Pascale Molinier part donc de cette phrase de Dany Laferrière, « il n'y a de véritable relation sexuelle qu'inégale », pour comprendre ce qui se passe, du moins dans le roman de Laferrière, quand un Nègre et une Blanche couchent ensemble.
(Les majuscules sont là pour rappeler que ces termes désignent des types, et non des personnes; ils désignent « les fantasmes culturels qui érotisent ces catégories » (p.237))
Je cite assez largement :
« Ce que fait apparaître l'enchevêtrement du désir hétérosexuel avec la race est qu'il n'y a de véritable relation sexuelle qu'inégale. Les trois couples de positions, toutefois, ne sont pas symétriques. Blanc-Blanche et Nègre-Négresse sont des configurations au service de la jouissance masculine, sinon exclusivement, du moins prioritairement. Seule la relation Blanche-Nègre aurait le pouvoir d'assouvir la libido des deux partenaires parce qu'elle subvertirait, pour chacun, son propre assujettissement à son rapport de domination. La Blanche s'affranchirait de sa position dominée dans le rapport de genre, tandis que le Nègre s'affranchirait de sa position de dominé dans le rapport social de race. » (p.235)
(Parenthèse sur la forme : dans ce passage Molinier utilise le conditionnel ; elle suggère que son point de vue ne se superpose pas nécessairement avec celui de Laferrière ; dans la suite c'est beaucoup plus confus.)
Question : est-ce que dans cette configuration (relation Blanche-Nègre) la femme jouit davantage parce qu'elle n'est plus dominée (elle s'émancipe de son rapport de domination de genre) ? (Elle jouit grâce à plus de « liberté », elle est davantage sujet, son plaisir prend source dans l'effacement de ses entraves...)
Ce n'est pas ce que laisse entendre Molinier dans la suite.
Ou plutôt... c'est plus compliqué.
En gros (si j'ai bien compris), Pascale Molinier avance, en s'appuyant sur Laferrière, que... oui, la Blanche est « davantage libre » dans sa relation (de sexe) avec le Nègre. Mais que fait-elle de cette liberté ? La Blanche est « plus libre » qu'avec le Blanc de laisser libre cours à ses fantasmes... de domination (comprendre : d'être dominée).
Et on en vient à ce mystère opaque et total, pour moi : ce tas de fantasmes dont parle Molinier, qui a trait au viol, aux travaux domestiques, à la domination en général ; les femmes – ou des femmes – auraient en elles le fantasme ou cette gamme de fantasmes qui les fait jouir en étant (ou en jouant ?...) les esclaves soumises, les objets de. (« les fantasmes culturels de viol peuvent s'exprimer sans risque » p.239, « fantasmes de soumission » p.239, « le fantasme d'être l'esclave d'un homme déprécié » p.240, « un autre fantasme féminin... celui de « faire la vaisselle » ou plus largement d'offrir un service domestique » p.241, etc.)
?
Cette idée est un peu comme une statue de l'île de Pâques, pour moi. Ronde, sans porte d'entrée, arrivée on ne sait pas d'où ; dont je ne nie pas l'existence : je ne sais pas.
Je crois qu'à une époque j'aurais illico crié au scandale et à la connerie, à la manipulation idéologique, même pas subtile en plus, mais bien grossière ;p.
Aujourd'hui non ; je dis juste : je ne connais pas, je ne comprends pas, je veux rentrer à l'intérieur, expliquez-moi ça.
« Le paradoxe de la relation Nègre-Blanche est de répondre à des fantasmes qui sont précisément ceux dont les protagonistes aimeraient bien ne pas les avoir parce qu'ils les savent implantés de l'extérieur et qu'ils inscrivent au coeur de leur désir leur position de dominé. Avec un homme qui ne la domine pas socialement, la Blanche s'autorise à laisser cours à ses fantasmes d'être dominée sexuellement. » (p.238)
(Dans ce passage et dans la suite, il est clair que le fantasme « d'être dominée sexuellement » est majoritairement le fait de la femme – bien sûr Molinier ne tient pas un discours essentialiste ; mais la possibilité d'une telle configuration fantasmatique chez l'homme n'est pas questionnée.)
Il m'est d'avis qu'il faut prendre au sérieux l'idée de ce fantasme. En tout cas, j'en ai envie.