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22 août 2010 7 22 /08 /août /2010 11:13

Nous avons vu que le courage et la dignité, pour les jeunes filles Ibos et les mères célibataires françaises, n'avaient rien de commun avec ces mêmes valeurs invoquées par leurs homologues masculins. Mobilisées en situation d'oppression, ces valeurs « générales » produisent des effets de limitation pour le dominé, et servent la domination du maître.

 

Faut-il comprendre que les valeurs générales ne doivent jamais être utilisées par les dominés, qu'elles ne sont d'aucun secours pour résister, pour lutter ?

Ce n'est pas ce qu'écrit Nicole-Claude Mathieu.

 

« Je ne suis pas en train de dire ce que pensent beaucoup de femmes : que les dominé(e)s devraient abandonner les valeurs « générales » (dites « mâles ») pour des valeurs « spécifiques-dominés ». » (p.196)

 

Elle distingue deux façons d'utiliser ces valeurs « générales » :avant la prise de conscience de son oppression, et après.

« Ce n'est pas du tout la même chose de reprendre une notion générale à son bénéfice après avoir compris qu'elle vous desservait que de l'utiliser avant – auquel cas elle n'est qu'un instrument de mystification. » (p.196)

 

Quand il se réfère à une valeur « générale » avant d'avoir compris qu'elle le dessert, le dominé a l'illusion qu'il use des mêmes valeurs que le dominant, qu'il accède à la généralité, qu'il agit comme sujet libre, au même titre que le dominant. Cette « fausse symétrie » est une mystification ; créant la confusion de la conscience, elle l'empêche d'avoir accès à « la notion même de son oppression ». (Or l'une des violences de la domination consiste à limiter l'accès « aux connaissances, aux valeurs, aux représentations... y compris aux représentations de la domination » (p.216).)

 

Utiliser ces mêmes valeurs après, en revanche, est nécessaire : car c'est parmi ces valeurs « générales », « c'est-à-dire forgées à partir de la situation du dominant », qu'on trouve celles qui « [servent] au mieux, dans chaque culture, l'expression de la notion de « personne », de la notion d'humanité » (p.196). L'histoire des luttes d'émancipation atteste que c'est aussi en s'appuyant sur ces valeurs dites « générales » que des dominés se sont libérés, ou ont tenté de se libérer.

 

Toutes les valeurs « générales » d'une société ne sont néanmoins pas bonnes à utiliser pour la résistance ; certaines servent structurellement la domination, comme la valeur « mariage » et « production d'enfants », écrit Nicole-Claude Mathieu.

« Pour distinguer une valeur de domination (par rapport au groupe dominé en question) d'une valeur qui pourrait devenir « de libération » (qui pourrait – après prise de conscience – être réutilisée à son profit par le dominé), il faut dans chaque société se demander à quel groupe elle s'applique principalement. » (p.196)

 

Voilà ce que dit, en substance, NCM de cette histoire d'utilisation de valeurs-outils du maître, forgés à partir de la situation du maître, à l'éventuel profit du dominé.

 

Ce dernier passage, qui mentionne en particulier la production d'enfants comme valeur structurelle de la domination dans notre société, soulève une question. (Il est indéniable que cette valeur s'applique principalement au groupe des femmes.)

On pourrait formuler (très) grossièrement notre question de cette façon : le désir d'enfant chez une femme dans notre société sert-il nécessairement la domination masculine ?

(On pourrait dire « oui mais » ; en fait, on pourrait dire et écrire beaucoup beaucoup de choses, car ce sujet bien épineux de la maternité, du statut de la maternité et de celui du désir d'enfant au sein de la pensée féministe est une grosse boule de questions et de subtilités.) (Rien que d'y penser, j'ai des sueurs froides, et mal au ventre.)

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18 août 2010 3 18 /08 /août /2010 21:05

« Les outils du maître ne détruiront pas la maison du maître » : cette phrase d'Audre Lorde m'a tout de suite fait penser à un passage de l'Anatomie politique de Nicole-Claude Mathieu (sans doute parce que je ne retiens pas grand chose, dans ma tête de piaf, et que ce bouquin de NCM fait partie des rares choses que mon cortex parvient à contenir, et qui colle à mon crâne comme à une poêle).

 

Après examen, il s'avère que Lorde ne parlait pas de la même chose que Mathieu.

 

Tant pis - j'en cause tout de même ici : « du « partage » des valeurs », pages 190 et suivantes.

 

Ces quelques pages prennent place dans l'un des articles du recueil que constitue L'Anatomie politique : « Quand céder n'est pas consentir », que je me suis attelée à résumer en quatre parties, ici, , et .

 

Dans cet article Nicole-Claude Mathieu s'attaque au problème du consentement des dominés. Consentement (total ou partiel) qui est postulé dans nombre de thèses portant sur les logiques de domination, sorte d'antienne de la philosophie politique (depuis le fameux discours sur la servitude volontaire de La Boétie jusqu'à la « contrainte tacitement consentie » de Bourdieu).

 

Afin de démontrer que parler de « consentement » n'est pas scientifiquement acceptable, NCM développe plusieurs lignes d'argumentation, qui consistent toutes à « ramener le réel » dans la théorie politique, dans une logique matérialiste (la deuxième partie de l'article a ainsi pour titre « la part réelle de l'idéel, pour les femmes » (p.154)), et de cette façon à montrer que les deux pôles de la relation de domination ne sont pas des sujets à conscience identique, des égaux bénéficiant des mêmes ressources, dont l'un pourrait librement consentir au pouvoir de l'autre.

 

L'une des façons de « ramener le réel dans la théorie » consiste à tourner son regard vers les conditions matérielles de mobilisation de certaines valeurs dites « générales » dans notre société, comme le courage, la dignité, l'autonomie ou la force personnelle.

Si les sujets (les hommes et les femmes) partagent les mêmes valeurs, et les utilisent dans les mêmes conditions, alors ces valeurs peuvent constituer une base commune, à partir de laquelle ils et elles pourraient décider d'exercer ou de laisser exercer certaines formes de pouvoir.

En revanche s'il s'avère que le courage ou l'autonomie ne signifient pas la même chose pour les unes et les autres, le « contrat de consentement » est faussé.

 

NCM se penche donc sur les différentes manières dont le groupe des femmes et le groupe des hommes se réfèrent à des valeurs « générales ». Elle analyse deux exemples : la valeur « courage » chez les Ibibio du Sud-Nigeria au milieu du XXe siècle, et la valeur « dignité » dans la France contemporaine.

Un texte de l'anthropologue Jeffreys datant de 1956 décrit les séances de scarification que devaient subir les femmes Ibos avant leur mariage. Il précise que pour trouver un mari, elles devaient se montrer capables de supporter un certain degré de souffrance physique (ce qui nécessite une certaine dose de « courage »), mais ne pas faire preuve de trop de courage dans cette épreuve : « les filles qui ont beaucoup de scarifications sont évitées par les hommes, qui disent qu'une fille qui peut supporter un tel degré de douleur et de souffrance est trop difficile à manier. La battre est sans effet sur elle. » (p.191, Jeffreys cité par Nicole-Claude Mathieu).

Ce courage « mesuré », ni trop ni trop peu, ne s'accompagne d'aucune gloire, d'aucune exaltation de soi, à la différence du courage engagé dans les épreuves des hommes ; c'est une valeur au rabais, selon les mots de NCM. « L'épreuve », écrit-elle, « fortifie sans doute la capacité de « résistance » (au sens de supporter) et brise la capacité de résistance (au sens de refuser) » (p.194).

 

Pour la France, NCM évoque la façon dont certaines mères célibataires en appellent à leur « dignité » ou à la notion d' « autonomie » pour justifier qu'elles subviennent seules à leurs propres besoins et aux besoins de leurs enfants, sans l'aide de leur père. Cette attitude est en un sens rationnelle : elle leur permet de « « traiter » psychologiquement la situation de façon supportable » (en donnant une signification positive à une situation subie), mais « obscurcit la situation de dépendance » et entraîne « la confusion de la conscience » (p.195).

( Plus loin, Mathieu rappelle que ce n'est pas la même chose d'utiliser une idée, une représentation ou une valeur « en réponse à une violence, pour s'expliquer une violence subie », et d'utiliser la même idée (représentation, valeur) « pour exercer cette violence » (p.217))

 

Les valeurs sont invoquées dans des situations concrètes. Quand il s'agit de situations d'oppression, elles n'ont pas les mêmes significations et les mêmes effets concrets pour les deux parties. Les valeurs dites « générales » ne recouvrent en fait pas les mêmes réalités pour le dominant et le dominé. Il n'y a pas de « partage » des valeurs.

« La valeur prétendument générale et commune aux deux parties n'aura pas la même coloration dans la conscience (et, plus grave, dans l'inconscient) pour le dominant et le dominé, car les effets concrets qui accompagnent l'utilisation de cette valeur par le dominé sont des effets de limitation, de pauvreté matérielle et / ou de pauvreté mentale » (p.195).

 

Je reviens dans le post suivant sur l'utilisation des valeurs usées par le dominant par le dominé, pour envisager la réponse que propose Nicole-Claude Mathieu à cette question : le dominé peut-il recourir aux valeurs-outils du maître pour lutter contre l'oppression du maître ?

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4 mars 2010 4 04 /03 /mars /2010 17:33

"Le maître croît et dit que l'âne aime la carotte, mais l'âne ne possède pas de représentation d'une carotte sans bâton, contrairement à son maître (il ne partage donc pas "les mêmes" représentations). L'âne consent, tout en espérant la carotte, à ne pas être battu. On pourrait tout aussi bien appeler cela "refus" que "consentement" ". (p.208)


"la violence contre le dominé ne s'exerce pas seulement dès que "le consentement faiblit", elle est avant, et partout, et quotidienne, dès que dans l'esprit du dominant le dominé, même sans en avoir conscience, même sans l'avoir "voulu", n'est plus à sa place. Or le dominé n'est jamais à sa place, elle doit lui être rappelée en permanence : c'est le contrôle social." (pp.208-209)

"La violence physique et la contrainte matérielle et mentale sont un coin enfoncé dans la conscience. Une blessure de l'esprit. Après, si les coups ou les viols ne sont plus nécessaires à chaque instant, ce n'est pas que les femmes "consentent" [...] " (pp.212-213)

"Le problème de la légitimité, donc de la légitimation du pouvoir, est typiquement le problème du dominant. Il lui faut une raison pour entamer et maintenir l'exercice de son pouvoir. La dominée, elle, est engluée dans le concret et sa part éventuelle (et toujours limitée) à la connaissance de et à la croyance en la "légitimité" de son oppression, si elle existe, n'est qu'une goutte d'eau (fade) dans l'océan de sa fatigue [...]". (p.216)


J'ai voulu citer ici assez largement Nicole-Claude Mathieu, parce que ces quelques pages sont une succession de punch lines, parce que je ne saurais dire mieux, et même pas vaguement aussi bien, ce qu'elle écrit ici - j'aimerais juste vous donner l'envie d'y mettre le nez par vous-mêmes.
(pp.207-225, III Du "consentement" des dominé(e)s ?)


NCM cite largement les analyses de Maurice Godelier dans La production des grands hommes ; elle s'oppose point par point à ses conclusions, et démonte la théorie du consentement des dominé.e.s et de leur croyance en la légitimité de leur domination. La position de Godelier, d'ailleurs, est sur ce point proche de celle que Pierre Bourdieu défendra dans La domination masculine (en faisant de la "violence symbolique" "l'essentiel de la domination masculine" (quid de la violence physique, et de la menace de la violence physique ?), et en définissant la "violence symbolique" comme "contrainte tacitement consentie", "forme de violence qui s'exerce sur un agent social avec sa complicité").


Principales lignes d'argumentation :

- Godelier raisonne comme si les dominé.e.s et les dominants étaient des sujets à conscience identique. Les concepts qu'il utilise n'ont de signification que dans des situations mettant aux prises des égaux.


- Le concept de violence qu'il fait jouer ici est une violence entre égaux, entre dominants : une violence ponctuelle, où deux sujets s'affrontent, d'où ressort un gagnant et un perdant. Usant de ce concept, il affirme que la violence (matérielle) ne surgit que de loin en loin dans la vie des femmes Baruyas. Ce que NCM Mathieu récuse : d'abord parce qu'il évoque dans les mêmes pages des violences "quotidiennes" (aveuglement, contradiction, sous-estimation structurelle), ensuite parce que la violence que subissent ces femmes est autre : la violence entre dominé.e.s et dominants est une violence diffuse. Une violence qui fonctionne avec la peur, quand les coups / les brimades sont imprévisibles, susceptibles de survenir à n'importe quel moment, et par conséquent en permanence présents à l'esprit. La violence est avant et partout.

- La notion de consentement suppose au premier titre deux sujets égaux qui consentent. C'est le modèle du contrat, cher à la philosophie classique. Pour consentir, il faut d'abord un esprit clair, ensuite la connaissance pleine et entière des termes du contrat - les femmes supposées consentir à la domination n'ont ni l'un ni l'autre. C'est le plus souvent la confusion qui gouverne leurs esprits - parce que leurs consciences sont limitées, contraintes, médiatisées, fatiguées, entravées, envahies, blessées (trouble, désarroi des idées). Et l'ignorance dans laquelle elles sont maintenues empêche toute connaissance claire, toute prise de conscience de la situation : à quoi "consentent-elles" donc ?


- La conscience de l'opprimé.e est anesthésiée. Si la situation d'oppression ne donne pas à voir un combat permanent entre le maître et l'esclave, si la violence physique comme répression, en réponse aux manifestations de résistance, n'est pas constamment mise en oeuvre (ce qui ne veut pas dire que ces manifestations de résistance n'existent pas), ce n'est pas parce que les dominé.e.s consentent, mais parce que l'exploitation et l'oppression produisent l'anesthésie de la conscience. L'anesthésie est l'une des idées fortes que NCM Mathieu mobilise pour décrire l'état de la conscience dominée ; le concept de limite en est un second : "limiter les possibilités, le rayon d'action et de pensée de l'opprimé(e) : limiter la liberté du corps, limiter l'accès aux moyens autonomes et sophistiqués de production et de défense ("aux outils et aux armes", cf. Tabet 1979), aux connaissances, aux valeurs, aux représentations... y compris aux représentations de la domination". (p.216)

- du côté des dominé.e.s, on ne peut donc parler ni de consentement, ni de partage des idées, ni de conviction (de son infériorité ou de la légitimité de sa domination) ; ce qui opère en premier lieu, c'est "le réflexe de Pavlov" (p.211), ce sont les réflexes matériels, du corps, ce sont des ordres, des interdictions, un dressage physique. D'abord, on empêche /on fait faire à la petite fille ; ensuite, elle constatera ("les hommes peuvent courir, doivent être servis" (p.212)). "[...] c'est le dressage lui-même que (peut-être) elle "raccordera" (mal, et dans la contradiction) plus tard avec certaines fractions de l'idéologie du sexe (de la classe, etc.) dominant" (p.211).

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19 février 2010 5 19 /02 /février /2010 08:00

Retour à Nicole-Claude Mathieu (dans mon hot-dog théorique, Badinter fait la saucisse, et Mathieu le pain bien consistant - l'effet de contraste entre les deux (ou le ketchup) pour faire ressortir l'ineptie de l'une et la force de l'autre).

Je vous mets ici en petites rondelles l'exposé de Nicole-Claude Mathieu quant aux limitations de la conscience des femmes dans diverses sociétés.

Les contraintes physiques et leurs implications mentales limitatives

1. le travail permanent


Dans la plupart des sociétés, la division sexuelle du travail aboutit à confier aux femmes des travaux plus longs, dispersés, des tâches cumulées, souvent interrompues, aux frontières floues, apparemment moins pénibles que celles des hommes (qui effectuent des efforts "violents et brefs") mais qui envahissent tout le temps de la vie et impliquent une charge mentale constante (pensons à la surveillance permanente des enfants, aux mains jamais inactives (qui cousent, tricotent, épluchent, trient, pendant les moments de "repos"), à la "double journée" des femmes dans nos sociétés, etc.)

2. le travail sous-équipé


Pas de développement de NCM, ici, mais mon appel à lire Paola Tabet : La construction sociale de l'inégalité des sexes, des outils et des corps. Côté outils, une démonstration brillante du contrôle de l'accès des femmes aux outils et aux armes, dans d'innombrables sociétés. Les femmes sont ainsi contraintes de travailler sans outils, avec leurs seuls bras / mains / corps, ou avec des outils peu efficaces, peu productifs, qui nécessitent un effort physique plus intense, un temps de travail plus long, une attention plus soutenue, et aboutissent au final à une fatigue plus profonde...

3. la reproduction


Toujours Tabet : côté corps. Paola Tabet étend l'analyse marxiste du travail de production au travail de reproduction, jusqu'alors maintenu hors de l'analyse car considéré comme "naturel". Elle étudie ainsi les conditions matérielles du travail de reproduction pour les femmes, et conclut à leur exploitation via la "domestication" de leur sexualité ("Par quelles interventions techniques et sociologiques sur le corps (afin non seulement de limiter la procréation mais aussi, et surtout, d'y contraindre) passe-t-on d'une simple potentialité biologique à une reproduction imposée ? Comment les différentes sociétés parviennent-elles à domestiquer la sexualité des femmes, à spécialiser leur organisme psycho-physique en canalisant vers le travail reproductif une sexualité humaine pourtant tendanciellement indifférenciée et polymorphe ?" 4e de couverture).


L'exposition maximale des femmes aux grossesses (les femmes mettant au monde, dans certaines sociétés, une dizaine d'enfants en moyenne) constitue de façon évidente une "contrainte physique", qui n'a rien de naturel.

2. le portage des jeunes enfants


Les enfants sont portés en permanence par les femmes dans de nombreuses sociétés jusqu'à l'âge d'un ou parfois deux ans - ce qui génère une fatigue supplémentaire. [Pensons aussi, chez nous, aux batailles que doivent mener des femmes pour trimbaler sur des trottoirs défoncés, dans les bus, dans le métro (avec ses volées d'escaliers) leurs poussettes (avec parfois leurs caddies chargés de courses).]

3. la malnutrition relative des femmes par rapport aux hommes


Attestée dans de nombreuses sociétés, tant en quantité qu'en qualité. [Autour de nous, l'organisation de la routine commensale va dans le même sens ; s'il n'y a qu'un steak à midi, il y a fort à parier qu'il finira dans l'assiette du bonhomme - madame, en général, "préfère" le choux bouilli.]

4. le lien aux enfants - limitation physique


Les enfants sont souvent ce qui empêche les femmes de fuire, ou simplement de résister, dans des situations de danger. Ce qui retient de demander le divorce, ce qui interdit de quitter le domicile conjugal, ce qui fait qu'on reste et qu'on endure (quand bien même il boit, quand bien même il crie, quand bien même il frappe). Pendant l'esclavage en Amérique, ce sont d'abord des hommes qui ont fui les plantations - il est difficile de risquer la vie de son enfant, et la limitation physique induite par un ou plusieurs enfants à porter / emmener avec soi est évidente ("une femme n'ira pas bien loin...").

5. le lien aux enfants - limitation mentale


"Le fait d'avoir la responsabilité constante des enfants est non seulement un travail physique - souvent non évalué - mais aussi un travail mental constant et de surcroît un travail aliénant, à tout le moins limitatif de la pensée" (p.161).


NCM évoque en particulier les femmes isolées dans leur foyer, qui ne travaillent pas à l'extérieur et s'occupent de leurs enfants toute la journée, dans nos sociétés. Dans une interaction avec un enfant on ne peut qu'écouter, répondre ou se taire ; on doit en permanence tout simplifier - pas d'interaction avec des égaux - solitude et saucissonnage de la pensée.


"La préoccupation et la fatigue physique et mentale que l'éducation quotidienne et la surveillance constante de jeunes enfants impliquent pour les femmes ne sont guère prises en compte - pas plus que la contradiction que cette tâche présente avec d'autres tâches aussi quasi universellement "féminines", telle la cuisine (utilisation du feu, de l'eau bouillante et dangers divers selon les sociétés)" (p.159).

Une conscience médiatisée, pour les femmes


Nicole-Claude Mathieu explicite ici en quoi en les hommes peuvent jouer comme un "objet interposé dans [la] conscience" des femmes (p.165), et met en évidence "l'envahissement du conscient et de l'inconscient des femmes par leur situation objective de dépendance aux hommes et le type de structuration du moi qui en découle" (p.171). Elle se réfère pour cela, entre autre, à une étude menée par Sarah LeVine dans les années 1970 sur les rêves de jeunes femmes gusii (agriculteurs du Sud-Ouest du Kenya).

Du "partage" des idées

Ce qu'écrit NCM des valeurs, et de leur signification différente en fonction du contexte dans lequel elles sont utilisées/ invoquées, mériterait un article à part entière - que je rédigerai tout bientôt...
Ce qu'elle démontre, en résumé, c'est que les valeurs n'ont pas la même signification pour les dominants et les dominé.e.s, qu'il n'y a donc pas de réel "partage", et que les femmes n'ont pas le même accès que les hommes aux connaissances - connaissances techniques, connaissances sacrées/ rituelles, et connaissance du fait même de l'oppression.



(dans la suite du sandwich, bientôt une nouvelle tranche de Badinter. Alors, heureux/euses ?...)

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8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 20:41

"L'idée de consentement des dominé(e)s, comme celle du partage des idées dominantes, renvoie à la subjectivité, à la conscience du sujet dominé. Mais, justement, quelle est-elle ? Avant de conclure au "consentement", il faudrait s'assurer que, pour chaque société, on ait pris la mesure des limitations de la conscience que les femmes peuvent subir. Une partie des limitations mentales est inextricablement liée à des contraintes physiques dans l'organisation des relations avec les hommes, l'autre est plus immédiatement une limitation de la connaissance sur la société." (p.154)

En philosophie abstraite on pense souvent abstraitement à des individus abstraits, en se demandant si la volonté d'un individu... si le désir d'un individu... si la liberté d'un individu... blablabla. On peut ainsi se demander dans un no-man's land plein de bulles d'air si un individu esclave bliblou et un individu maître motch-motch-motch - un peu comme Hegel, en somme. Dans ce no-man's land, l'individu esclave se trouve être un esclave - mais dedans sa tête il est tout pareil que le maître, il a été élevé pareil, grandi pareil, appris pareil, pense pareil, peur pareil, voit le monde pareil, etc.
Un individu, quoi - avec sa raison touci touça, un gen - un petit pion avec lequel jouer aux échecs de la philosophie qui plane dans la stratosphère.

Aimé Césaire nous le rappelle, quand on parle de dominé.e.s, pourtant, on ne parle pas de rien :
"Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme." (Discours sur le colonialisme)

Le gadget de la philosophie idéaliste - Hegel, par exemple, avec son maître et son esclave jouissant des mêmes ressources de pensée et d'assurance, c'est ce que NCM appelle "la fausse symétrie de la conscience".
La subjectivité du maître n'est pas la même que celle de l'esclave - parce que les déterminants matériels de ces subjectivités ne sont pas les mêmes.

La conscience de l'esclave est limitée, entravée, barrée, découpée.

NCM passe en revue différents mécanismes de limitation de la conscience des dominé.e.s.
Qui se rangent en deux grands groupes : les contraintes physiques (et leurs implications mentales limitatives), et la médiatisation de la conscience (les femmes coupées d'elles-mêmes : entre leur vie et elles, un écran, les hommes).

Elle précise que les exemples qu'elle donne tout au long de son exposé concernent des sociétés très diverses. Il s'agit majoritairement de sociétés patrilinéaires et patri-virilocales : "elles présentent l'avantage de rendre plus lisibles les mécanismes qui jouent aussi dans d'autres sociétés, plus "hypocrites", comme les nôtres [...]. [...] ces données et interprétations peuvent être utilement relues en fonction de la connaissance et du vécu de l'oppression des femmes dans les sociétés occidentales."
Elle indique enfin que ces exemples ne valent pas comme "vérités universelles", et ne sont pas proposés comme tels ; elle les avance comme "une ébauche de guide de lecture et d'interprétation, comme des questions à se poser pour chaque société en y considérant l'agencement des rapports de sexe qui lui est propre". (p.155)

Ces précisions de méthode me semblent importantes - "méthode" de lecture, en réalité : que faire de ce que je lis, que faire de ces exemples, que penser de ces histoires de femmes et d'hommes qui vivent loin, en Afrique, en Océanie, dans le Non-Occident - archaïsme, sauvagerie ? Nicole-Claude Mathieu ne cesse de faire un va-et-vient entre ici et là-bas, dans les illustrations dont elle émaille son discours théorique [enfin, pas qu' "illustrations" justement : ces exemples concrets ne viennent pas pour "décorer" et conforter sa théorie, comme des pots de fleurs le long d'une magnifique architecture abstraite, mais sont au contraire le point de départ de ses propositions théoriques.]
Elle nous aide à penser la continuité entre les sociétés occidentales et celles qu'étudient les ethnologues.
(Pour nous aider à voir que l'oppression des femmes, si elle prend des formes différentes dans chaque société, n'est pas uniquement le fait des sociétés de là-bas mais nous concerne également, ici.)

J'aimerais vous résumer (lister) les différents mécanismes de limitations de la conscience que nomme NCM, ainsi que ce qu'elle écrit du partage des valeurs et des idées dominantes.

Mais ce qui me tient le plus à coeur, c'est de tenter de coller là sur la méduse le noyau des pages 207 à 225 - parce que c'est certainement ce petit bout de texte qui m'a le plus marquée, frappée, faite bouger.
(bé à suivre dans la suite...)

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6 février 2010 6 06 /02 /février /2010 10:10

Je regardais l'autre jour un super-feuilleton très intello, dans lequel deux personnages étaient sommés de dire quel livre avait marqué leur vie le plus profondément. [Bon, okay, j'avoue : je suis totalement à la botte de l'industrie culturelle : il s'agissait de l'épisode pilote de The L Word... ;p]
Je me suis demandée ce que j'aurais bien pu répondre. Pas évident (on pourrait aussi dire : question à la con) - j'oublie les deux tiers (sinon plus) de ce que je lis ; spontanément, j'ai pensé à mes lectures théoriques féministes (s'il s'agit de marquer une vie...) - et deux noms me sont venus : Colette Guillaumin et Nicole-Claude Mathieu.

[La lecture de Peaux noires, masques blancs, de Fanon, m'avait aussi littéralement retournée ; je l'avais lu d'une traite (c'est tout petit), et j'ai le souvenir très clair de mon retour au monde extérieur, une fois le livre refermé : dehors, dans la rue, dans le métro, j'avais l'impression que le monde était changé. Le plus étrange c'est que quand j'ai essayé de le relire, dernièrement, il m'est tombé des mains. Faudrait que j'essaie à nouveau.]

Je vais tenter de vous faire un petit résumé/condensé de l'article qui m'a le plus frappé dans L'anatomie politique de Nicole-Claude Mathieu : Quand céder n'est pas consentir.

L'anatomie politique (sous-titrée : Catégorisations et idéologies du sexe) est paru en 1991 aux éditions Côté-femmes, mais rassemble des textes écrits entre 1970 et 1989.  Nicole-Claude Mathieu est une chercheuse, maîtresse de conférence à l'EHESS, membre du laboratoire d'Anthropologie sociale à Paris, co-fondatrice de Questions féministes.

 

Le bouquin fait un peu plus de 250 pages et se divise en deux parties.
Première partie, "le sexe, évidence fétiche ou concept sociologique ?", dans laquelle Nicole-Claude Mathieu procède à une critique interne du discours des sciences sociales (sociologie et ethnologie) : elle y expose "des exemples de démontages précis des mécanismes de l'androcentrisme de la recherche, dont les deux principaux sont la sur-visibilisation des femmes par les explications à tendance naturaliste et leur invisibilisation en tant qu'acteurs sociaux" (p.10).


Seconde partie, "conscience, identités de sexe/genre et production de la connaissance". Cette seconde partie se divise elle-même en deux chapitres ; le premier est celui qui nous intéresse ici, le deuxième s'intitule "identité sexuelle/sexuée/de sexe" et m'avait semblé assez ardu lorsque je l'avais lu pour la toute première fois, encore toute vierge de réflexion sur le genre.

Mais il se lit finalement bien avec un oeil un peu mieux armé ; d'ailleurs l'ensemble du livre est d'une lecture adhésive, du genre qui ne nous tombe pas des mains  - à la fois pas chiant et pas complexe/ abstrait au point de ne rien évoquer et provoquer des nuages dans la tête. NCM fournit de très nombreux exemples, puisés pour la plupart dans les études ethnographiques d'autres chercheurs, mais aussi dans le monde de la recherche lui-même (discours (et actes) de chercheurs/chercheuses, d'étudiant.e.s, de profs), dans des affaires juridiques, dans sa propre vie. Elle nous parle.


Quand céder n'est pas consentir est sous-titré  "des déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes, et de quelques-unes de leurs interprétations en ethnologie".
Les "déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée", c'est ça qui m'a plu.

 

"Quand céder n'est pas consentir" pose la question du consentement (des dominé.e.s à leur domination), et du partage des idées / valeurs des dominants.


Ce texte rentre dans la tête des dominé.e.s, dans les plis les plus intimes du social, à l'intérieur - pour voir comment ça se passe.


Le "problème du consentement" (de la complicité, de l'ambiguïté, de la responsabilité, de...) revient comme une antienne dans les discours.

 

Ce sont les femmes qui demandent à s'occuper davantage des enfants.
Elles préfèrent travailler à temps partiel.
Elles s'interdisent de trop monter dans la hiérarchie.
Elles n'aiment pas se mettre en avant.
Elles s'attendent à ce que les hommes paient.
Elles choisissent des partenaires plus grands, plus âgés, mieux payés et plus puissants qu'elles.
Elles exercent le contrôle social sur les autres femmes.
Elles sont obsédées par la minceur alors que leurs compagnons s'en foutent.
Elles sont contentes quand elles reçoivent le plus gros diamant et frétillent en pensant au prix déboursé.
Elles aiment montrer leurs jambes.
Elles aiment avoir le regard des hommes sur elles.
En voiture les femmes prennent rarement le volant, elles préfèrent se laisser conduire.
Les exciseuses sont des femmes.
Les femmes veulent se marier et avoir des enfants.
Quand leurs compagnons font le ménage elles estiment que c'est mal fait et repassent de toutes façons derrière eux.
Les femmes aiment faire de la maison leur territoire, du ménage et de la cuisine leur chasse gardée.
Ce sont les femmes qui ont le véritable pouvoir.
Elles...

Nicole-Claude Mathieu ne répond pas à chacune de ces assertions.
On pourrait y répondre de différentes manières, sur différents plans. [Ce n'est pas tant la
vérité ou la fausseté de ces assertions qui est en cause, d'ailleurs, que leur signification, la façon dont on les fait jouer dans des syllogismes, avec des donc et des ça montre bien que.]


Mais elle donne des outils pour démonter cette nébuleuse de pensée-là (amas peu homogène de quelque chose,
tas).


Il faudra que je vous parle, au sujet de cette nébuleuse, du roman Belle du seigneur.

(Qui résonne étrangement avec le texte de NCM.)

En attendant la suite de mon topo...

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Où êtes-vous ?

Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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