Le 25 janvier dernier (oui je suis un peu en retard, comme le lapin...), une petite tête de star féministe tenait conférence à la librairie du Merle Moqueur – Gayatri Chakravorty Spivak, féministe indienne, grande figure, avec Edward Saïd, Hohmi Bhabha ou Stuart Hill, des études post-coloniales.
Autant vous dire qu'avant de savoir que j'allais l'écouter au Merle, j'ignorais tout d'elle – jusqu'à son existence – ah non, j'avais failli acheter son petit ouvrage traduit en français : Les subalternes peuvent-elle prendre la parole... et ce, d'une part, parce qu'Elsa Dorlin y fait référence dans son petit livre rouge – oups bordeaux (p.95), d'autre part parce que contre toute attente j'étais tombée dessus dans les rayons de la Fnac. (Je l'avais bien pris et reposé une demi-douzaine de fois avant de traîner la chaussure vers la sortie, en proie à l'une de mes légendaires crises frénétiques d'indécidabilité... bon finalement trop cher pour trop peu de pages – mauvais rapport quantité/prix, c'est pas un critère, ça ?... ;p)
Donc voilà, aucune idée de ce qu'elle pouvait bien raconter dans son fameux article – ni dans le reste d'ailleurs.
Dans la petite salle d'animation du Merle moqueur, la foule des grands jours. On se tenait tout serrés sur nos petites chaises pliantes comme un champ d'oignons. Pour donner la réplique à Gayatri, Etienne Balibar, dont je voyais le cheveu vaporeux pour la première fois.
Autant le dire tout de go : je n'ai pratiquement rien compris de tout ce qu'a raconté Gayatri Spivak ce jour-là. J'en fus bien contrie. (
) Je suis sortie avec une drôle de sensation. Heureusement, je n'étais pas venue seule ; on n'était pas assis à côté pour cause d'oignons surnuméraires, on s'est donc retrouvés après les applaudissements, l'oeil et le sourcil plein d'interrogations : alors ? Ben alors, j'ai rien compris. Ouf, c'était pas que moi...
(Bon, ce sentiment de grand brouillard n'implique pas plus loin que nous, en même temps... Certainement d'autres auditeurs/trices ont tout saisi – enfin je l'espère !)
Quelques fragments saisis au vol que j'ai néanmoins conservés au formol sur mon cahier vert :
G.C. Spivak ne veut pas qu'on la présente comme philosophe : « je ne suis absolument pas philosophe, et ça me plaît » ; elle revendique sa position de chercheuse et professeure en littérature comparée. Depuis cette position, elle cherche à apprendre de ce qui est « singular and unverifiable », singulier et non vérifiable ; elle rencontre « une histoire », « l'imagination littéraire », qu'elle définit comme un véritable « appareil à détranscendantaliser ».
Elle se décrit aujourd'hui comme « a western intellectuel born in India », de la même façon qu'Edward Saïd (son collègue à l'Université de Columbia) se définit comme « un humaniste américain ». (Elle se dit néanmoins « féministe du Tiers-Monde ».)
Par rapport à son texte Can the subalterns speak : quand il a été traduit en français, le problème du genre à accorder au nom « subalterns » s'est posé. Les éditions Amsterdam (à l'origine de cette traduction) ont opté pour le féminin, et Spivak approuve ce choix. Le problème, nous dit-elle, n'est pas de savoir si ils/elles parlent ou non : elles parlent, le problème est de les entendre. « La parole est prise, mais nous ne pouvons pas l'entendre. »
Un dernier élément, pour ne pas donner l'impression de saupoudrer ici des miettes pour les moineaux... bon, un vrai morceau de polenta consistante, mais que je ne suis pas sûre d'avoir saisi – un porridge flou on va dire... (qui flotte dans ses oeufs en neige. (beurk ?)) G.C.S. nous dit : « dans ma conférence (Can the subalterns speak), j'ai fait exactement ce que j'ai critiqué : save the brown women from the brown men, se servir des femmes noires contre les hommes noirs, et personne ne s'en est rendu compte ! Et pour cela, j'ai utilisé a white man – Freud, à travers son texte On bat un enfant »...
G.C. Spivak a fondé en Inde un réseau d'écoles expérimentales à destination des enfants des milieux ruraux et issus des minorités ethniques ; G.C.S. semble reconnaissante à E. Balibar de mentionner cette activité.
Je n'ai absolument rien saisi des développements sur Gramsci – en même temps, je ne connais rien de rien à son travail, je ne maîtrise pas un seul des concepts qu'il a forgés, je nage en pleine purée de pois sur cette mer-là. Pendant tout le temps qu'a duré l'échange entre Balibar et Spivak sur ce sujet, je me suis appliquée à noter sur mon cahier des phrases exotiques : « les abstractions dans l'Etat appartiennent aux citoyens », « avec la mobilité sociale on passe de la performativité culturelle à la performance culturelle », « pourquoi est-il si difficile de transformer le performatif en performance, pour éviter l'anéantissement de la culture ? », « l'histoire ne commence pas avec l'humiliation »...
Je trouve presque cela poétique :) - du vrai René Char.
Et une blague pour la fin (pour ne pas partir fâchée, les effluves de Gramsci m'étant un peu monté à la tête...) : lorsque Can the subalterns speak a été traduit en russe, le titre est devenu plus ou moins l'équivalent de Can the junior officers speak, ou Les sous-officier peuvent-ils parler ?
Je me demande franchement si c'est vrai – en tout cas ça nous a bien fait marrer.