier les rapports entre le sexe / genre et l'agressivité revient pour Margarete Mitscherlich dans ce livre à se poser deux questions, qui me semblent toutes deux intéressantes. Ces questions correspondent à deux manières d'envisager la violence et l'agressivité, et leur envers, la paix et la non-violence.

M. M. se défend dès le début d'une quelconque conception essentialiste des rapports de l'homme et de la femme à la violence : « [Je dirais] d'emblée et très clairement qu'agressivité n'est pas pour moi synonyme de violence masculine pas plus que je n'assimile l'absence d'agressivité à un caractère pacifique spécifiquement féminin. » (p.11). Son approche est résolument constructiviste. Elle part du constat que la majorité des membres du groupe social des femmes développent un rapport à la violence différent de celui que la plupart des hommes élaborent.

 

La première façon d'appréhender la violence (celle qui vient sans doute en premier à l'esprit) en fait une force de destruction. Comme telle, elle doit être contenue, désactivée, exorcisée. La question de Mitscherlich est alors : « L'attitude à l'égard de la guerre et de la destruction que la femme a adoptée tout au long de l'histoire, plus ou moins sous la contrainte, peut-être servir de modèle pour une gestion moins destructrice des pulsions agressives ? » (p.8) [Oui certes, Mitscherlich écrit "la femme" - comme si LA femme avait adopté UNE attitude TOUT AU LONG DE L'HISTOIRE (dans le monde....) Mais bon, elle est psychanalyste ! un peu de tolérance donc, pour ces petits troubles de langage (et de pensée)... ]

Cette interrogation est intéressante non seulement parce qu'effectivement, un monde avec moins de guerres, moins de massacres, moins de meurtres et de tortures est un monde que nous pouvons souhaiter et travailler à faire advenir. Mais aussi parce que formuler cette question, c'est reconnaître dans ce qu'on peut bien appeler « la féminité », telle qu'elle est construite dans certaines cultures, un aspect véritablement positif, une ressource, pour l'humain en général. Le pôle féminin n'est pas pensé uniquement en termes de manque, de négation et d'aliénation (le masculin figurant le positif auquel aspirer). Quand bien même cet atout ou cette ressource serait née de la relation d'oppression, elle constitue un savoir, une compétence, qui n'est pas seulement « intéressante », « différente », ou « légitime », mais considérée (ici) comme meilleure, et que les hommes gagneraient à développer eux aussi.

Cette perspective me rappelle la réflexion menée ces dernières années autour du concept de care. Les activités de care (travail domestique, de soin, d'éducation, de soutien ou d'assistance) sont davantage prises en charge par des femmes (pas toutes les femmes), et par des personnes appartenant à des catégories subalternes. Ces personnes sont amenées, via cette expérience, à développer des aptitudes psychologiques et morales particulières liées au souci des autres.

Dans l'introduction de l'ouvrage collectif « Qu'est-ce que le care ? », Pascale Molinier, Sandra Laugier et Patricia Paperman écrivent cette phrase que j'ai trouvée assez forte :

« Le « sujet » du féminisme, en ce sens, est celui qui ne s'identifiant plus aux attributs de la féminité comme relevant de sa soi-disant nature est capable de les formaliser en savoirs que chacun est susceptible de s'approprier dans l'intérêt de tous. » (p.11)

L'attribut « pacifique » (pour reprendre l'adjectif de Mitscherlich dans le titre de son livre) est-il formalisable en un savoir, que chacun sera susceptible de s'approprier dans l'intérêt de tous, pour un monde davantage pacifié et habitable ? C'est en tant que psychanalyste que Mitscherlich part à la recherche de ce savoir, travaillant la matière de la conscience, des pulsions, des désirs, frustrations et blessures narcissiques. « Que fait la femme de ces tendances [destructrices], comment les élabore-t-elle, comment s'y oppose-t-elle pour qu'elles se manifestent de manière moins destructrice que chez l'homme ? » (p.8) Les chapitres qui suivent plongent dans la tambouille du mental et de l'affectif pour tenter d'y trouver des réponses, tournant et retournant diverses théories et hypothèses psychologiques / psychanalytiques.

 

Une seconde façon d'envisager la violence et l'agressivité met l'accent sur le pouvoir qu'elles peuvent conférer. Cette perspective découle du constat que l'agressivité n'est pas mauvaise en soi, et donc à bannir, mais qu'elle joue un rôle de premier plan dans les luttes d'émancipation, et en particulier les luttes féministes. « Aucune transformation des relations entre les sexes ne se produira sans agressivité et sans souffrance », écrit-elle. « Les conflits […] sont inévitables. Il faut les élaborer et non les éviter. » (p.20)

Mitscherlich plaide pour une reconsidération du rôle de l'agressivité pour les femmes, à rebours du courant de la « neue Mütterlichkeit » (« terme et tendance apparus dans le mouvement des femmes en Allemagne à la fin des années 1970, qu'on pourrait […] définir comme un retour à des valeurs que le féminisme avait combattues ou refoulées et qui sont traditionnellement attachées à la fonction de mère » (note pp.22-23)).

Elle note également la tendance qu'ont beaucoup de femmes à retourner leurs pulsions agressives contre elles-mêmes.

 

Les deux questions de Mitscherlich ont donc toutes deux trait à la moindre agressivité constatée chez les femmes, et aux manières diverses et complexes dont cette agressivité est contenue, étouffée ou détournée. On pourrait dire pour schématiser que Mitscherlich s'écrie tout à la fois « c'est fantastique comme ces femmes sont pacifiques il faut les imiter », et « regardez-moi comme ces femmes se laissent faire et s'automutilent il faut leur rendre leurs armes ».

Mais finalement, tenter de répondre en tant que psychanalyste à ces deux points qui semblent contradictoires revient à un seul et même (vaste) examen : celui des mécanismes relationnels, pulsionnels et sous-terrains qui produisent les femmes comme moins violentes.

On pourra à partir de là, semble écrire Mitscherlich, chercher à guérir ou à imiter.

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23 septembre 2010 4 23 /09 /septembre /2010 12:39

Complètement radicalement par hasard, j'ai mis la main sur un livre de psychanalyse. En réalité, c'est une grosse pile de bouquins de psycho / pschycha qui m'est tombée entre les pattes ; et je n'ai pas pu me résoudre à tous les ranger sur leurs petits rayons. Les titres étaient trop alléchants, et j'en ai gardé une partie pour faire appui-tête. Une aubaine pour m'adonner à mon nouveau sport favori : lire avec compulsion les dix premières pages de cinquante livres en même temps – sans jamais dépasser la page 11. Parmi mes trouvailles, La femme pacifique de Margarete Mitscherlich , traduit de l'allemand. Sous-titre : étude psychanalytique de l'agressivité selon le sexe. Publié aux éditions des femmes, dans la collection « la psychanalyste » dirigée par Antoinette Fouque.

 

friedfertige-frau.jpgPourquoi ce bouquin m'a attiré l'œil ? D'abord connement parce qu'il y avait le mot « femme », « la femme gnagnagna » - et parfois – souvent – j'ai envie de fourrer mon nez dans tout ce qui cause de homme / femme / sexe / sexualité / genre etc., et y compris pour y trouver du pâté pour chats (souvent je feuillette quatre pages et repose le dit-bouquin – et parfois ça dure un peu plus longtemps). Mais pas seulement : cette histoire d'agressivité (et de paix) m'intéresse particulièrement, après que j'ai assisté à ce super colloque de juin dernier, sur « la violence des femmes », et depuis qu'une armée de questions (encore une) a pris l'habitude de parader dans ma tête, à base de – dans quelle mesure / comment / pourquoi / sous quelles formes la violence peut-elle être une ressource ?

 

« L'agressivité selon le sexe », ça me parlait, donc.

Mais la bonne dame est psychanalyste. Ça n'augurait rien de bon. Au début, donc, si j'ai ouvert ce livre, ce n'était pas pour trouver des réponses ou des ressources, mais pour chercher une prise à mes critiques, exercer mon oeil déconstruktor. (J'apprends pas mal aussi avec Déconstruktor.) Mais progressivement D. s'est amolli, décontracté - presque charmé : pas con du tout, ce que j'ai lu.

 

Margarete Mitscherlich évoque l'histoire, la culture ; un titre de l'un de ses chapitres comporte même le terme « socialisation ». ( ) Et un coup d'œil sur sa notice wikipédia en allemand m'a confirmé ce que je pressentais à la lecture de son ouvrage : elle se déclare féministe.

 

Si c'est pas la révolution, ça...

[ Je découvre à la fin du volume, en parcourant la liste des autres livres de la collection, l'existence d'un bouquin intitulé « Psychanalyse et féminisme », écrit par Juliet Mitchell. ]

 

« [...] la plupart des psychanalystes jugent [...] les féministes contre nature ou ridicules et préfèrent autant que possible ne pas avoir affaire à elles. Ils les classent généralement sous l'étiquette « femmes phalliques ». D'ailleurs il est fréquent que les psychanalystes rangent tout ce qui chez les femmes ressemble à la combativité, l'affirmation de soi, l'ambition ou la créativité dans la rubrique « fourre-tout », « phallique ». Ce diagnostic est censé certifier qu'elles vivent dans un monde d'illusions puisqu'elles ne parviennent pas à se débarrasser du fantasme de posséder un pénis.

Certaines déclarations de la psychanalyse à propos de la féminité dégénèrent facilement en lieux communs sur mitscherlich.jpg« l'essence de la femme ». Une femme qui ne veut pas accepter son « manque » se détourne, selon certaines théories analytiques, de la réalité au profit de chimères. Elle n'est pas parvenue à la phase génitale, c'est-à-dire à sa « maturité de femme ».

Lorsqu'on a ainsi classé les féministes dans un système psychanalytique, il devient superflu de les prendre au sérieux car leur comportement, leurs actes, leur révolte contre une société dominée par les hommes reposent sur un fantasme. La possession d'un pénis pourrait seule rendre leur attitude légitime ; alors seulement il serait «naturel » qu'elles s'insurgent contre l'injustice qu'elles subissent quotidiennement. Dans une telle perspective, le fait que les femmes retournent contre elles-mêmes leur agressivité et leur combativité, qu'elles considèrent la famille comme le lieu privilégié de leurs activités, qu'elles se sacrifient pour leur mari et leurs enfants ou qu'elles subliment leur besoin d'amour en exerçant des professions dites de service, n'est plus que l'expression d'un « bon rapport à la réalité » ».

(Margarete Mitscherlich, La femme pacifique, pp.37-38)

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10 septembre 2010 5 10 /09 /septembre /2010 19:24

(Ceci est la suite directe du post précédent, dans lequel j'expose ce qu'on pourrait faire, à mon sens, pour avoir une vue d'ensemble relativement claire et complète de ce qu'est aujourd'hui le champ du féminisme français.)

Je rentre un peu dans les détails du "programme" que je propose.

En ce qui concerne les objets de l'étude :

Le premier boulot, évidemment, serait de les identifier, de les lister purement et simplement (et ça représente, je pense, un gros boulot de recension).


miss-marple-seires-aff.jpgLe premier ensemble (les associations féministes) est sans doute le plus facile à établir. Les associations loi 1901 sont clairement identifiables. La difficulté résiderait dans les critères de discrimination des associations « féministes » parmi toutes les associations. Deux lignes de frontières en particulier sont délicates à tracer : celle qui sépare les associations féministes des associations de femmes, et celle, sans doute encore plus floue, qui passe entre les associations féministes et les associations LGBT. (D'autant qu'un tel travail « macro » ne permettrait pas d'approcher chaque association « de femmes », par exemple, pour appréhender le degré de féminisme de ses membres et la portée féministe de leur travail ; il faudrait pouvoir « classer » ces associations sur la base de leurs statuts.)

[Ce problème des frontières ne se limite pas aux associations – il se pose pour l'enquête dans son ensemble, en fait. Où est la frontière du "champ du féminisme français" ?...]

 

Le second ensemble (le féminisme d'Etat) englobe diverses institutions et machins, comme l'observatoire de la parité, les délégations aux droits des femmes et à l'égalité, le Service des droits des femmes et de l'égalité, et certainement bien d'autres trucs.


Le troisième ensemble (les médias féministes) est sans doute à cheval sur deux milieux, celui de la recherche et celui du militantisme (qui ont le droit de faire sandwich voire milkshake) ; par médias j'entends les revues, maisons d'éditions et collections, sites, forum et blogs internet... tout ça tout ça (de Nouvelles questions féministes aux Entrailles de mademoiselle en passant par Causette et le site du Planning familial) (eksétéra.).


Le quatrième machin (lieux et événements féministes) est le plus bordélique, fluide et difficile à mettre en cases. Il me semble néanmoins important, pour tenter de faire entrer dans le champ quantité de personnes qui gravitent autour des milieux féministes, et parce que ces lieux et événements matérialisent (et créent, aussi) les liens qui existent entre les personnes, les institutions, les mouvements.

 

Il s'agirait ensuite de déterminer pour chaque élément du champ son importance, ses positionnements et les liens qu'il entretient avec les autres éléments du champ.

Par « importance », j'entends trois choses : le nombre de personnes que ces mouvements, associations, institutions etc. rassemblent, leur visibilité (dans quelle mesure ils sont connus ou non du grand public, des autres militant.e.s féministes, la place qu'ils occupent le cas échéant dans les médias, etc. - il faudrait établir un certain nombre de critères objectifs pour la mesure de cette « visibilité »), et enfin leur pouvoir (pouvoir de peser sur l'opinion publique, pouvoir d'influence sur le politique). (Difficile à établir tout ça – à commencer par le nombre de personnes que représente telle ou telle association, quand on sait que l'adhésion n'est pas un bon indice de la quantité de personnes véritablement actives...)

Par « positionnements », je vise les thèmes qu'un mouvement / média / une association met en avant, ce pour quoi elle prend position ou lutte en priorité, la façon dont elle se positionne (ou pas) au regard de sujets qui font polémique, les références théoriques qu'elle mobilise ; positionnements « idéologiques » on pourrait dire, et / ou « stratégiques ».

 

Enfin quand je parle de liens, j'ai en tête les relations entre les personnes d'une part, entre les mouvements / institutions d'autre part.

Sacré boulot, si ces liens devaient être explicités à fond, tout rigoureusement, avec analyse du micro (on ne pourrait pas embrasser tout le champ du « féminisme français »...) (On pourrait se focaliser sur un grand événement, la marche mondiale des femmes par exemple, et tenter de suivre les relations entre les différents mouvement présents dans tout le travail de préparation et d'organisation de la marche – qui collabore avec qui, dans quelle mesure, qui n'a pas de contact avec qui, etc.)

Mais pour notre big projet on fera juste ça à la truelle . Une hache dans une main, un seau dans l'autre.

Quelques éléments objectifs qui peuvent donner prise à ce travail de mise en évidence de réseaux de coopération :

  • dans les médias : qui écrit avec qui ? Qui écrit sur le site, dans la revue ou dans l'ouvrage collectif de qui / avec qui ? (Qui signe un manifeste / une tribune avec qui ? etc.)

  • Qui participe à tel colloque / telle manifestation / tel forum aux côtés de qui (personnes & associations / institutions) ? Qui manifeste avec qui ?

  • Dans quels groupes d'associations militent celles et ceux qui militent dans plusieurs associations ?

  • Au niveau des « personnalités » militantes et / ou universitaires et / ou médiatiques, qui est ami.e avec qui ? Qui connaît personnellement qui ? Qui est susceptible de faire le lien entre quels mouvements / institutions / associations ?

 

Ce mic-mac ressemblerait de loin (ou aurait vocation à ressembler...) à une « analyse de réseau » telle que Karim Hammou la présente sur son blog.

 

Évidemment ce petit programme d'enquête est truffé de bourdes, méthodologiques et de fond.

 

Le résultat ne pourra être que schématique et approximatif. D'abord parce que je mélange des réalités de natures différentes (des associations, des trucs ministériels, des sites internet...), sans compter les trucs hybrides (un colloque, une teuf, une librairie ???) (déjà, c'est super bancal).

Mais aussi parce qu'une association (par exemple) est déjà, à elle toute seule, le lieu de rapports de pouvoir, de lignes de clivage, où peuvent se dessiner différentes positions, des jeux de rivalités entre plusieurs personnalités et / ou plusieurs courants – une assoc peut être une sorte de champ à elle toute seule....... mais il faudra ici l'écraser sur une position donnée à l'intérieur du champ. Puis s'il s'agit de travailler à partir de données objectives (afin d'objectiver le champ...), qui ne seront pas saisies à travers un travail micro, long et lent d'observation et d'entretiens, mais cueillies déjà toutes faites (comme des données « mortes » sur papier : des listes d'associations enregistrées au titre de la loi 1901, des résultats de requêtes internet, de requêtes sur des catalogues, etc.) tout un tas de choses échapperont.

 

Mais c'est utile aussi, le débroussaillage et l'hélicoptère, non ? (même l'hélicoptère avec quelques ratés dans le moteur ?)

 

Je me rends compte que dans mon super-programme, les stars (au sens médiatique) ne rentrent pas forcément : où range-t-on Badinter, Fourest, Fadela Amara, Simone Weil... (qui en tant que personnalités fortement médiatiques, et identifiées par une majorité de Français.e.s comme représentantes du féminisme, font partie de ce champ, contribuent aussi à le structurer) ?

Et puis les livres, les groupes de musiques, les films, les documentaires féministes... quand place-t-on Virginie Despentes sous la loupe ?

Mmmh, mon machin a des trous...

 

(Hey, je suis qu'une modeste méduse pas vrai...)

 

Bon, ben les gars, au boulot... (J'attends l'ISBN ; le cas échéant, vous pouvez aussi faire la recherche vous-mêmes et me poster les résultats en comm' )

 

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5 septembre 2010 7 05 /09 /septembre /2010 15:22

Je n'arrive pas à avoir une vision d'ensemble de ce qu'est le féminisme et ce que sont les mouvements féministes en France aujourd'hui.

Je lis sous la plume de quelqu'une que le féminisme différentialiste est majoritaire, je peux juste dire « ah bon? » Je n'y vois clair ni dans l'état de l'opinion, ni dans l'importance des mouvements explicitement déclarés féministes, ni dans leurs positionnements réciproques, leurs liens, les personnes qu'ils mobilisent – la scène féministe baigne pour moi dans un harmonieux brouillard tout flou. (Une forêt de bambous opaque – ou la face de la lune désertée, c'est selon.)

 

Et pour cette raison, j'aimerais trouver THE livre, THE étude, qui ferait tout le boulot de défrichage pour moi, et qui me livrerait le champ féministe français bien quadrillé, organisé, rangé dans de petites cases avec une légende sous chacune – THE enquête bien rigoureuse qui me ferait survoler le champ féministe en hélicoptère (et qui me livrerait la carte topographique avec, avec le relief et les axes routiers).

 

Certainement, il en existe, des articles et des livres sur ce sujet – bien sûr. Cet article de Natacha Chetcuti, paru dans Libération du 13 août dernier, pose par exemple quelques jalons. Certains numéros de revue sont consacrés plus ou moins à ce sujet, comme ce numéro hors série des cahiers du genre : « Féminisme(s) : recompositions et mutations », mais qui commence à dater (septembre 2006), ou le numéro 9 de la revue Cités : « L'avenir politique du féminisme : le cas français », mais qui remonte carrément à 2002. Le bouquin d'entretiens menés par Christelle Taraud donne lui aussi des pistes pour mettre de l'ordre dans le mouvement féministe français contemporain (je découvre qu'il est sous-titré "éléments pour une cartographie" - ben voilà... ;p). (Je sais je sais, des tas d'autres m'échappent... par pelletées... bé à vous de me les mettre en comm' hein... ;p)

 

Voilà ce que je vous propose. Je vous expose ici le projet d'enquête dont je voudrais pouvoir lire les résultats tout mâchés, et vous, dans les comm', il vous reste plus qu'à me dire : « mais ce livre existe ! Voilà son ISBN... »

 

J'aimerais que soient pris comme objets :

  1. les associations féministes,

  2. les institutions publiques et parapubliques liées de près ou de loin au féminisme (aux femmes dans une visée qui se rapproche du féminisme...) - ce que d'aucuns appellent le « féminisme d'Etat »,

  3. les médias féministes,

  4. les lieux de militance et les événements féministes.

Pour chacun de ces éléments, je voudrais que soient déterminés :

  1. son importance,

  2. ses positionnements,

  3. ses liens avec les autres éléments du champ.

Le résultat ne pourra être qu'un instantané : un état du champ à un temps t – puisque tout cela est mouvant et se reconfigure régulièrement. Particulièrement dans le cas de la France d'ailleurs, puisqu'il n'y a pas, chez nous, d'équivalent de la NOW état-unienne par exemple (National Organization for Women) – stable, établie, à la très large base militante. Donc ça bouge comme un ciel breton...

 

Je reprends dans le post suivant pour détailler un peu plus mon super programme de la mort...

 

cartographie-feminisme.jpg

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24 août 2010 2 24 /08 /août /2010 09:58

Je me permets de copier-coller ici un mail envoyé par Plume sur la liste de diffusion Efigies il y a longtemps, que j'ai gardé, tout ce temps, dans un coin de ma boîte, parce qu'il m'avait plu :

« Le cauchemar français continue : toujours 2 enfants par femmes en 2008

D'après un article paru dans Le Monde daté [du 13 janvier 2009], le taux de fécondité n'a pas baissé l'année passée en France, restant à deux enfants par femme en moyenne, le plus élevé d'Europe ! Il n'est pour le moins pas sûr que cet état de fait soit à l'avantage des nanas, dans un pays où l'avortement reste toujours pour la majorité de la population un tabou dramatisé, opposé comme un échec à la contraception ; et où la propagande autant officielle qu'informelle susurre et répète qu'avoir des enfants est le seul moyen pour être "respectée", cela particulièrement dans les classes les plus pauvres (mais pas que). Le plus sinistrement ironique étant que les droits des mères ont été sérieusement rognés, notamment en matière fiscale (fin des avantages pour les "parents isolés", qui sont à 90 pour cent des femmes, suppression des années de retraite...).

Mais le pire restant cette incitation sourde à se priver de liberté...

 

Plume »

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27 juillet 2010 2 27 /07 /juillet /2010 23:00

« Soit le cas des tribus sud-américaines d’agriculteurs, les Tupi-Guarani par exemple, dont la fainéantise irritait tant les Français et les Portugais. La vie économique de ces Indiens se fondait principalement sur l’agriculture, accessoirement sur la chasse, la pêche et la collecte. Un même jardin était utilisé pendant quatre à six années consécutives. Après quoi on l’abandonnait, en raison de l’épuisement du sol ou, plus vraisemblablement, de l’invasion de l’espace dégagé par une végétation parasitaire difficile à éliminer. Le gros du travail, effectué par les hommes consistait à défricher, à la hache de pierre et par le feu, la superficie nécessaire. Cette tâche, accomplie à la fin de la saison des pluies, mobilisait les hommes pendant un ou deux mois. Presque tout le reste du processus agricole – planter, sarcler, récolter –, conformément à la division sexuelle du travail, était pris en charge par les femmes. Il en résulte donc cette conclusion joyeuse : les hommes, c’est-à-dire la moitié de la population, travaillait environ deux mois tous les quatre ans ! Quant au reste du temps, ils le vouaient à des occupations éprouvées non comme peine mais comme plaisir : chasse, pêche ; fêtes et beuveries ; à satisfaire enfin leur goût passionné pour la guerre. » (p.165)

  

CLASTRES (Pierre). – La société contre l’Etat. – Paris : Minuit, 1974. – 187 p.

 

Par ailleurs, tout le chapitre intitulé "L'arc et le panier", qui traite de la division sexuelle du travail et de la polyandrie dans une tribu d'amérique du sud est absolument tordant (de rire ou d'énervement, c'est selon).

 

Merci à HK pour ses sources et son oeil !

 

travaux-collectifs-copie-1.jpg

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6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 16:24

Je continue ici le récit de ma lecture de l'article de Chandra Talpade Mohanty, « Sous le regard de l'Occident », entamé ici puis .

 

Une chose m'a frappée, et au départ gênée, dans ce texte : Mohanty semble zapper entre une idée et son contraire, donnant l'impression de se contredire.

D'un côté, elle critique les analyses qui mettent toutes les femmes dans le même panier, sans distinction – donc aussi les femmes « occidentales » et les femmes « du Tiers-Monde » - hop tout le monde dans le même moule et dans le même sujet de phrase : elle dénonce un « mode d'analyse féministe qui homogénéise et systématise les expériences de groupes de femmes différents » (p.176).

Et d'un autre côté, elle s'en prend aux textes qui construisent la figure des femmes du Tiers-Monde comme différentes.

 

Je me demandais alors - « les féministes qu'elle critique les pensent ensemble ou pas ensemble, alors, ces femmes ??!? »

Confusion.

 

J'avais bien tout de même une petite idée de la réponse.

 

1. Mohanty appelle de ses voeux, il me semble, un regard démultiplié, précis, local, ancré dans le terrain – elle veut qu'on pense ni en terme de « monisme » (l'unité des femmes, l'homogénéité du groupe ou de la classe des femmes, « toujours-déjà constitué »), ni en termes dichotomiques (nous contre elles, ego et alter...), mais bien en termes de « multiplicité » - ni un ni deux mais plusieurs – une myriade.

 

2. Elle veut qu'on prenne en compte de vraies différences, et pas les / la différence postulée a priori (aussi a priori que la Différence des sexes…)

 

3. Je cherchais du côté de ce concept qu'elle avance : « l'universalisme ethnocentrique » (p.175). Une expression oxymorique. Qui traduit peut-être l'attitude fondamentalement contradictoire et non tenable de ces féministes qu'elle critique, qui se revendiquent de l'universalisme (monisme) tout en conservant comme paradigme l'Occident. Un faux universalisme.

 

4. Peut-être aussi gagne-t-on à creuser du côté de l'idée du « singulier » - dans la trilogie universel / particulier / singulier. La femme-du-Tiers-Monde (comme tout minoritaire) serait rejetée hors de l'universel, enfermée dans le particulier (dans son particularisme), mais n'aurait jamais accès au singulier. Je m'explique un peu : )

Le majoritaire (l'homme, le Blanc, le bourgeois, l'hétérosexuel, l'Occidental, etc.) a accès / droit à la fois à l'universel et au singulier. Il est à la fois le général (il n'est pas marqué, il est la personne abstraite, détachée de toute détermination cloisonnante, de toute limitation liée à son être – le Blanc n'est pas une couleur...), et l'éminemment personnel : il est tout à fait singulier, une vraie personne complète et complexe. Le minoritaire lui est entièrement défini par son appartenance à un groupe ; en tant que tel, il est à la fois coupé de l'universel (il n'est pas l'homme en soi puisqu'il est noir, c'est une particularité), et fondu dans son groupe – tous les membres de ce groupe se ressemblent voire sont interchangeables.

Le texte de Mohanty sur « la femme du Tiers-Monde » pourrait être compris à la lumière de ce passage de Colette Guillaumin, dans son essai sur « L'idéologie raciste » :

« Ceux qui sont « mis à part » se trouvent dans une situation particulière : s'ils sont admis dans l'humanité abstraite, ils sont aussi ceux qui n'ont aucune individualité. Ils ne sont individuellement que groupe ou fragment de groupe, leur réalité sociologique n'atteint pas au statut individuel qui, au contraire, définit le staut des membres du groupe dominant. [note : « situation sociologique qui a amené comme Malcolm X un certain nombre de nègres américains à prendre le patronyme de « X », revendication du non-nommé, du non-individu, de celui qui est en même temps absence personnelle et généralité absolue. Mais aussi certains juifs changent de nom pour être lus comme individus et non comme morceau de la judéité. Et les femmes abandonnent leur « nom de jeune fille » pour un « nom » en se mariant, entérinant ainsi la fragilité de leur statut individuel. »] Lorsqu'il appartient à un groupe minoritaire, ce n'est pas en tant qu'individu que l'acteur social est perçu mais en tant que fragment et signe de la réalité de groupe. » (pp.105-106)

 

5. Dernière petite clé pour tenter de démêler l'écheveau mohantyen – en ce qui concerne en tout cas la question de « l'universalisme ethnocentrique ». Elle semble nous présenter une petite recette pour cuisinière féministe occidentale : universalisme, monisme, + ensuite, par dessus, la différence (dichotomique, paf on découpe un bout de l'universel) du Tiers-Monde...

« Dans un grand saladier, verser le monisme universel. »

Alors là, il s'agit de considérer « les femmes », et « les hommes », sur un mode super général pas subtil, comme des groupes « homogènes et toujours-déjà constitués », (comme elle dit), comme des « classes » (ce qu'elle conteste), avec un concept de « patriarcat » super lourd qui écrase toute subtilité sur son passage, bourrin, quoi, la féministe occidentale.

« Le coeur du problème réside dans ce postulat de base, très courant dans le féminisme libéral et radical occidental, selon lequel les femmes formeraient un groupe ou une catégorie homogène : « les opprimées ». » (.174)

 

« Touiller avec une grande fourchette. Ajouter ensuite en petits flocons la Différence du Tiers-Monde (en vente dans tous les bons magasins féministes occidentaux...) »

« Lorsque les femmes sont situées dans des structures définies comme « sous-développées » ou « en voie de développement », une image de « la femme moyenne du Tiers-Monde » est alors produite implicitement. « La femme opprimée » (sous-entendu, occidentale) devient alors « la femme opprimée du Tiers-Monde ». Si la catégorie « la femme opprimée » résulte de la prise en compte de la différence de genre à l'exclusion de toute autre différence, la catégorie « la femme opprimée du Tiers-Monde » a cet autre attribut : « la différence du Tiers-Monde ! » » (p.175)

Résultat : un bon gros truc pourri qui aide à rien penser, et qui produit des effets politiques désastreux : impérialisme, désunion des féministes : « C’est parce que je participe activement aux débats actuels de la théorie féministe, et qu’il est urgent, politiquement, de former des coalitions stratégiques en dépassant les barrières de classe, de race et de nationalité, que ces textes me posent problème. » (p.150)
(un vrai bordel, ce post. Toutes mes confuses – j'ai fait tomber mes vermicelles de pensée, elles se sont toutes éparpillées.)
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Où êtes-vous ?

Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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