« On peut jouer sur l'ambiguïté au niveau du genre sans pour autant jeter le trouble dans la norme en matière de sexualité ni la réorienter », écrit Judith Butler dans l'introduction de 1999 à Trouble dans le genre (p.34).
Anne Simon et Christine Détrez s'appuient sur cette citation pour neutraliser l'éventuelle portée subversive du roman d'Anne Garréta Pas un jour. Selon elles, dans cette création littéraire, Garréta joue certes sur l'ambiguïté au niveau du genre, mais ce jeu, loin de déstabiliser la norme, aboutit au final à la renforcer.
On n'assiste selon elles qu'à une assimilation par un personnage « apparaissant anatomiquement féminin » (p.35) d'un rôle masculin figé, caricatural, stéréotypé. Le durcissement de la norme de genre et de sexualité est accentué par le fait que ce personnage « se défini[ssant] comme relevant du « masculin », tant dans ses habitudes sociales que dans sa sexualité » (p.35) est une lesbienne : une femme qui aime les femmes se fond dans le rôle de l'homme, se calquant ainsi sur le modèle hétérosexuel le plus normatif. Ainsi, la question qu'elles posent en haut de la page 36 semble purement rhétorique, et tranchée par la citation de Judith Butler qui suit directement : [l'oeuvre d'Anne Garréta] « renforce-t-elle le figement des positions de genre, du fait de l'incorporation, par une femme aimant les femmes, d'une masculinité relevant de la caricature virile ? » (p.36)
On peut lire ici un assez long extrait du roman « Pas un jour », qui permet de se faire une petite idée de sa teneur. Nulle caricature dans ce texte à mon sens.
Le propos de Détrez et Simon est ambigu car on ne sait trop si l'essentiel de la critique porte sur l'aspect « caricature » et « stéréotype » (de l'homme comme « adepte des bars et du cognac, des pompes et des katas, des voitures et de la menuiserie » (p.34), de la femme comme « pur objet du désir » (p.34)), ou sur cet accaparement par un personnage lesbien des habitudes sociales et de la sexualité traditionnellement dévolues aux hommes.
A réfléchir plus avant sur la situation romanesque créée par Garréta et sur la phrase de Butler, à écrire tout ceci, une idée plus claire m'est venue, sur le rapprochement opéré par Détrez et Simon. Et si je ne savais qu'en penser il y a encore quelques heures, à présent il me semble que les auteures d'A leur corps défendant se trompent en convoquant ici Judith Butler. Il me semble que non, elle n'a pas voulu dire cela dans cette introduction de 1999. Non, elle n'aurait pas porté ce jugement sur le roman d'Anne Garréta.
Non, elle devait songer à autre chose.
Ce n'est pas ça.
Je m'en vais tenter de vous expliquer ça dans le post suivant...