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16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 10:51

J'étais partie de l'article de Laura Alexandra Harris « Féminisme noir-queer : le principe de plaisir », et depuis cette phrase « Pendant des années je me suis vue comme une féministe, et si je ne sais plus très bien ce que ça impliquait au juste, il s'agissait, j'en suis sûre, d'être sexy », je suis partie vers les talons aiguilles et autres jupes moulantes. Je continue ma parenthèse en forme de circonvolution du côté des jupes.

 

* * * *

 

Colette Guillaumin dit un truc sympa à ce propos :

« Les jupes, destinées à maintenir les femmes en état d’accessibilité sexuelle permanente, permettent de rendre les chutes (ou de simples attitudes physiques atypiques) plus pénibles pour l’amour-propre, et la dépendance mieux installée par la crainte qu’elles ne manquent pas d’entretenir insidieusement (on n’y pense pas clairement) sur le maintien de l’équilibre et les risques de la liberté motrice. L’attention à garder sur son propre corps est garantie, car il n’est nullement protégé mais au contraire offert par cette astucieuse pièce de vêtement, sorte de volant autour du sexe, fixé à la taille comme un abat-jour. » (dans Sexe, race et pratique du pouvoir, 1992, p.86)


[ Petit aparté : j'adore la façon dont cette citation apparaît sur le net – je me souvenais vaguement, mais pas clairement, de ce passage de Guillaumin, je tape donc « Colette Guillaumin jupe » dans Google, et je tombe sur cette page, sur cet article de Frédérique Giraud dans lequel elle cite abondamment Bourdieu à propos des jupes – et c'est tellement réjouissant de lire ce petit comm' laissé par Karim Hammou « Peut-être Pierre Bourdieu lisait-il en secret Colette Guillaumin ?» ]

 

jupe-1.jpgCet article judicieusement commenté commence justement par l'évocation du bouquin de Christine Bard, Ce que soulève la jupe – que je n'ai pas lu ni feuilleté – mais dont j'imagine qu'il doit montrer, comme le fait ici la confrontation de Guillaumin et de Laura Alexandra Harris (ou de Cher...) que la jupe (pas plus que le foulard) n'a de signification univoque, et ne peut être rangée catégoriquement ni dans les accessoires féministes ni parmi les instruments d'oppression anti-féministes. (Ah ben oui, c'est dit ici, dans cette analyse&compte-rendu un peu critique, et qui finit par Florence Foresti, fallait oser.)

 

J'ai tout de même du mal avec le « Printemps de la jupe et du respect », et plus encore avec La journée de la jupe... (j'aime pô trop les « attributs de féminité reconquise ») (peut-être parce que j'ai du mal avec la « féminité » et le « féminin » et surtout les injonctions à l'être ou le rester ?))

A la réflexion, je sais clairement pourquoi ces injonctions à être ou rester féminine déclenchent chez moi une série de manifestations allergiques allant de la nausée à l'irruption cutanée maculopapuleuse. Mais que penser, par exemple, de la haine (les mauvais jours) ou du moins du dédain qui me fait froncer le nez quand je croise des femmes en escarpins à talons ? Que personne n'a injonctées, je veux dire, qui se sont injonctées toutes seules ?

 

(Quand je rigole grassement dans ma barbe des femmes qui courent comme des grues sur leurs hauts talons de chaussures torturantes, ridicules, je ne me sens pas totalement dans mon bon droit de conscience juste... Plutôt comme une sale teigne.)

 

Je ne suis pas certaine que ça ait quelque chose à voir, mais ça me rappelle une remarque d'Elsa Dorlin lors d'une de ses interventions. Elle disait : « le point de vue théorique et pratique féministe d'où je parle est misogyne », et donc « certains discours qu'on peut dire misogynes peuvent me faire écho ». Misogyne était alors à comprendre comme « contre la féminité, les normes de féminité », et pas « contre les femmes ».

 

Je me souviens que l'ami avec lequel j'avais assisté à cette intervention d'Elsa Dorlin m'avait dit être un peu dérangé par sa façon de s'afficher ainsi « misogyne » - comme si un malin petit plaisir fielleux pointait sous son sourire académique – un petit plaisir qui pouvait avoir partie liée avec les dragons rouges et noirs tatoués sur ses bras.

 

Le problème, quand on réfléchit (par exemple) à ces histoires de jupe, c'est qu'on est parasité en permanence par le racisme qui imprègne un nombre considérables de discours sur ces questions (tout ceux qui, de près ou de loin, s'apparentent aux discours de NPNS). (Le sexisme, c'est dans les banlieues, on ne peut pas mettre de jupe dans les cités et autres zones de non-droit abandonnés aux barbares, les musulmans nous empêchent de mettre des jupes et d'être féminines, etc.)

 

Pour parvenir à s'éclaircir un peu les idées sur ce sujet, donc, il faut changer complètement de cadre de pensée escarpin.jpg– peut-être mettre au centre de cette réflexion non plus la jeune femme qui habite en banlieue, mais une personne transsexuelle ou transgenre mtf pourrait en être un bon moyen ? (Non pas que seule une personne mtf puisse éprouver le désir légitime d'être « féminine ». Mais il me semble que venant d'une personne ftm, ce désir sera plus difficilement rembarré par mes petits élans fielleux – ces élans qui voudraient, parfois, rhabiller en survêt' et baskets toutes les grues en escarpins et jupes trop serrées que je croise dans la rue – élans mauvais, acrimonieux, venimeux. Mauvaise bête que je suis.)

 

Pourquoi veut-on (on générique) « être féminine » ? Où est l'aliénation, où est le pouvoir, où est le plaisir, où est l'oppression ?

 

Je suis davantage habituée à associer le féminisme avec les formes de la masculinité ; Madeleine Pelletier est un peu mon idole. Je me méfie comme de la peste de toutes les injonctions à la « bonne féminité », et du féminisme version Elle ou Marie-Claire – faudrait être féministes en veillant bien à rester féminines, dans le rang, séductrices et disponibles, épilées, fraîches et gracieuses.

Alors quelle place faire aux formes de la féminité au sein du féminisme, ou tout simplement hors de l'oppression ?

 

Les normes de la féminité peuvent-elles être résolument féministes à condition d'être « décalées » ? « réappropriées » ? Si l'on « joue avec » ? On peut écouter ici Wendy Delorme (la fin de l'interview surtout) - qui nous donne des pistes, il me semble.

 

Je comprends ce que peut recouvrir une « bonne féminité », et ce qui peut venir la « salir ». La bonne féminité est blanche et bourgeoise, et dans un rapport de domination aux autres formes de féminité.

Je comprends que les personnes exclues de la définition de la bonne féminité gueulent hors et fort leurs désirs et leurs droits d'être féminines et d'être reconnues comme telles.

 

Et pour finir ce post qui ne ressemble à rien sinon au plus dépenaillé des discours emmêlés, j'ai envie de citer la préface d'Éric Fassin à la traduction française de Gender Trouble (histoire de brouiller encore un peu plus les œufs) – juste parce qu'au moment où l'omelette semblait le plus en voie d'être ratée dans ma tête, je me suis souvenue de ce truc (sans savoir où je l'avais lu... il m'a fallu retourner la moitié de ma bibliothèque), et que ça m'est apparu comme un gros bout de réponse à tout ce fouilli :

 

« On connaît la formule de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient. »[...] Mais pour Judith Butler, que l'on naisse femme ou pas (et qu'on soit lesbienne ou pas), on ne le devient jamais tout à fait […]. Parce qu'il s'agit d'imiter sans qu'existe d'original, dans un monde de copies, on ne saurait imiter sans défaut. […] Nouveau mythe de Sisyphe, malgré tous les efforts du monde, nul ne saurait satisfaire entièrement à la norme. » (p.17)

 

On est toujours en porte-à-faux par rapport à cette foutue norme, toujours un peu décalé, toujours à côté, ça ne va jamais – c'est trop, ou c'est trop peu... (On voit parfois la petite inquiétude dans l'œil de la femme « trop » féminine – qui en a fait juste un peu trop (on pourrait lui dire en lui tapant sur l'épaule : hey de toutes façons, ça ne va jamais...)

A tout prendre elles peuvent bien essayer avec des escarpins...

 

* * * * *

 

A me relire il m'apparaît en grosses lettres rouges clignotantes qu'un mot manque, un mot dort planqué sous ce texte, comme un crocodile sous la vase – la classe. La classe sociale qui a tant à voir avec l'escarpin, avec la norme, avec le « trop féminine », avec ce que d'aucuns appellent la « vulgarité », avec....


Puis je pense que tout ce que j'ai écrit au dessus est très insatisfaisant parce que je réfléchis sur la base d'une féminité, or il y a des féminités. Et en particulier des féminités qui brodent sur les thèmes de la délicatesse, la finesse, la fragilité, la grâce, et d'autres qui sont plus solidement arrimées à des formes de forces et de pouvoir.


Enfin, j'arrête là le massacre intellectuel, et je me tais .

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Published by Alix - dans Sexe-genre
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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 11:05

Dans son excellent livre « Ni homme ni femme, enquête sur l'intersexuation », Julien Picquart écrit ceci :


« Ce débat autour du nombre de sexes ne pourrait avoir lieu s'il ne s'avérait extrêmement difficile de définir un sexe par rapport à l'autre (ou aux autres). A première vue, il devrait pourtant suffire de regarder les organes génitaux. C'est d'ailleurs ce que l'on fait encore aujourd'hui. Mais les variations du développement sexuel nous montrent que c'est parfois insuffisant. Il faut alors se baser sur d'autres critères. Au XIXe siècle, on se focalisait sur les gonades : testicules ou ovaires. C'est ainsi qu'on pouvait parler de « pseudo-hermaphrodite » masculin ou féminin. Avec la découverte des chromosomes, le milieu médical a trouvé ce raisonnement insuffisant. L'important, ce serait en réalité les chromosomes sexuels : XX ou XY. La technique est apparue ensuite tout aussi grossière que la précédente. Non, ce qui compte, ce sont les gènes ! Et puis les hormones ! […] Autrement dit, le milieu médical va toujours plus avant dans la recherche du « vrai sexe » […]. On finit quand même par se demander s'il ne court pas après un mirage. […] Car se passe-t-il en réalité ? On accumule les niveaux de sexe : sexe phénotypique (l'aspect extérieur), sexe chromosomique, sexe génétique, sexe hormonal, et la définition du sexe d'une personne en devient toujours plus complexe. L'histoire des tests réalisés dans le milieu sportif pour connaître le sexe d'un ou d'une athlète en est l'illustration la plus spectaculaire. » (pp.181-182).


C'est à la fois cette quête ininterrompue du « vrai sexe » par la science, et ses résultats, « l'éclatement » du sexe, que Cynthia Kraus documente dans son article «  La bicatégorisation par sexe à l' "épreuve de la science", le cas des recherches en biologie sur la détermination du sexe chez les Humains ».


Je me propose de rendre compte ici de cet éclatement du sexe biologique, en prenant appui sur l'article de Kraus (dans l'énumération qui suit, le terme « mâle » sera utilisé pour signifier « classé comme mâle », et « femelle » pour « classée comme femelle ») :


- le sexe hormonal ne définit pas de sauts qualitatifs, mais des variations quantitatives chez les individus à développement sexuel « normal » (« à l'instar de la couleur de la peau, le sexe hormonal, déterminé par la valeur supérieure d'une des hormones, est une catégorie quantitative. » p.204) ;


- il s'en suit que le sexe phénotypique varie, lui aussi, de façon continue, allant du « plus femelle » au « plus mâle » (variations de la pilosité, développement « incomplet » du pénis, clitoris « hypertrophié », etc.) ;


- le sexe gonadique (présence de testicules ou d'ovaires) n'est pas nécessairement exclusivement mâle ou femelle, il peut être mixte ou intersexuel à plusieurs niveaux (« plusieurs combinaisons sont possibles : un ovaire d'un côté et un testicule de l'autre, soit un ovaire ou un testicule et un ovotestis ou encore deux ovotestes (structures testiculaires et ovariennes présentes dans la même gonade). De plus, ces derniers expriment conjointement des tissus testiculaires et ovariens dans un rapport quantitatif variable de « 1 : 4 à 4 : 1 » et le long d'un continuum allant d'un ovaire normal et un testicule normal. », p.205) ;


- au niveau du sexe chromosomique, il existe de nombreuses variantes aux deux caryotypes standard XX et XY et surtout un même caryotype – qu'il soit standard ou non - peut résulter en un sexe gonadique mâle ou femelle ;


- même le niveau le plus abouti que les scientifiques aient atteint jusque là, le niveau génique, ne permet pas d'établir une dichotomie claire et tranchée entre deux sexes incommensurables. Le TDF, testis-determining factor, est un gène, habituellement porté par le chromosome sexuel Y, initiant la différenciation des testicules chez l'embryon ; tout individu porteur du gène TDF serait donc un mâle et tout individu non porteur une femelle ? Là non plus, ça ne fonctionne pas : « il est absent ou inactivé chez certains mâles XX, tandis qu'il est présent et fonctionnel chez certaines femelles XY. De plus, des tissus testiculaires peuvent se développer en son absence » (p.206). « L'absence de marqueur génique absolu – d'où les recouvrements entre les mâles et les femelles – devrait amener les chercheurs à questionner la partition même entre le mâle et le femelle », conclut Cynthia Kraus (p.207).


- ainsi non seulement les différents niveaux de sexe ne séparent pas le mâle du femelle par un saut qualitatif mais par des variations quantitatives définissant un continuum, mais il se révèle en outre impossible d'établir un critère unique et fiable de la discrimination en mâle ou femelle ;


- un même individu peut être mâle pour certaines sous-catégories et femelle pour d'autres ;


- l'écart entre plusieurs femelles entre elles (des femelles à développement sexuel « anormal » et des femelles standard) ou plusieurs mâles peut être plus grand qu'entre des femelles et des mâles, et ce tant au niveau phénotypique qu'au niveau génique, par exemple. « Quel que soit le critère retenu, les variations peuvent être aussi grandes au sein d'un même sexe qu'entre les sexes, parfois même plus grandes » (Picquart, p.184).



Nos corps ne sont pas, profondément, essentiellement, irrémédiablement, incommensurablement, mâles ou femelles. Nos corps sont sexuées, indubitablement. Nos corps incarnent une certaine configuration sexuelle possible, plus ou moins répandue parmi la population humaine, une configuration qui nous donne (aussi) notre apparence physique, peut servir à faire du sexe / de la sexualité, et peut (éventuellement) servir à se reproduire.


De cette myriade de configurations sexuelles possibles, nous faisons le sexe, ou plutôt les deux sexes. Le sexe en tant que dichotomie naturelle est construit. Ce n'est pas une donnée de la Nature. L'examen scrupuleux de la pratique et des résultats de la science biologique, confrontée à la complexité des corps sexués, le démontre.

 

 

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17 mars 2011 4 17 /03 /mars /2011 10:52

  Cynthia Kraus insiste dans l'introduction de son article sur le caractère d'évidence de la bicatégorisation par sexe, ce qu'elle appelle « le caractère indéniable et flagrant du sexe » (p.188). On sait tous, évidemment, que les bébés naissent soit filles soit garçons – on les classe d'ailleurs dès le stade de fœtus. Notre monde entier repose sur cette séparation entre, d'un côté, des mâles, de l'autre des femelles. Il semble impossible de remettre en question cette proposition, à moins de se moquer du bon sens, car ça se voit bien.


zizi-zezette.gifQuand il nous faut expliquer pourquoi, évidemment, il y a des hommes d'un côté des femmes de l'autre, deux idées nous viennent généralement en tête, touchant, pour l'une, à la description des corps, pour l'autre à leur fonctionnalité.

« L'indéniable différence entre le pénis et le vagin » (p.187) est sans doute le premier opérateur de la différence sexuelle. « [Pour le sens commun] la présence ou l'absence d'un pénis constitue " l'arbitre final de la classification dichotomique du sexe " (Delphy, 1991, p.95) » (p.208). Second argument qui nous viendrait sous doute à l'esprit, si nous devions défendre cette évidence, qui fait le sol sur lequel nous marchons : « la dichotomie entre " porteurs potentiels d'enfants et non porteurs " (Delphy, 1991, p.95) » (p.188).


Apparence physique des corps et rôle dans la reproduction : voilà rigoureusement séparés deux et seulement deux sexes, mutuellement exclusifs l'un de l'autre. Cette réalité « indéniable et flagrante » trouve son fondement – estime toujours le sens commun – dans la nature : « Si le sexe apparaît comme un principe de catégorisation évident avec la caractéristique de n'être lui-même pas classé, c'est qu'il est censé être la transposition fidèle d'une catégorie objective du monde, un miroir de la nature (cf. notamment Hurtig et Pichevin, 1991 ; Mathieu, 1991). Dans le réalisme naïf du sens commun, la bicatégorisation par sexe n'est donc pas considérée comme un classement conventionnel et arbitraire. Elle paraît « naturelle », en tant qu'elle bénéficie du statut d'évidence non questionnée, mais également parce qu'elle est supposée être inscrite dans le biologique. Ces deux dimensions, loin d'être indépendantes, se renforcent mutuellement. Le sexe tire sa force d'évidence de son présumé ancrage dans le biologique. Réciproquement, le caractère indéniable et flagrant du sexe se joue d'emblée sur le terrain des différences biologiques. » (p.188)


Ce développement me rappelle les réflexions de Colette Guillaumin sur le racisme. Dans les Préliminaires à son Idéologie raciste, elle explique qu'elle a été amenée, au cours de ses recherches, à « reconsidérer le problème de l'altérité non plus dans son sens rapport à la puissance objective [le « réalisme naïf » de Kraus] mais aussi dans les liens qu'il pouvait entretenir avec la croyance biologique. » Elle en est venue ainsi à envisager sous la même perspective un ensemble de catégories, « celles qui sont précisées et délimitées par un caractère " somatique " et qui sont ainsi signées de la marque biologique dans la radicalisation de la différence », ce qui englobe, entre autres, non seulement les personnes racialisées, mais aussi les femmes – pour lesquelles « le processus social de biologisation est identique » (p.14).


D'où l'intérêt de confronter, comme le fait Cynthia Kraus dans cet article, le « réalisme naïf du sens commun » à la complexité et l'ambiguïté des résultats de la science biologique actuelle.


La science ne se fonde pas sur la différence entre le pénis et le vagin pour discriminer les individus mâles des nanaindividus femelles ; quant à la dichotomie entre porteurs potentiels d'enfants et non porteurs, elle ne recoupe même pas la dichotomie qu'opère l'état civil.

L'examen des résultats auxquels la recherche en biologie est parvenue jusqu'à présent laisse apparaître plusieurs « niveaux de sexe » chez chaque individu. Une première donnée qui ébranle fortement notre « réalisme naïf de sens commun ». Le sexe phénotypique, qui constitue l'un de ces niveaux de sexe et qui regroupe les aspects extérieurs « visibles » des corps (leur morphologie), englobe bien, en plus des caractères sexuels secondaires, la différence entre le pénis et le vagin. Mais il ne fait pas le tout du sexe : pour la biologie actuelle, cette « indéniable différence », tellement cruciale pour le sens commun, n'est qu'une partie d'un niveau donné de sexe, parmi cinq niveaux identifiés... et qui, de surcroît, n'est pas systématiquement choisi comme critère d'attribution du sexe par les chercheurs.

La science nous enseigne que pour chacun de ces niveaux de sexe, ce qu'on nomme « mâle » ne diffère pas tant de ce qu'on appelle « femelle » par un saut qualitatif que par des variations quantitatives relatives. En outre, s'il fallait classer pour un individu donné chacun de ces niveaux de sexe en « sexe mâle » ou « sexe femelle », ils ne coïncideraient pas nécessairement.


Voilà notre « dichotomie naturelle », « miroir de la nature », bien mal en point.


Dans le cours de son introduction, Cynthia Kraus discute un passage d'un article de Christine Delphy, « Penser le genre : quels problèmes ? » (1991), dans lequel elle emploie l'expression de « simple différence sexuelle, toute nue ». Cette idée de « " sexe tout nu " prédiscursif qui pourrait échapper au marquage social » (p.189) est pour Kraus tout à fait problématique. Au-delà du débat entre les deux chercheuses et de la question de savoir qui a mal compris qui, cette remarque de Kraus met en évidence, il me semble, l'extrême difficulté qu'il y a à intégrer totalement la non-consistance de la catégorie de sexe. Les résistances, pour les chercheurs/euses, pour nous, pour moi, sont particulièrement coriaces. On ne se défait pas d'une des principales fondations de sa vision du monde comme on retire sa chaussette le soir avant d'aller se coucher.


Le hasard (et l'ironie) ont voulu que je me replonge dans l'article de Cynthia Kraus pendant les quelques jours où j'attendais, suspendue, le verdict d'une échographie obstétricale, où le médecin dirait si tel fœtus était « une petite fille ou un petit garçon » à venir. Le cerveau intriqué dans des fils de pensées contradictoires, l'imagination marchant à fond, et me faisant voir des réalités tellement différentes – une petite fille, un petit garçon – j'ai pu prendre toute la mesure de ce : « je sais bien, mais pourtant... »


On pourra m'objecter que, quand bien même la dichotomie sexuelle ne serait fondée sur aucune différence biologique absolue, ce fœtus aurait vocation à être élevé en fille ou en garçon, et donc bien à devenir, socialement, une fille ou un garçon ; mais j'avais conscience, alors, que mon esprit allait bien au-delà : j'allais savoir si, essentiellement, déjà, cet individu était un individu fille ou un individu garçon ; j'allais savoir un peu de qui il était, déjà, et de comment je pouvais le considérer...


« Je sais bien ! Mais pourtant... »

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 12:27

  L'article de Cynthia Kraus, « La bicatégorisation par sexe à l' "épreuve de la science", le cas des recherches en biologie sur la détermination du sexe chez les Humains », s'étend sur 26 pages, et est tiré de son mémoire de Licence ès lettres en philosophie (l'équivalent d'une maîtrise en France), défendu en octobre 1996 à l'Université de Lausanne. Ce mémoire avait pour titre « La bicatégorisation par "sexe" : problèmes et enjeux dans les recherches en biologie sur la détermination du sexe chez les humains » (note 10/10, sous la direction du professeur Marie-Jeanne Borel).


Il s'articule en cinq parties :


1. une introduction (5 pages), dans laquelle Cynthia Kraus relève les deux caractéristiques essentielles de la bicatégorisation par sexe : son statut d'absolue évidence pour le sens commun, et son supposé ancrage dans la nature et le biologique ; et dans laquelle elle discute les approches de Christine Delphy et de Judith Butler ;

 

2. une première partie (7 pages), principalement narrative et descriptive : Cynthia Kraus y explique, d'une part, le modèle scientifique actuellement prévalant de la détermination du sexe, et d'autre part la façon dont la communauté scientifique en est arrivée là, à la suite de nombreuses recherches très complexes depuis la fin des années 1950. Elle expose le cheminement de la recherche, ses principaux ressorts, résultats et étapes. Cette partie vise à nous donner le minimum de connaissances nécessaires, en matière de biologie de la détermination du sexe, pour comprendre la discussion qu'elle mène ensuite ; mais elle a également pour objectif de faire apparaître l'extrême complexité de ces mécanismes, qui s'opposent à l'évidence du sens commun (« il y a deux sexes, des mâles et des femelles, point. »). Une question est esquissée, qui rejoint les réflexions menées par Evelyn Fox Keller, et qui touche à la façon dont est constamment envisagé le ressort de la détermination du sexe : on cherche ce qui déclenche le sexe mâle, de manière active, et de là on induit ce qui, par défaut, produit un sexe femelle ;


3. la seconde grande partie de l'article (13 pages) entre dans le vif de la discussion : « les données observables fournissent-elles des preuves au fondement naturel de la bicatégorisation par sexe ? » (p.199), et comprend deux sous-parties. Dans la première sous-partie (3 pages), C. Kraus fait un détour par la race. Elle nous rappelle les arguments que les généticiens des populations ont mis en avant, dans les années 1970, pour démontrer que la notion de « race » ne s'appliquait pas à l'espèce humaine. La « race » partageant avec le « sexe » deux caractéristiques sociales centrales : « l'alibi de la nature et l' "évidence" des apparences physiques » (p.199), le raisonnement mobilisé pour déconstruire la notion de race peut servir de point de repère pour penser la catégorisation par sexe ;


4. après ce détour par la race, Kraus attaque de front la question du sexe dans la seconde sous-partie (10 pages). Le rôle des différentes populations dans le raisonnement sur la race est joué, ici, par les différentes sous-catégories de sexe. Car, l'auteure nous ouvre les yeux sur cette réalité, il n'existe pas dans le genre humain uniquement des « mâles types » (dotés d'un pénis, de testicules, de fortes quantités de testostérone, d'un chromosome Y et du gène SRY – dont tous les « niveaux du sexe » coïncident parfaitement, aussi harmonieusement que sur un manuel de médecine de la reproduction...) et des « femelles types ». Cynthia Kraus explicite ici la complexité et la diversité du sexe, et met en évidence des inconsistances dans le raisonnement et la pratique des scientifiques du domaine. L'analyse des données scientifiques disponibles actuellement démontre l'existence de continuums et de recouvrements entre « mâles » et « femelles ». Ces multiples inconsistances témoignent, pour elle, du caractère normatif et non descriptif de la catégorie « sexe » ;


5. l'article se ferme, enfin, sur une conclusion de 2 pages, dans laquelle C. Kraus évoque les travaux de Thomas Laqueur et sa thèse du modèle unisexe prévalant jusqu'au XVIIIe siècle. Ce modèle n'a pas été invalidé par l'avancée de la science moderne. Le modèle dichotomique qui structure aujourd'hui notre vision du monde n'a pas tant des motifs scientifiques de subsister qu'une raison sociale : la bicatégorisation par sexe « est constitutive d'une politique et d'une vision du monde fondamentalement structurée par la division entre le masculin et le féminin et par le primat du premier. » (p.213)

 


Je me propose, dans les posts suivants, de revenir plus en détails sur chacune des parties de l'article de Kraus : évidence des deux sexes, rôle de la nature, état de la science, sous-catégories de sexe, déconstruction de la race, inconsistance internes des recherches scientifiques, complexité du et des sexes, acceptabilité de différents modèles – j'essaierai d'aborder tous ces points sans trop me - et vous – embrouiller ...

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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 10:27

  Si l'on ne devait lire qu'un seul article dans le recueil l'Invention du naturel, ce serait sans doute celui de Cynthia Kraus : « La bicatégorisation par sexe à l' "épreuve de la science". Le cas des recherches en biologie sur la détermination du sexe chez les Humains. »

C'est certainement l'article qui ébranle le plus fortement cette croyance en forme de conviction, en nous intimée depuis la plus tendre enfance : « il y a deux sexes », des filles et des garçons, des hommes et des femmes.

La lecture de cet article se vit comme une expérience qui transforme (après avoir été digérée).

cynthia-kraus.jpgCynthia Kraus est maîtresse de conférences à l'Université de Lausanne, en « études de genre » et « études sociales des sciences ». Avant d'obtenir un poste en Suisse, elle a été visiting scholar à l'Université de Berckeley, invitée par Judith Butler, dont elle est proche.

Judith Butler faisait également partie de son jury de thèse, une thèse soutenue en 2001 et intitulée :« Towards a Drosophilosophy: Knowing Sex in the Fruit Fly, or How to Do Scientific Things with Sex ». Son terrain consistait en l'étude ethnographique d'un laboratoire de sciences biologiques, spécialisé dans la détermination du sexe chez la mouche drosophile. Elle adoptait alors la perspective prônée par Evelyn Fox Keller sur la science : observer et analyser comment la science se fait au jour le jour, de la façon la plus concrète, mettant en jeu des acteurs et des actrices, des lieux, des outils, des institutions, pris dans des systèmes de contraintes, de négociations, de croyances et de valeurs – et comment ces processus influent sur le produit fini de la science (les « faits scientifiques "découverts" »). Par la suite elle a traduit de l'américain vers le français Gender Trouble de Butler pour les éditions La Découverte.


L'un de ses principaux thèmes de recherche, tels que listés sur sa page de présentation sur le site de l'Université de Lausanne, est « le genre dans la construction des objets de savoir » - ce qui tombe en plein dans le sujet de l'Invention du naturel.

En quoi et de quelles façons le genre, conçu à la fois comme régime politique (système d'oppression des femmes) et régime épistémologique (système d'idées, d'oppositions, de croyances, « champ de métaphores socialement et scientifiquement efficaces »), influe-t-il sur la construction des savoirs en général (dans le champ des sciences de la vie, de la médecine et de la santé, mais aussi dans les sciences humaines et sociales) ? En quoi le genre modèle-t-il la science ? Quels sont les résultats de ce modelage (quels biais sont introduits), et comment le genre « s'y prend-il », où et comment opère-t-il ?


Tout comme E.F. Keller avait choisi l'étude de la fécondation comme levier et point d'application de sa démonstration – un objet scientifique a priori saturé de significations symboliques touchant au genre, Cynthia Kraus centre son regard sur les procédés scientifiques de détermination du sexe. Chez la mouche drosophile, dans un premier temps, puis chez les Humains. Un objet, là aussi, a priori particulièrement propice à l'immixtion de croyances culturelles et sociales dans la science, ou, pour le dire autrement, particulièrement exposé à l'emprise du régime épistémologique du genre.


Avant d'entrer dans le cœur de mes notes, j'aimerais noter que C. Kraus mène également des recherches sur l'intersexualité, au sein d'équipes interdisciplinaires. Elle travaille à la fois avec des mouvements militants intersexes et des représentants du corps médical (pédopsychiatres, psychanalystes, chirurgien·ne·s, endocrinologues). Elle a participé à l'organisation d'un séminaire (en 2005-2006) et d'un colloque international  (en 2008) sur la question, et a coordonné avec quatre autres personnes le numéro 27/1 de la revue Nouvelles Questions Féministes (que je me suis procuré et dont j'ai déjà touché un mot ici), aux titres, je trouve, réellement vibrants : « A qui appartiennent nos corps ? », pour le titre d'ensemble, et surtout « Démédicaliser les corps, politiser les identités » pour le titre de l'édito. (Je reviendrai sur ce numéro dans la Méduse, ainsi que sur le livre de Julien Picquart paru à la Musardine : « Ni homme ni femme, enquête sur l'intersexuation ».)


Cet intérêt pour l'intersexualité n'est bien sûr pas sans lien avec les questions de « genre dans la construction des objets de savoir ». Les corps humains comme objets de science sont construits aussi via le prisme du genre comme régime épistémologique, et comme tels, ils sont sexués, ils deviennent sexués, en corps féminins et corps masculins.


Ce que nous propose Cynthia Kraus dans cet article, c'est de montrer que la science (ou l'observation, la prise en compte des "faits" comme on voudra bien l'appeler) ne vient pas d'abord établir qu'il y deux et seulement deux sexes, pour que notre monde se fonde ensuite sur ce « fait naturel », mais qu'à l'inverse, parce que notre monde est fondé sur cette dichotomie exclusive de deux et seulement deux sexes, la science est sommée de démontrer a posteriori que cette dichotomie existe en soi, dans la nature. Parce que le genre structure nos sociétés, parce qu'il traverse et modèle la science, la science s'acharne à produire et reproduire la différence des sexes comme « fait naturel ».


C. Kraus attire notre attention sur les ratés du moteur : elle fixe le regard sur ce qu'on cache pudiquement, ce qu'on nie doucement, ce qu'une grande partie du corps scientifique et médical ignore ou dénie : la science du XXIe science ne parvient pas à démontrer qu'il existe deux et seulement deux sexes. Elle patauge - finalement, elle échoue. Et le genre comme puissant régime politique et épistémologique continue seul à faire tenir debout cette conviction, envers et contre l'avancée actuelle de la science : « c'est une évidence ! Tout humain est soit homme soit femme ! Ça ne peut pas être autrement ! »

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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 13:33

 

Le second article de l'Invention du naturel, écrit par Evelyn Fox Keller, s'intitule « Histoire d'une trajectoire de recherche. De la problématique "genre et science" au thème "langage et science" ».


Evelyn Fox Keller est physicienne. Quand, en tant que scientifique, elle s'est tournée vers le féminisme et les gender studies, elle a commencé par étudier la présence ou l'absence et les rôles (subalternes) des femmes dans l'activité scientifique. Elle a ensuite mis en évidence les différentes manières dont les images traditionnelles du genre ont pu façonner l'entreprise scientifique elle-même.


evelyn.JPGPar « images traditionnelles du genre », elle entend tout un ensemble d'idées ou de pré-idées qui organisent le monde en un pôle féminin et un pôle masculin, une série d'associations qui lient, par exemple, le mâle à l'activité et la femelle à la passivité. Elle parle de « travail symbolique du genre » : féminin / masculin, privé / public, passif / actif, intuitif / rationnel, art / science, désordre / ordre, autant de dichotomies qui travaillent à structurer notre monde. Ce travail symbolique du genre rappelle la pensée straight qu'épinglait Monique Wittig (ou le « tas de représentations » de Christine Delphy). Il transparaît et opère tout à la fois à travers le langage, et en particulier par le biais des métaphores dont on use, aussi, dans le langage scientifique.


De l'étude de la place des femmes dans l'organisation scientifique, Evelyn Fox Keller passe ainsi à l'analyse du langage et du rôle qu'il joue dans l'activité scientifique. L'usage des métaphores, en particulier, peut-il avoir un effet sur les connaissances qui sont obtenues ?

Oui, répond très clairement Fox Keller : le travail symbolique du genre introduit, via le langage, nos valeurs et croyances culturelles dans la pratique de la science, et la modifie. Très concrètement, il motive le choix de certaines expériences aux dépends d'autres, de certains procédés techniques aux dépends d'autres.


E.F. Keller s'appuie, pour sa démonstration, sur les manières dont les biologistes ont décrit le processus de fertilisation, et dont ils l'ont ensuite étudié, en accord avec ces descriptions.

Dans les discours des scientifiques, l'ovocyte était systématiquement désignée comme une sorte de « beauté dormante » (comme la princesse des frères Grimm, note-t-elle) : « transportée passivement », elle « glissait », avant d'être « assaillie », puis « pénétrée » par la ou les gamètes mâles. Le champ lexical désignant le spermatozoïde, tout au contraire, évoquait une activité puissante : il « se propulsait lui-même », « creusait », « pénétrait », « activait le programme le développement », etc.


Du fait de ces descriptions, fortement imprégnées de significations culturelles  touchant à l'organisation des paulo.gifrapports de genre dans nos sociétés, quand il a été question d'étudier plus avant le mécanisme de la fertilisation, aucun biologiste n'a songé à recherché des signes d'activité chez l'ovocyte. On n'en a donc pas trouvé. Et l'idée de l'ovocyte totalement passive, uniquement travaillée par le spermatozoïde, seul élément actif, a perduré, et ce jusque dans les années 1980.


Le problème de cette conception scientifique est qu'elle est fausse, tout simplement.

On sait maintenant que l'ovocyte et le spermatozoïde sont des partenaires mutuellement actifs pendant la fertilisation, et que les structures cytoplasmiques de l'ovocyte jouent un rôle déterminant dans la réussite du processus. Les recherches mettant en évidence le rôle actif de l'ovocyte n'ont été entreprises que dans les années 1970, alors qu'elles étaient techniquement possible dès les années 1930.


Pour cette raison, Evelyn Fox Keller plaide pour l'intégration au cœur même de l'entreprise scientifique des apports du féminisme, et en particulier de ses contributions linguistiques. La mise en évidence des biais sexistes dans les contenus scientifiques, y compris dans les disciplines qui ne sont a priori pas concernées par la différence sexuelle, comme les sciences exactes, permet tout simplement de produire une meilleure science. Comme l'écrit Elsa Dorlin, « le but de Fox Keller est de montrer que les études féministes des sciences ne sont donc pas de l' « anti-science » comme on se plaît à le croire, mais qu'elles participent à l'élaboration d'une science plus « objective ». » (Sexe, genre et sexualités, p.27)

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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 19:18

Le premier article de L'Invention du naturel, écrit par Nelly Oudshoorn, auteure, en particulier, de Beyond the natural body, s'intitule "Au sujet des corps, des techniques et des féminismes".

 

Au début du XXe siècle émerge une nouvelle façon d'appréhender le corps humain et de comprendre son fonctionnement : on le conçoit comme un objet essentiellement régi par l'action des hormones. « Le corps construit hormonalement », comme l'écrit N. Oudshoorn, est un nouvel outil, forgé par les sciences biologiques. Il ne s'agit pas tant de corps humain en général que de corps de femme : aujourd'hui encore, on le sait bien, la proie privilégiée des hormones, ce sont les femmes... femmes enceintes, femmes qui-ont-leurs-règles, femmes ménopausées, femmes pas-réglées, femmes...


les-hormones-des-femmes.gifNelly Oudshoorn analyse dans cet article les conditions matérielles qui ont rendu possible, et même catalysé, l'apparition d'un tel modèle de compréhension du corps féminin. Ce faisant, elle contribue à déconstruire la vision d'une science dévoilant le réel (comme si le corps des femmes avait toujours été, dans sa nature profonde, régi par la loi ultime des hormones, et que le progrès de la science avait enfin rendu possible, dans les années 1920, la découverte de cette réalité). Si les hommes et femmes de sciences ont forgé ce nouveau modèle de compréhension du corps (qui par ailleurs fonctionne, qui permet de résoudre certains problèmes scientifiques et de guérir certaines pathologies, et qui ouvre la possibilité de fabriquer et commercialiser certains nouveaux médicaments, mais qui comme tout modèle fonctionne jusqu'à un certain point, et peut et doit être critiqué), c'est parce que le contexte social, politique et économique de l'époque permettait sa mise au point, et rendait ce modèle efficient.


Nelly Oudshoorn pointe quatre facteurs qui ont favorisé l'émergence de ce modèle ; ces quatre éléments sont tous liés à une réalité sociale et historique : l'institutionnalisation de la gynécologie clinique au début du XXe siècle en Occident.


Cette institutionnalisation signifie :

1. une facilité d'accès aux matériaux de recherche (organes de femmes, urines de femmes enceintes),

2. de nombreux corps de femmes à disposition pour des tests et essais (des cobayes commodes),

3. des réseaux sociaux larges et solides, susceptibles de soutenir les énoncés autour des hormones sexuelles féminines, la coïncidence avec les intérêts d'une profession bien établie,

4. un marché bien organisé pour écouler ces nouveaux produits de la science.


Dans les années 1920 / 1930, lorsque les biologistes commencent à s'intéresser aux hormones, l'accès aux matériaux de recherche comporte une profonde asymétrie : alors qu'il est aisé de se procurer, via les gynécologues, des matériaux pour l'étude des hormones sexuelles dites « féminines » (urines de femmes enceintes ou ovaires récupérées sur leurs patientes dans les cas d'ablations), il s'avère très difficile d'accéder à des urines d'hommes (par quel biais ?), et les ablations de testicules ne sont nullement pratiquées. (Grégoire Chamayou, dans son ouvrage Les corps vils, traite de ce problème de l'accès aux matériaux de recherche pour la médecine (organes, corps) dans l'histoire ; il évoque en particulier la façon dont les médecins attendaient les exécutions de prisonniers pour recueillir des matériaux frais.)

Cette asymétrie dans l'accès aux matériaux a eu un impact majeur sur le développement de l'endocrinologie sexuelle : on se met de plus en plus à étudier les hormones « féminines », au dépens des hormones dites « masculines ».


En outre, la pratique clinique de la gynécologie fournit à la recherche une clientèle préexistante, sujette à une 12561_une-ths.jpglarge palette de maladies. « Les scientifiques travaillant dans les laboratoires et les compagnies pharmaceutiques ont pu se reposer sur une pratique médicale bien organisée, qui pouvait aisément être transformée en un marché structuré pour leurs produits. » En un mot, l'institutionnalisation des pratiques concernant le corps féminin en une spécialité médicale transforme ce corps en un fournisseur facilement accessible de matériaux de recherche, en un cobaye commode pour les essais, et en un marché organisé pour les produits de la science.

L'andrologie n'émerge que plus tardivement, dans les années 1960 (et est encore actuellement beaucoup moins développée que la gynécologie) : la transformation des hormones sexuelles masculines et leur vente n'était donc associées, dans les années 1920 et 1930, à aucune profession médicale comparable à la gynécologie. Le contexte institutionnel puissant qui a fait du corps féminin le point d'orgue de l'entreprise hormonale n'a pas d'équivalent pour les hommes.

Né d'un contexte très particulier, d'une asymétrie dans les structures organisationnelles d'une époque, le concept du corps féminin construit hormonalement a acquis par la suite un statut de phénomène naturel universel.


Le travail de Nelly Oudshoorn consiste ainsi à « aller au-delà des réalités naturalistes sur les corps en montrant les activités humaines concrètes, souvent très banales, qui entrent dans la construction du discours » ; après cet aperçu de la situation de la science et de la médecine au début du XXe siècle, on est sans doute plus dubitatif devant les énoncés qui associent systématiquement femmes et hormones.

 

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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 18:17

  J'aimerais consacrer les prochains posts à un livre que mon ange gardien féministe m'avait prêté, que j'ai lu il y a déjà un moment, sur lequel j'avais pris un certain nombre de notes, et qui m'avait assez profondément marquée : il s'agit de L'Invention du naturel, sous-titré Les sciences et la fabrication du féminin et du masculin, sous la direction de Delphine Gardey et Ilana Löwy (Éditions des Archives contemporaines, 2000).


l-invention-du-naturel.gifCet ouvrage collectif est issu de deux journées d'étude organisées en avril 1997 au Centre de Recherche en Histoire des sciences et des Techniques, et rassemble 11 contributions distribuées en trois parties (« Études féministes, Gender Studies, Questions d'ici et d'ailleurs », «  Les sciences humaines devant le sexe, la nature et le féminin »et « Le biologique, le social et le genre »).

Mes notes sont évidemment partielles et partiales, petits zooms sur des parties d'articles, et j'ai rendu le livre à son heureuse propriétaire après l'avoir pressé comme un citron ; ce n'est donc pas un compte-rendu de l'ouvrage que je vous propose ici, juste un aperçu (en forme de jus de citron) de ce qui m'a parlé, à moi, au moment où je l'ai lu. Le résultat risque fort d'être assez désordonné voire de ressembler carrément au contenu de mes armoires, où les bonnets de bain côtoient les tubes de sauce tomate, mais ça sera l'occasion de rappeler la devise de la méduse : « que chacun.e se serve comme chez elle / lui ! »


Alors donc c'est « d'invention du naturel » qu'il s'agit là...

Comme nous le rappelle Eleni Varikas dans le cinquième article, avec le processus de sécularisation qui commence à la fin du Moyen-Age et se poursuit dans les siècles qui suivent, ce ne sont plus Dieu et la sphère du religieux qui légitiment l'ordre social, mais la « nature ». (Colette Guillaumin évoque largement et de façon très convaincante la montée en puissance de ce nouveau paradigme et ses conséquences sociales dans son travail (L'Idéologie raciste, et Sexe, race et pratique du pouvoir, l'Idée de nature).) La biologie moderne invente le « corps naturel » : un corps stable, anhistorique et sexué, un corps fermé et autarcique étranger au domaine de la signification. Il y a alors rupture entre l'homme et son environnement, comme le montre Thomas Laqueur dans tout son travail.

Ce mythe du « corps naturel » est dénoncé avec fermeté par des biologistes féministes et des historiennes des sciences (Ruth Bleier, Ruth Hubbard, Evelyn Fox Keller, Emily Martin ou Helen Longino) à partir des années 1980. Le corps est toujours un corps signifié, nous disent-elles, il n'existe pas de vérité naturelle sur le corps qui soit donnée directement et sans intermédiaire. Cette critique s'inscrit dans une démarche plus large, celle du constructivisme social des sciences, qui énonce que les scientifiques ne découvrent pas la réalité mais la construisent (les faits scientifiques ne sont pas donnés objectivement, mais construits collectivement). (Une fois critiquée et rejetée la conception de la nature comme référent extérieur, neutre, objectif, que le discours biologique et scientifique ne ferait que dévoiler, il nous faudra comprendre comment ce « corps naturel » est fabriqué, dans le sens commun, dans nos conceptions ; comment les scientifiques ont réussi à nous convaincre qu'il existe une chose telle que le corps naturel...)


L'une des caractéristiques toute premières de ce corps naturel, on l'a dit, c'est d'être sexué : tout corps est naturellement soit féminin, soit masculin. La critique de la science comme miroir de la nature et celle du mythe du corps naturel servent par conséquent de tremplin à une autre critique, celle de la sexuation naturelle et dichotomique des corps (en deux et seulement deux sexes, exclusifs l'un de l'autre).

Il me semble que c'est là tout le propos du livre – ou plutôt : le propos du livre-pour-moi, ce que j'en ai retiré, retenu et ce que je me suis appropriée...


(Je compte mettre sur le dos de la méduse essentiellement des bouts des articles de Nelly Oudshoorn (Au sujet des corps, des techniques et des féminismes), qui cause de sciences et d'hormones, d'Evelyn Fox Keller (Histoire d'une trajectoire de recherche, de la problématique « genre et science » au thème « langage et science »), qui parle de sciences, de langage et de métaphores, et de Cynthia Kraus (La bicatégorisation par sexe à l' « épreuve de la science », le cas des recherches en biologie sur la détermination du sexe chez les Humains), qui traite de la vaine recherche du « critère ultime » pour déterminer le sexe. Puis bien sûr bien des bouts des autres...)

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6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 15:11

"Mais non ma chérie, ça c'est un livre pour les bébés... Vas en chercher un autre. (...) Ah non, ça c'est un livre pour les garçons regarde ! C'est pas un livre pour les petites filles tu vois bien... Allez, vas en chercher un autre."

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22 avril 2010 4 22 /04 /avril /2010 17:50

C'est en lisant un manuel universitaire de psychopathologie que j'ai fait cette découverte : "Les troubles de l'identité sexuée" d'Aude Michel, chez Armand Colin (collection 128 pour les étudiants). Les divers "troubles" en question sont détaillés, et les thérapies expliquées, avec leurs protocoles ; l'exposé est émaillé d'encarts qui présentent des cas concrets.

Avant tout traitement hormonal ou opération, un-e "patient-e" doit se soumettre au
real life test, qui dure de six mois à un an et doit être réalisé avec succès.

"Selon l'HBIGDA, l'objectif du
real life test est que le patient adopte toutes les apparences du sexe convoité dans l'ensemble des activités de sa vie quotidienne, tant sociale que professionnelle. Durant cette période, le sujet reçoit une attestation médicale justifiant le port de vêtements du sexe opposé. Ce certificat permettra de réduire ses craintes lorsqu'il est soumis à un contrôle d'identité."
(p.92) [HBIGDA : Harry Benjamin International Gender Dysphoria Association, organisation internationale qui définit un protocole de traitement médical du transsexualisme.]

"Dès l'annonce du diagnostic de transsexualisme, François, jeune homme de 27 ans en quête de féminisation, paraît soulagé. Durant les consultations qui suivent le diagnostic, il se montre beaucoup plus détendu et se dit particulièrement apaisé : "Que vous reconnaissiez par votre diagnostic que je ne suis pas un fou ou un pervers sexuel, cela a été un immense soulagement pour moi. Je n'ai jamais accordé beaucoup d'importance à ce que les autres pouvaient penser de moi, mais j'avoue que c'est plus simple aujourd'hui : si on m'agresse, je peux simplement explique ce que je suis. A ce propos, la semaine dernière, alors que j'étais en voiture en jupe avec des talons hauts, j'ai été arrêté par les gendarmes. Je leur ai présenté votre certificat médical, ils ne m'ont rien dit... Une telle situation était impensable il y a quelques semaines ! Je me serai retrouvé immédiatement embarqué au poste..." "
(p.103)

Il me semble qu'on peut voir dans cette pratique médicale (la délivrance du certificat, systématique et intégrée dans le protocole), le signe que l'institution reconnaît non seulement la pratique de la répression et sa fréquence, mais encore sa légitimité, au moins partielle.
Je ne sais pas si un gendarme embarquant au poste une personne dont la tenue vestimentaire ne coïncide pas avec le sexe mentionné sur sa pièce d'identité est ou non dans son plein droit ; il serait intéressant de le savoir.
En tout cas, c'est une pratique suffisamment reconnue (et pas seulement par les victimes) pour donner lieu à une pratique institutionnelle en retour.

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Présentation

Où êtes-vous ?

Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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