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16 octobre 2010 6 16 /10 /octobre /2010 15:10

Je commence par poser un peu le cadre de la citation de Butler qu'utilisent Détrez et Simon ; dans le post suivant, je me concentrerai sur cette citation...

 

Ce qu'on a coutume d'appeler la seconde vague du féminisme (qui prend son essor à la fin des années 1960) met le corps et la sexualité au cœur de ses questionnements. Eric Fassin écrit dans sa préface à Trouble dans le genre : « Aux États-Unis, le féminisme libéral des années 1960 se donnait pour objectif premier d'arracher les femmes à la sphère privée, pour leur donner accès à l'espace public. Aussi la sexualité n'avait-elle pas sa place dans le programme politique d'une Betty Friedan : les séductions du plaisir ne pouvaient que distraire les femmes de leurs légitimes ambitions professionnelles. En revanche, le radicalisme des années 1970 allait placer la sexualité au cœur du projet féministe : c'est alors tout à la fois le moteur de la libération et l'instrument de la domination » (Trouble dans le genre, pp.10-11).

Deux décennies plus tard, cette centralité de la sexualité dans la réflexion féministe a des répercussions sur la façon dont le genre est envisagé. Dans le livre de Judith Butler, le concept de genre n'est plus pensé dans ses rapports avec le sexe, mais en lien avec la sexualité.

 

Le concept de genre a historiquement été construit dans une opposition au sexe. Pour le psychanalyste américain Robert Stoller (1925-1992) comme, ensuite, pour la sociologue britannique Ann Oakley, le genre est au sexe ce que la culture est à la nature : le sexe est biologique, le genre est psychologique et social. Dans un deuxième temps, le genre est envisagé comme l'un des discours du pouvoir (« une façon première de signifier des rapports de pouvoir », écrit Joan W. Scott en 1986), et le sexe lui-même se voit dénaturalisé, il est démasqué comme construit, car « le pouvoir ne s'arrête pas aux portes de la biologie » (E. Fassin, « Le genre aux États-Unis » p.32). Des historien.ne.s des sciences (Thomas Laqueur, Donna Haraway), des anthropologues de la reproduction (Rayna Rapp), des scientifiques (Evelyn Fox Keller, Cynthia Kraus) contribuent à ce mouvement de dénaturalisation du sexe.

« Cette dénaturalisation s'accompagne d'un déplacement du genre, qui prend sens désormais, non plus par contraste avec le sexe, mais dans son articulation avec la sexualité », écrit Fassin dans sa préface à Butler (p.10).

 

butler.jpgLes liens (complexes, contradictoires, multiples) entre le genre et la sexualité sont au centre de Trouble dans le genre. Je cite à nouveau Eric Fassin parce que j'aurais le plus grand mal à dire mieux et plus clairement ce qu'il dit (ouais ouais, je sais, je pille... mais je suis sûre que si je lui demandais gentiment il accepterait avec plaisir de me prêter un morceau de son intelligence et de la clarté de son esprit cristallin... ) : « Judith Butler se place en fait, depuis Trouble dans le genre, à l'articulation problématique, toujours précaire et jamais assurée, entre genre et sexualité : c'est le jeu du raccordement imparfait entre ces deux plaques tectoniques de la norme qui agite sa réflexion. […] La sexualité est liée au genre, car les normes de genre traversent la sexualité. Pour autant, elle n'est pas simplement la confirmation du genre : loin de l'affermir, elle peut l'ébranler en retour. […] c'est lorsque s'entrechoquent genre et sexualité que naît le trouble du genre. » (pp.12-13).

 

Trouble dans le genre paraît au États-Unis en 1990. Près de dix ans après, le livre est réédité avec une nouvelle introduction qui s'étend sur 25 pages, et dans laquelle Judith Butler revient sur les thèmes développés dans le corps du livre, et sur les objectifs qu'elle poursuivait en l'écrivant.

Dans cette introduction de 1999, elle insiste sur l'importance des liens entre genre et sexualité. « Comment », écrit-elle, « les pratiques sexuelles qui ne sont pas « normales » mettent-elles en question la stabilité du genre comme catégorie d'analyse ? Comment certaines pratiques sexuelles nous forcent-elles à nous interroger sur ce qu'est une femme, un homme ? » (p.30).

 

L'idée de l'importance de penser ensemble genre et sexualité lui est venue, nous dit-elle, de sa lecture des textes de Gayle Rubin. On pourrait sans doute ajouter ceux de Monique Wittig, quand elle écrit, en particulier, que les lesbiennes ne sont pas des femmes. Rubin et Wittig explicitent toutes deux la façon dont une norme de sexualité, l'hétérosexualité obligatoire, vient conforter une norme de genre. « De ce point de vue, et pour le dire vite, on est femme si l'on fonctionne comme telle au sein du cadre hétérosexuel dominant » (p.31). Si l'on quitte ou si l'on refuse d'occuper cette place au sein du système hétérosexuel, pour Monique Wittig, on n'est plus ou pas une femme, et pour Butler, « mettre ce cadre en question [revient] peut-être à perdre quelque chose d'aussi fondamental que l'impression d'avoir sa place dans le système de genre. […] Cette expression [« trouble dans le genre »] traduit le souci de mieux comprendre la terreur et l'angoisse de « devenir gai ou lesbienne » qui font souffrir certaines personnes, la peur de perdre sa place dans le système de genre ou de ne pas savoir qui l'on devient si l'on couche avec quelqu'un qui est apparemment du « même » genre. » (p.31)

 

Les réflexions de Judith Butler dans cet essai s'articulent donc autour de ces questions : comment la régulation du genre par la sexualité fonctionne-t-elle ? Dans quelles conditions et comment certaines pratiques sexuelles peuvent-t-elles ébranler certaines normes de genre ? Quand et comment, en retour, certaines formes d'expressions genrées peuvent-elles maintenir ou au contraire déstabiliser l'ordre hétérosexuel ? Comment s'emboîtent (ou pas) les normes de genre et de sexualité ?

 

[ N'hésitez pas à me corriger si vous pensez que je déforme la pensée de Butler... ]

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13 mai 2010 4 13 /05 /mai /2010 19:45

Je finis ici de vous causer de Loïc Jacquet et de l'excellent article qu'il a publié dans le numéro de Nouvelles Questions Féministes consacré aux luttes intersexes.

Jacquet traite dans cet article de sexualité, et particulièrement du pouvoir subversif des corps queers (intersexes ou non) érotisés.


* * * * * * *


Le trouble suscité par les corps intersexes et queers éclaire, en retour, les règles et les normes qui structurent l'érotisme et la sexualité considérée comme « normale » (de la même façon que l'existence de personnes intersexes, qui a entraîné en réaction l'élaboration de recommandations réglées pour leur traitement, met en lumière les définitions normées des « bons » organes génitaux masculin et féminin).

L'introduction du désordre fait apparaître à quel point l'ordre est construit, normé, traversé de rapports de pouvoir.


Dans la dernière partie de son article L. Jacquet s'appuie largement sur un ouvrage publié en anglais en 1997 par Riki Anne Wilchins : « Read my lips. Sexual subversion and the end of gender ».

Les mentions qu'il en fait sont tout simplement passionnantes. Wilchins s'intéresse aux « les règles qui gouvernent la construction de notre érotisme » : « L'existence de règles sur la manière de se comporter sexuellement avec une femme ou un homme et le manque de règle gouvernant les « corps queers » indiquent que l'érotisme n'est pas le simple produit d'une intimité sexuelle, ni le fait de procurer du plaisir à l'autre ni une chose « naturelle », mais bien un système qui fonctionne dans le cadre d'un système genré. » (p.57)


Loïc Jacquet poursuit, citant Wilchins : « si l'on en croit Wilchins, notre érotisme […] plonge ses racines dans une série de couples de contraires axés sur une différence de pouvoir, nous conduisant à percevoir sexuellement les corps à l'aune « de dichotomies telles que dur / tendre, actif / passif, fort / faible, dominant / soumis, viril / fertile, se ruant / accueillant, pénétrant / pénétré et sans compromis / pliant. » (Wilchins, 1997 : 163) » (p.58)


Les corps queers susceptibles de remettre en cause ces dichotomies jettent un trouble sur la frontière opposant corps féminins et corps masculins, tels que définis habituellement : « hommes avec des pénis longs d'un pouce, corps hermaphrodites avec des configurations génitales différentes (et peut-être meilleures), femmes à pénis ou à vagins construits, hommes en robes » (Jacquet citant Wilchins, p.57)

(Le dernier terme de l'énumération de Wilchins suggère que le trouble ne touche pas qu'à l'aspect strictement anatomique – le corps nu : la zone de turbulence peut être créée et entretenue par des robes – un usage déviant des codes sociaux en matière de genre. Ainsi tout ce qui relève de ce que j'ai vu appeler sur certains sites « l'altersexualité » peut introduire une faille / un brouillard ou un doute sur cet ensemble de couples binaires qui, selon Wilchins, structure notre érotisme.)


Lorsque les corps queers font irruption dans l'espace érotique, l'ordre hétérosexiste se trouve bouleversé.

Ou plutôt... ce potentiel de subversion n'est pas immédiat et évident, puisque ces corps sont d'abord niés, désérotisés, désexualisés (ramenés à des corps malades et / ou handicapés, des corps en manque ou en excès, dont les propriétaires auraient à trouver des expédients ou des palliatifs pour parvenir, malgré tout, à faire à peu près « comme si »). « Il semblent que la plupart des gens trouvent que des corps inintelligibles au niveau du genre sont aussi des corps inintelligibles au niveau érotique. » (Jacquet citant Wilchins, p.57)


D'où les médecins incrédules devant des « patients » intersexes non traités leur soutenant qu'ils ont bel et bien des pratiques sexuelles, et qu'elles sont de surcroît satisfaisantes (« le sujet prétend que... »)

D'où, certainement, le trouble, le désarroi, devant de tels corps envers et contre tout désirant et désirables.


Ce que Loïc Jacquet appelle « la réinvention de la sexualité chez les intersexes », c'est précisément ce moment où les corps queers deviennent désirables et désirant, et investissent le champ de l'érotisme. Il ne s'agit plus alors de « trouver des moyens pour faire comme si » (ils étaient normaux, ils n'étaient pas intersexes, pas trans ; comme si leur désir ne se déployait qu'au sein de cet ordre normé du genre), mais d'inventer d'autres pratiques, d'autres modes de représentation, d'autres façons d'encoder la sexualité.


Pour lui, c'est un fantastique vecteur de subversion : « c'est précisément en mettant en cause ces multiples dichotomies jusqu'à les faire éclater que les intersexes peuvent et pourront, à mon sens, (se) réinventer (dans) la sexualité et (dans) leur vie amoureuse. » (p.58) ; « si l'on cesse de penser la sexualité en termes binaires, tout un éventail inexploré de pratiques sexuelles, de manières de penser ces pratiques, la sexualité elle-même ou les parties du corps, s'ouvrent à nous […]. En somme, nous aurions un tout autre rapport à notre corps. » (p.59)

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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 16:48

Je continue ici le micro résumé d'un article de NQF sur « la Réinvention de la sexualité chez les intersexes », dans lequel Loïc Jacquet s'intéresse « à la richesse et à la multiplicité des sexualités et des pratiques sexuelles de toutes ces personnes qui ont décidé de mettre de côté (ou qui, tout simplement, n'ont jamais été capables de se fondre dans) les codes hétérosexuels (ou homosexuels) signifiant bon gré mal gré les rapports sexuels dans notre société » (p.53).


* * * *

Après les trois pages d'introduction que j'ai évoquées dans le post précédent, Loïc Jacquet développe trois points (avec trois petits cochons, qui mangeaient dans trois bols, et... ;p).

  1. les études montrent que, de fait, on peut faire du sexe de façon satisfaisante en étant intersexe ;

  2. pourtant la sexualité reste pensée, dans le monde médical et en dehors, selon des schèmes strictement binaires, selon lesquelles une sexualité des intersexes est proprement impensable ;

  3. les personnes intersexes, par les sexualités qu'elles inventent, ouvrent des portes pour penser et pratiquer le sexe en dehors / au-delà du système hétérosexiste.

* * * *

      1. Des enquêtes démontrent tout à la fois l'existence de pratiques sexuelles satisfaisantes chez les intersexes et la difficulté pour les acteurs du monde médical et au-delà de reconnaître cette réalité.


Loïc Jacquet évoque tout d'abord une recherche menée dans le milieu médical des années 1950 sur la vie de personnes intersexes non traitées, c'est-à-dire n'ayant subi ni chirurgie ni traitement hormonal. Cette étude portant sur pas moins de 250 cas conclut, d'une manière générale, à une évolution positive des personnes, qui vivent dans leur ensemble une « vie normale » (« loin de manifester des traumatismes psychologiques et des maladies mentales » p.52). Ces personnes ont développé une identité de genre « stable et saine », ainsi qu'une « image de soi pleine d'assurance ». Elles témoignent par ailleurs d'une vie sexuelle qu'on pourrait là aussi qualifier de « normale ».

Un peu plus loin, L. Jacquet mentionne d'autres documents médicaux (thèse de médecine, article) qui rapportent des informations allant dans le même sens, ayant trait à une sexualité épanouie.


Pour les acteurs du monde médical, cependant, c'est en général l'incrédulité qui domine.

Il n'est pas réellement possible que des personnes puissent faire du sexe avec de tels organes génitaux, semblent-ils penser in fine.

Pour l'auteur de la recherche, il s'agit de John Money, nous révèle L. Jacquet - le médecin qui a ensuite défendu le plus ardemment la réassignation chirurgicale précoce des nouveaux-nés. Ce revirement radical reste mystérieux ; on peut au minimum penser qu'il ne donnait pas complètement foi à la thèse de la « vie normale » des intersexes.

D'autres auteurs utilisent des formulations qui traduisent nettement leur incrédulité (« le sujet prétend... »).


Plus généralement, la pratique généralisée de la réassignation témoigne de la croyance qu'il n'est pas possible de vivre bien en étant et restant intersexe. Si la sexualité n'est pas la seule dimension prise en considération dans ce jugement, reste qu'elle joue un rôle important dans la façon dont les « bons » organes génitaux sont pensés. 

 

   2. Le genre construit le sexe, et un sexe pensable doit être apte à la relation sexuelle hétéronormée.


Les pages 45 à 54 de mon petit livre bordeaux préféré () expliquent merveilleusement pourquoi et comment « le genre précède le sexe » : « l'intersexualité bouleverse la causalité du sexe biologique à tel point que les protocoles de traitement, notamment sous l'influence de John Money aux Etats-Unis, se concentrent désormais sur ce que Money a défini comme « le genre », c'est-à-dire comme les standards relatifs à l'identité sexuelle socialement définie, pour normaliser les corps. Le genre devient, dans ces conditions, le fondement ultime du sexe, entendu comme la bicatégorisation sexuelle des individus. » (Elsa Dorlin, p.45)


Lors de la naissance d'un enfant dont les organes génitaux présentent une ambiguïté, un protocole de traitement est mis en place par l'équipe médicale pour assigner en urgence un sexe bien défini – mâle ou femelle - au nouveau-né. Il ne s'agit pas alors de découvrir le « vrai sexe » de l'enfant – il n'existe pas – mais de décider de quel sexe sera le plus vraisemblable (au vu de l'évolution prévisible de l'enfant et du développement à venir de caractères sexuels secondaires), le plus « facile à réaliser », et le plus « convaincant ». Dans ce choix interviennent des définitions normées de ce que doit être un sexe masculin « satisfaisant », et un sexe féminin « satisfaisant ». C'est dans ces définitions que des éléments relevant clairement du social, et donc de la norme sociale et culturelle de genre, entrent en jeu.


Pour le dire vite, un « bon » sexe masculin, un sexe masculin acceptable, doit être capable de pénétration, tandis qu'un « bon » sexe féminin doit pouvoir être pénétré. « La pénétration est le seul critère d'un vagin réussi : l'amplitude de l'ouverture, la lubrification, la sensibilité orgasmique ne sont pas des priorités, alors que le pénis réussi doit être apte à l'érection et d'une taille acceptable pour les canons de la virilité. » (p.46)

« Comment expliquer plus clairement que le vagin, le pénis, les lèvres et le clitoris ne fondent aucune bicatégorisation sexuelle « biologique », la définition de leur fonctionnalité obéissant aux seules prérogatives hétérosexistes du genre? » (p.47)


Loïc Jacquet reprend ces considérations dans son article : d'une part, les acteurs du monde médical ne croient pas, dans leur majorité, qu'il soit possible d'avoir une sexualité satisfaisante avec des organes génitaux atypiques (un micropénis ne permettant pas de pénétration profonde, par exemple) ; d'autre part lors des pratiques de réassignation ils modifient fréquemment les organes génitaux dans le sens d'une plus grande conformité aux normes de sexe (agrandissement du pénis ou accroissement de la taille de la cavité vaginale, par exemple), souvent au prix de la sensibilité orgasmique des dits organes.

Tout ceci montre, encore une fois, le poids de la norme de la « bonne sexualité » dans la façon dont sont pensés les sexes. Une sexualité réinventée, par exemple par des personnes intersexes, peut être un levier pour concevoir différemment les genres et les sexes.


* * * *

Je continuerai et terminerai ma présentation de l'article de L. Jacquet dans un troisième et dernier post.

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7 mai 2010 5 07 /05 /mai /2010 17:00

Un sujet me préoccupe dont je n'ai toujours pas touché mot ici.

Il y a de cela quelques mois, j'ai cherché ce qui existait sur le sujet, publié en français, et j'ai commandé deux livres pour ma petite maison, qui me sont arrivés par la poste :

1.un numéro de Nouvelles Questions Féministes (Vol.27, n°1 / 2008), intitulé « A qui appartiennent nos corps ? Féminisme et luttes intersexes ».

2. « Ni homme ni femme, enquête sur l'intersexuation », de Julien Picquart, aux éditions de la Musardine (2009).

 

Je ne savais franchement pas à quoi m'attendre pour le deuxième – une maison d'édition presque inconnue de moi jusque-là et un auteur « journaliste indépendant » - ça pouvait être tout et pas mal n'importe quoi ; mais bienheureuse surprise : c'est vraiment un très bon livre – Julien P. a fait un super boulot. J'en causerai davantage plus tard...

 

Je voulais commencer par évoquer l'un des articles de NQF : « la réinvention de la sexualité chez les intersexes », de Loïc Jacquet.

 

(Sommaire et introduction de NQF en ligne ici, les résumés )

 

C'est un petit article de onze pages. Loïc Jacquet est présenté à la fin du numéro comme « un militant trans' d'une vingtaine d'années. Depuis 2003, il diffuse de l'information en français sur les effets des traitements hormonaux et chirurgicaux, en particulier les traitements masculinisants. En puisant dans ses propres expériences de vie, il s'est aussi donné pour objectif de visibiliser les personnes de sexe féminin qui ne se considèrent ni homme ni femme, les identités sexuelles trans' autres que celle de transsexuel « femme-vers-homme-hétérosexuel », ainsi que la diversité des pratiques sexuelles trans'. » (p.162)

 

Les trois premières pages de l'article sont surprenantes pour qui est habitué à la mouture traditionnelle des articles scientifiques, lisses et venant de nulle part. Le propos ici ne vient pas de l'espace, il est bien situé : utilisant la première personne, Loïc J. nous dit pourquoi et comment il en est venu à s'intéresser à la sexualité des intersexes ; il nous dit tout à la fois d'où il parle, à partir de quelles expériences, et quelle légitimité il a à parler.

L'effet d'étrangeté (quand il raconte des épisodes de sa vie, évoque son adolescence, parle des « axes les plus importants de [sa] vie », etc.) est redoublé par le fait qu'il s'agit, ici, d'un aspect éminemment intime de l'existence : le vécu de son identité de sexe et, plus encore, sa sexualité. (C'est peu dire qu'on n'est pas habitué à lire dans des revues scientifiques (même traitant du sexe) des informations sur le vécu de l'auteur.e en matière de désir, de masturbation, d'orgasme, ou sur les changements morphologiques de ses organes génitaux.)

Bref – l'auteur s'expose. L'effet de cette exposition (qui peut sembler... violente ?) n'est pas seulement « épistémologique » (on sait d'où le sujet de la science parle, donc on sait sous quelle lumière et avec quel sourcil relevé scruter l'objet produit). Il y a aussi, à mon sens, quelque chose de l'ordre de... l'empowerment ( ? ) qui est produit ici : prendre la parole, « témoigner », rendre visible, faire advenir à l'existence dans un type d'espace public (une revue), et donc rendre dicible, etc... mais aussi : ici le sujet qui « témoigne » est en même temps l'auteur à part entière de ce texte scientifique. Ca produit un effet particulier, un effet politique, non ? (ouais je reste vaguement dans le flou – je fais ce que je peux ! - mais je l'entraperçois, là, l'effet politique, me semble bien... non ??)

(Le discours est simple, factuel, les phrases semblent posées et défaites d'émotivité, de drame ou d'éventuelle charge de violence ; juste, il énonce.)

 

Dans ces trois premières pages Loïc Jacquet explique donc que le sexe et la sexualité ont très tôt été au centre de ses préoccupations (comme jeune adolescent déjà), et qu'il a « été amené très tôt à [s'] intéresser à des identités et à des sexualités qui sortaient de la norme hétérocentrique de notre société » (p.49). Puis : « Si je me trouve en position d'écrire cet article sur le croisement entre sexe (au sens de sexualités) et intersexualité, c'est pour une raison qui ne coule pas nécessairement de source : c'est parce que je suis trans'. » (p.50) Et trans' ayant choisi de suivre un traitement hormonal : « Ce traitement a entraîné une modification radicale de mon aspect (entre autres) physique, l'aspect et la fonction de mes organes génitaux, mais aussi de mes pratiques et attirances sexuelles ».

Ainsi, sans être intersexe, Loïc Jacquet a vécu et vit avec un corps « queer », un corps qui transgresse la frontière du genre (un corps qui introduit le désordre). C'est depuis cette position, et avec un « désir de trouver des corps assimilables au [sien] » (p.51), qu'il a été amené à réfléchir sur la sexualité, à échanger, récolter des témoignages, des informations, auprès d'autres personnes dont certaines étaient intersexes.

 

La suite dans un tout prochain post...

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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 14:09

« Il n'y a de relation sexuelle qu'inégale », écrit Danny Laferrière ; Pascale Molinier le reprend et fonde sa démonstration sur cette affirmation.

Il faudrait plutôt écrire : « il n'y a pas de relation sexuelle qui n'ait part avec le pouvoir, il n'y a pas de sexualité en dehors du pouvoir ». Peut-être la solution de l'énigme qui me taraude depuis plusieurs jours est-elle là : Laferrière et Molinier confondent domination et pouvoir.

 

L'article de Molinier s'intitule « Plus qu'un désir de peau ». Ce n'est pas là une spécificité de la relation Blanche / Nègre – il y a toujours « plus qu'un désir de peau » dans une relation de sexe : plus qu'un simple plaisir physiologique, plus que l'envie de sentir, plus que l'excitation des nerfs. Il y a ce qu'on prend, ce qu'on cède, ce qui se joue, etc.

Quand un dragueur déploie des trésors d'inventivité, d'énergie, de patience et de manigances pour mettre une femme dans son lit, il ne cherche pas seulement le plaisir sexuel simple, pas seulement le corps-à-corps, pas seulement à toucher cette peau-là ; il veut l'avoir.

Et ce n'est pas le propre des relations de drague ou des relations explicitement inégales dans lesquelles l'homme chercherait à avoir / posséder une femme ; dans des relations amoureuses, il y a aussi « plus qu'un désir de peau ».

Il y a le pouvoir, dans son sens le plus large – pouvoir sur. La relation de séduction est une relation de pouvoir, comme la relation amoureuse (et pas seulement une relation inégale, une relation hiérarchique, une relation de domination) ; l'autre a du pouvoir sur nous et on cherche à en avoir sur lui – sur ses envies, sur son univers mental, sur ses plaisirs.

 

Le sexe excède toujours la simple peau (à moins d'obtenir l'éjaculation mécanique par excitation électrique des terminaisons nerveuses... mais alors là heu... c'est plus de la sexualité c'est de la science physique...)

 

Cet article de Molinier aura au moins eu pour effet d'éclairer ces notes, rapidement griffonnées dans un cours de Fassin, et qu'à l'époque je n'avais pas totalement comprises :

 

« Différencier domination et pouvoir permet de penser la sexualité dans le féminisme.

Le désir, c'est nécessairement du pouvoir (pouvoir de séduction, agir sur l'autre / sur ses désirs), du pouvoir au sens foucaldien (qu'on ne détient pas, qui est fondamentalement relationnel).

Sexualité implique pouvoir. C'est ce qu'énonce le féminisme.

Le courant représenté par Catherine McKinnon identifie pouvoir et domination ; de ce fait toute forme de sexualité hétérosexuelle est intrinsèquement oppressive.

Comment, à partir de là, sauver la libération sexuelle ?

Pour Marcela Iacub, en sortant du féminisme.

Penser séparément pouvoir et domination ouvre au contraire une piste de réponse au sein du féminisme, en restant dans le féminisme. »

 

Cette vaste question des liens entre sexualité et pouvoir a été au coeur des « sex wars » des années 1980 (guerre dont Catherine McKinnon représente l'un des pôles). Je n'ai pas encore complètement saisi les enjeux et les lignes argumentatives des deux bords – mais ça me semble, de loin, un putain de sacré champ de réflexions plantées de questions existentielles.

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11 avril 2010 7 11 /04 /avril /2010 07:08

Après ce petit Moliniérisme, j'en viens aux diverses explications que j'ai pu trouver pour rendre compte du fantasme de viol.

 

En gros, ça donne ça :

  • on est tellement belle / désirable / irrésistible que les hommes ne peuvent pas se maîtriser ;

  • la sexualité et le plaisir sexuel restant fondamentalement honteux, imaginer qu'on est forcée à l'acte sexuel permet de « se laisser aller », de se dédouaner de tout sentiment de culpabilité, et de pouvoir ainsi prendre son pied.

(J'avais écrit « différents types de » et « diverses explications », et je ne trouve que deux machins dans mon panier – c'est qu'après examen le reste (de mes recherches au gré du net) s'apparente plus à du porridge qu'à des idées.)

 

Le second mode d'explication retient tout mon intérêt. C'est lui que met en avant Virginie Despentes dans sa King Kong théorie (p.55 et suivantes de l'édition Grasset).

 

« C'est un dispositif culturel prégnant et précis, qui prédestine la sexualité des femmes à jouir de leur propre impuissance, c'est-à-dire de la supériorité de l'autre, autant qu'à jouir contre leur gré, plutôt que comme des salopes qui aiment le sexe. Dans la morale judéo-chrétienne, mieux vaut être prise de force que prise pour une chienne, on nous l'a assez répété. Il y a une prédisposition féminine au masochisme, elle ne vient pas de nos hormones, ni du temps des cavernes, mais d'un système culturel précis, et elle n'est pas sans implication dérangeante dans l'exercice que nous pouvons faire de nos indépendances. Voluptueuse et excitante, elle est aussi handicapante : être attirée par ce qui détruit nous écarte toujours du pouvoir. » (p.56)

 

(« elle n'est pas sans implication dérangeante dans l'exercice que nous pouvons faire de nos indépendances » : cela fait écho avec l'article de Molinier – les Blanches émancipées de leur rapport de domination (de genre) utilisent cette petite dose de liberté pour... un exercice bien dérangeant : le jeu de l'esclave.)

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8 avril 2010 4 08 /04 /avril /2010 19:14

 Je vais tenter de coucher ici sur la Méduse (« couchée la méduse ! ») les différents types d'explications qui ont pu être avancés pour ces fantasmes de dominées, fantasmes de viol ou de soumission.

J'exposerai d'abord, dans ce post-ci, le point de vue de Pascale Molinier (qu'elle ne fait que suggérer ou esquisser), puis je listerai (dans un post suivant) ce que j'ai trouvé d'autre dans mes vagues recherches survolantes – en finissant par la thèse retenue par Virginie Despentes.

 

Pascale Molinier parle, à propos de cet éventail de fantasmes qui ont tous pour point commun de sembler, à première vue, mettre la fantasmante dans une position défavorable, et qui flirtent donc tous avec une forme de masochisme, de « fantasmes implantés de l'extérieur ».

 

Je voudrais vous dire avant de me lancer au fleuve et à la mer, que j'ai eu beaucoup de mal à écrire cet article. Parce que je l'ai écrit, et réécrit, qu'au fur et à mesure que j'écrivais et avançais dans mon propos, je changeais d'avis, je comprenais de nouvelles choses, je revenais sur ce que j'avais affirmé ; je devais enlever des paragraphes et...

Je me suis demandée si je ne pouvais pas laisser apparents mes différents revirements, les à-coups de mon cerveau qui comprend durement (un coup à droite un coup à gauche, et je reviens en arrière), ou s'il valait mieux livrer la tarte toute cuite sans les brouillons et griffonnages.

Dans le doute, j'ai fait un peu les deux. Pardon, donc, pour le halo de brouillard qui enveloppe le post, et la légère sensation de roulis. 

Il m'est apparu que cette question était, finalement, bien plus complexe que je n'avais cru – diablement et vertigineusement complexe.

 

« Fantasmes implantés de l'extérieur ». Cette expression me laisse assez dubitative.

Le mot « implanté » sonne bizarrement, et ne livre aucun indice sur la façon dont, concrètement, ces formes désirantes monstrueuses se construisent. Il donne une image simpliste et distordue du fonctionnement des processus psychologiques et sociaux (sans épaisseur). Ce sont les désirs des dominants, « implantés » dans la tête des dominées : on a l'impression que ces désirs sont solides, étanches, fermés comme des tupperwares, et qu'on peut les déplacer comme ça à l'identique d'une tête à l'autre. Une simple opération de translation du fantasme – greffe du désir de viol.

 

(Remarque, ça fait un peu penser à Bourdieu : « intériorisation de l'extérieur »... C'est Claude Grigron je crois qui disait que l'habitus avait une tronche de « boîte noire » ? Le mot cache le processus, on colle un mot et on donne l'impression d'expliquer – comme si le mot était magique et faisait se transsubstancier la réalité sociale - « abracadabra, habitus ! Et hop l'extérieur se scotche à l'intérieur de la tête ! » - sauf que Bourdieu parlait tout de même de dressage des corps, de répétitions, d'ajustement des attentes à ce que l'on appréhende comme possible depuis sa position, etc. - ici, c'est juste « implanté » : une opération à cerveau ouvert, dont on ne sait pas d'où elle sort.)

 

[ Et cette opération implique-t-elle des chirurgiens ? Des dominants qui auraient réussi sciemment leur opération de mystification ? ]

 

Cette expression me chiffonne pour une autre raison. Ces fantasmes-là sont « implantés de l'extérieur », il y a donc des fantasmes qui se créent « de l'intérieur » ? Mais d'où ça ? De ce qu'on est « pour de vrai », par opposition à ce que les autres nous feraient être, qui ne serait pas ce qu'on est « vraiment » ? Ils sortent d'où ces fantasmes et désirs là ?

Molinier reprend, pourtant, une phrase de Teresa de Lauretis pour énoncer que le désir, tant homosexuel qu'hétérosexuel, « enchevêtre de manière inextricable le soi avec les autres, le fantasme et la représentation, le subjectif et le social » (p. 231 et 232) – alors c'est quoi l'intérieur ?... (La ficelle avant qu'elle ne soit enchevêtrée ???)

 

Pascale Molinier adhère forcément à cette idée que « l'intérieur » est construit lui aussi, et construit dans l'intersubjectivité. Que vise-t-elle donc avec cette dichotomie spatiale ? L'extérieur serait le lieu de la contradiction, et le domaine du dominant ; l'intérieur l'espace de l'accord avec soi-même ( ? ), et... le foyer du sujet « non dominé » ?

 

Cette métaphore spatiale lui est inspirée par Teresa de Lauretis (que je n'ai pas lue – je fais donc profil bas :p) : « Teresa de Lauretis dit du sujet du féminisme qu'il est « excentrique », c'est-à-dire à la fois dedans et dehors le système de genre » p.239.

« L'extérieur » [du système de genre] représente la part de la pensée et du fonctionnement féministe chez une femme (sa part de « résistance »), et « l'intérieur » le tas de mécanismes de la domination, l'emprise de la socialisation hétérosexiste - sa part d'aliénation.

On peut dire que Pascale M. ne nous simplifie pas la tâche, puisque la métaphore spatiale est ici inversée (les méchants sont dedans... ) Le tas de fantasmes dont on réclame les papiers depuis le début de ce post viendrait donc de l'intérieur du système de genre, et de l'extérieur de.... des gens, de la tête, des sujets femmes – il faudrait leur greffer de l'extérieur vers l'intérieur pour les mettre dans l'intérieur du système de genre. Quoi c'est pas clair ?

 

Je pense que tout cela est intimement lié à la façon dont on pense le sujet.

Je pense que ces questions se présentent ici sous un jour étrange pour moi parce que l'auteure est d'abord psychologue et non sociologue, que ses références et paradigmes de pensée me sont donc éloignés.

Mais pas seulement.

Je pense que je n'ai encore pas compris grand chose, par exemple, à la conception du sujet chez Foucault, que reprend Bulter, et qui veut que le sujet soit constitué dans et par les relations de pouvoir.

Tout cela me passionne et m'embrouille.

Je ne comprends pas où est l'intérieur et où est l'extérieur.

Ces questions ont aussi à voir avec le concept d'aliénation (être en dehors de soi ? Mais où, et qui, est soi ?)

J'ai cru à un moment avoir une vision parfaitement claire et lucide de tout ça, en lisant les pages de Bernard Lahire sur la métaphore du froissé – mais il laisse peu de part, dans ses pages, au pouvoir... et la question me revient aujourd'hui comme un boom-rang.

 

Bref. Soit je ne comprends vraiment pas ce que veut dire Molinier (mais ai-je le droit de marmonner qu'elle n'est pas très claire ?...), soit... soit.. des choses m'échappent (ah oui c'est deux fois pareil ;p).

 

Bon, au-delà du mécanisme qui me laisse pantoise, reste l'idée générale : d'une façon ou d'une autre, les dominées auraient intériorisées, fait leurs, les désirs des dominants – ou plutôt : la face symétrique des désirs des dominants : il veut me dominer / je veux qu'il me domine ; il veut que je le serve / je veux le servir ; ils veulent me violer / je veux qu'ils me violent.

 

(et je laisse ce post avec l'impression amère de ne pas avoir dit grand chose, et de ne pas être allée plus loin que le bout de ma chaussure gauche...)

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7 avril 2010 3 07 /04 /avril /2010 07:40

Deux gros amas de questions me sont donc posées dans cet article de Pascale Molinier :

  • le premier tas a trait à la littérature. Que peut-on faire des textes littéraires, jusqu'où peut-on les faire parler, pas seulement d'eux-même, mais de la vie et des gens ? Et qu'en fait Molinier ici ? Je me suis déjà frottée à ce genre de questions, il y a quelques années - des semaines la tête dans Belle du Seigneur d'Albert Cohen, à me demander qui parle, qui fait violence à qui, où me placer et où situer l'auteur, quelle épaisseur abandonner aux personnages...

    La question est différente quand il s'agit d'auto-fiction, ou toutes les fois que l'auteur.e, de par sa position dans le monde et les rapports sociaux, peut puiser dans sa propre expérience pour habiller ses personnages – on ne peut l'accuser d'invraisemblance, de mensonge ; « ça existe », puisque lui / elle l'a vécu, de l'intérieur, de cette façon – la littérature est (aussi) témoignage.

    Ici, le vécu du narrateur, si proche de Dany Laferrière, porte le seau du réalisme (on ne peut marmonner - « nan mais c'est pas possible de réagir comme ça, personne n'aurait ressenti ça, c'est pas crédible, etc. ») En revanche la seule présence dans son roman de jeunes femmes animées du fantasme de soumission ne suffit pas à accréditer la réalité de ce fantasme – Laferrière n'est pas une jeune femme blanche qui couche avec des hommes noirs pour donner libre cours à son fantasme de soumission sexuelle. Ses personnages féminins ne sont la preuve de rien. ( ? nan ? )

  • Le second tas de questions me laisse tout à fait interdite, et je ne sais pas par où y entrer.

    Le fantasme de soumission sexuelle existe-t-il ? Je crois bien être obligée de répondre oui – puisque les pratiques sado-masochistes existent bel et bien. Certaines personnes trouvent leur plaisir (entre autres ) dans des situations où ils / elles sont dominé.e.s. Il me semble néanmoins qu'une question très importante reste en suspens : ces personnes trouvent-elles leur plaisir en jouant le jeu de la domination, dans une mise en scène d'elles-même comme dominé.e.s, ou jouissent-elles en étant véritablement dominé.e.s ? Cela change beaucoup de choses.

    S'il existe, ce « fantasme de soumission sexuelle » est-il majoritairement le fait de femmes ? Alors là je suis beaucoup plus indécise. Je n'en sais rien, et si l'on me dit oui, j'aimerais qu'on m'apporte quelques éléments de preuves.

    Et encore - pourquoi ? Comment ça fonctionne ?

    Et puis : le fantasme du viol est-il réel ? Comment l'expliquer ? Et que dire du « fantasme domestique »?

Sur le fantasme du viol, j'aurais tendance à répondre oui – il existe. J'aimerais avoir plus d'infos là-dessus (pas de bibliographie dans l'article de Molinier – c'est dommage) : y a-t-il eu des enquêtes, des recherches, des articles, quelque chose... Ce qui me fait pencher pour la reconnaissance de l'existence d'un tel fantasme chez certaines femmes (ce ne serait donc pas uniquement une manipulation idéologique de la part des hommes, de l'ordre de « elles aiment ça », « c'est ce qu'elles cherchent », « elles prennent leur pied comme ça », et « quand elles disent non il faut entendre oui »), c'est un passage du livre de Virginie Despentes, King Kong théorie.


[J'avais commencé à écrire ce paragraphe, puis je suis allée chercher King Kong, pour retrouver le passage exact ; je le lis, et je me vois obligée de rectifier - « j'aurais tendance à répondre oui ».... non, je dois répondre oui : je ne pense pas pour ma part avoir jamais été habitée par ce fantasme, ou alors à un niveau trop profond pour en être consciente ; mais oui certaines femmes vivent effectivement avec (y compris certaines femmes qui ont été violées pour de vrai) : lire les pages 55 et suivantes.]

 

[J'ajoute : je cherche vite fait sur Internet - et j'ouvre des yeux papillonnants sur un pan de la réalité du monde vrai qui m'avait jusqu'alors totalement échappé - alors on dirait que c'est super connu, ça, le fantasme de viol chez certaines femmes... ??? mince alors, si on m'avait dit . Désolée pour la référence du site un peu naze, mais c'est ce qu'au final j'ai trouvé de mieux fait : (la photo est dramatique) ].

 

Les pages de Despentes sont bougrement intéressantes ; avec l'article de Molinier, elles permettent d'avancer quelques pistes pour expliquer cette boule de fantasmes dérangeants.

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4 avril 2010 7 04 /04 /avril /2010 11:30

J'ai retrouvé un vieux truc que j'avais écrit sur un vieux numéro de cette vieille revue qui s'appelle Elle – et c'était en 2002 (ouais j'étais déjà vivante à l'époque, mais petite hein – avec un petit cerveau frais...)

Au-delà de mes commentaires métaphysiques sur la chose, que j'écrivais alors avec mon cerveau frais, le contenu de ces pages de Elle me semble intéressant – en particulier au regard de l'article de Pascale Molinier, et des interrogations qu'il soulève (sur la relation sexuelle inégale, le fantasme de viol, etc.).

Numéro daté du 3 mai 2002, avec sur la couverture une accroche qui m’avait accrochée :

« Sexualité : jusqu’où les femmes vont par amour. »

* * * * * * * * * * *

 

Avec cette expression, " par amour " (en dessous du titre de la rubrique : "sexualité "), il était sous-entendu que ce n’était pas " par désir " : on allait parler de ce que faisaient des femmes, sans le désirer, pour des hommes ; des femmes qui faisaient ce que désiraient des hommes.

Je me suis demandée d’abord de quels genres de " jusqu’où " il était question, de quels espaces limitrophes, de quels marécages de la sexualité. J’ai parcouru l’article. " Zones les plus archaïques ", échangisme, relation sexuelle à trois (ou à plus), films pornos, utilisation d’accessoires, position à quatre pattes, lieux risqués, ligotage, gros mots, « langage bestial » - tels sont les exemples que j’ai relevés. A la sexualité – féminine, en tous cas – était associé le thème de l’abandon : "parce que la relation sexuelle est le lieu de l’abandon et de l’oubli de soi ". Cela m’a fait penser à la discussion que j’avais eue avec Jadd au sujet d’une scène de la série Urgences, dans laquelle Harper se laissait totalement aller (au plaisir, mais aussi au " maniement " de son amant), tandis que Carter ne perdait jamais le contrôle de lui-même et de l’acte sexuel, au point de se soustraire à l’érotisme.

Les relations sexuelles à plusieurs, l’utilisation d’accessoires ou la copulation dans des " lieux risqués " ne peuvent pas en soi être associés à une notion de domination masculine. Cette relation est en revanche au minimum suspectée pour ce qui est de l’échangisme et du recours aux produits de l’industrie pornographique (traditionnelle).

Elle est incontestable quand il est question de "langage bestial ". S’il restait une ambiguïté, l’auteure de l’article précise : " parce qu’on sait qu’il relève du jeu amoureux et non de l’insulte faites aux femmes ". On voit bien de quelle sorte de " bestialité " on parle. (Traiter son amante de "salope ", "pute ", "chienne " ou " garce " ("t’aime ça, hein ! "), mais c’est pour de rire.) Dans la même veine, on " se découvre soumise érotiquement ", on " tutoie le fantasme de la prostituée ".

Cette domination masculine manifeste fait l’objet d’un astucieux ( ? ) retournement : monsieur Jacques Waynberg, (éminent) psychothérapeute, explique : " la soumission érotique est une autre forme de prise de pouvoir sur l’homme. Anne [chef d’entreprise, précise l’article, donc qui domine peut-être un peu trop d’hommes dans son quotidien, et a besoin pour se sentir femme de revenir aux vraies valeurs féminines] déclare : "plus il me prend sauvagement, plus il me domine et plus j’aime ça, parce que je sais que ma soumission c’est aussi ma puissance de femme sur lui. " (aha, ma puissance de femme sur lui)

  " Plus qu’une descente, ce fut une expérience extrême que Catherine Millet s’imposa en s’offrant à des pénétrations effrénées et multiples. Commentaires de la psychanalyste Françoise Wilder, qui lui a consacré un livre à partir d’entretiens menés avec elle durant plusieurs mois : "Elle était satisfaite de ne pas s’être sentie empêchée. Elle parlait de vacuité, de perte de soi, d’évanouissement de soi. Elle se donnait comme seule limite la maltraitance physique. Tout dépend comment on traverse cette image d’avilissement de soi et comment on en revient. Cela nous va-t-il, cela ne nous va-t-il pas ? En éprouve-t-on un sentiment d’horreur, de perte de soi ? Et si me perdre me va ? Et si nous avons reconnu dans cette perte-là quelque chose de nous, comme un enjeu de jouissance ?

Certaines femmes cherchent dans le temps du rapport sexuel à être destituées à leurs propres yeux." » 

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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 07:33

Pascale Molinier part donc de cette phrase de Dany Laferrière, « il n'y a de véritable relation sexuelle qu'inégale », pour comprendre ce qui se passe, du moins dans le roman de Laferrière, quand un Nègre et une Blanche couchent ensemble.

(Les majuscules sont là pour rappeler que ces termes désignent des types, et non des personnes; ils désignent « les fantasmes culturels qui érotisent ces catégories » (p.237))

 

Je cite assez largement :

« Ce que fait apparaître l'enchevêtrement du désir hétérosexuel avec la race est qu'il n'y a de véritable relation sexuelle qu'inégale. Les trois couples de positions, toutefois, ne sont pas symétriques. Blanc-Blanche et Nègre-Négresse sont des configurations au service de la jouissance masculine, sinon exclusivement, du moins prioritairement. Seule la relation Blanche-Nègre aurait le pouvoir d'assouvir la libido des deux partenaires parce qu'elle subvertirait, pour chacun, son propre assujettissement à son rapport de domination. La Blanche s'affranchirait de sa position dominée dans le rapport de genre, tandis que le Nègre s'affranchirait de sa position de dominé dans le rapport social de race. » (p.235)

 

(Parenthèse sur la forme : dans ce passage Molinier utilise le conditionnel ; elle suggère que son point de vue ne se superpose pas nécessairement avec celui de Laferrière ; dans la suite c'est beaucoup plus confus.)

 

Question : est-ce que dans cette configuration (relation Blanche-Nègre) la femme jouit davantage parce qu'elle n'est plus dominée (elle s'émancipe de son rapport de domination de genre) ? (Elle jouit grâce à plus de « liberté », elle est davantage sujet, son plaisir prend source dans l'effacement de ses entraves...)

Ce n'est pas ce que laisse entendre Molinier dans la suite.

Ou plutôt... c'est plus compliqué.

 

En gros (si j'ai bien compris), Pascale Molinier avance, en s'appuyant sur Laferrière, que... oui, la Blanche est « davantage libre » dans sa relation (de sexe) avec le Nègre. Mais que fait-elle de cette liberté ? La Blanche est « plus libre » qu'avec le Blanc de laisser libre cours à ses fantasmes... de domination (comprendre : d'être dominée).

Et on en vient à ce mystère opaque et total, pour moi : ce tas de fantasmes dont parle Molinier, qui a trait au viol, aux travaux domestiques, à la domination en général ; les femmes – ou des femmes – auraient en elles le fantasme ou cette gamme de fantasmes qui les fait jouir en étant (ou en jouant ?...) les esclaves soumises, les objets de. (« les fantasmes culturels de viol peuvent s'exprimer sans risque » p.239, « fantasmes de soumission » p.239, « le fantasme d'être l'esclave d'un homme déprécié » p.240, « un autre fantasme féminin... celui de « faire la vaisselle » ou plus largement d'offrir un service domestique » p.241, etc.)

?

Cette idée est un peu comme une statue de l'île de Pâques, pour moi. Ronde, sans porte d'entrée, arrivée on ne sait pas d'où ; dont je ne nie pas l'existence : je ne sais pas.

Je crois qu'à une époque j'aurais illico crié au scandale et à la connerie, à la manipulation idéologique, même pas subtile en plus, mais bien grossière ;p.

Aujourd'hui non ; je dis juste : je ne connais pas, je ne comprends pas, je veux rentrer à l'intérieur, expliquez-moi ça.

 

« Le paradoxe de la relation Nègre-Blanche est de répondre à des fantasmes qui sont précisément ceux dont les protagonistes aimeraient bien ne pas les avoir parce qu'ils les savent implantés de l'extérieur et qu'ils inscrivent au coeur de leur désir leur position de dominé. Avec un homme qui ne la domine pas socialement, la Blanche s'autorise à laisser cours à ses fantasmes d'être dominée sexuellement. » (p.238)

(Dans ce passage et dans la suite, il est clair que le fantasme « d'être dominée sexuellement » est majoritairement le fait de la femme – bien sûr Molinier ne tient pas un discours essentialiste ; mais la possibilité d'une telle configuration fantasmatique chez l'homme n'est pas questionnée.)

 

Il m'est d'avis qu'il faut prendre au sérieux l'idée de ce fantasme. En tout cas, j'en ai envie.

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