« Il n'y a de relation sexuelle qu'inégale », écrit Danny Laferrière ; Pascale Molinier le reprend et fonde sa démonstration sur cette affirmation.
Il faudrait plutôt écrire : « il n'y a pas de relation sexuelle qui n'ait part avec le pouvoir, il n'y a pas de sexualité en dehors du pouvoir ». Peut-être la solution de l'énigme qui me taraude depuis plusieurs jours est-elle là : Laferrière et Molinier confondent domination et pouvoir.
L'article de Molinier s'intitule « Plus qu'un désir de peau ». Ce n'est pas là une spécificité de la relation Blanche / Nègre – il y a toujours « plus qu'un désir de peau » dans une relation de sexe : plus qu'un simple plaisir physiologique, plus que l'envie de sentir, plus que l'excitation des nerfs. Il y a ce qu'on prend, ce qu'on cède, ce qui se joue, etc.
Quand un dragueur déploie des trésors d'inventivité, d'énergie, de patience et de manigances pour mettre une femme dans son lit, il ne cherche pas seulement le plaisir sexuel simple, pas seulement le corps-à-corps, pas seulement à toucher cette peau-là ; il veut l'avoir.
Et ce n'est pas le propre des relations de drague ou des relations explicitement inégales dans lesquelles l'homme chercherait à avoir / posséder une femme ; dans des relations amoureuses, il y a aussi « plus qu'un désir de peau ».
Il y a le pouvoir, dans son sens le plus large – pouvoir sur. La relation de séduction est une relation de pouvoir, comme la relation amoureuse (et pas seulement une relation inégale, une relation hiérarchique, une relation de domination) ; l'autre a du pouvoir sur nous et on cherche à en avoir sur lui – sur ses envies, sur son univers mental, sur ses plaisirs.
Le sexe excède toujours la simple peau (à moins d'obtenir l'éjaculation mécanique par excitation électrique des terminaisons nerveuses... mais alors là heu... c'est plus de la sexualité c'est de la science physique...)
Cet article de Molinier aura au moins eu pour effet d'éclairer ces notes, rapidement griffonnées dans un cours de Fassin, et qu'à l'époque je n'avais pas totalement comprises :
« Différencier domination et pouvoir permet de penser la sexualité dans le féminisme.
Le désir, c'est nécessairement du pouvoir (pouvoir de séduction, agir sur l'autre / sur ses désirs), du pouvoir au sens foucaldien (qu'on ne détient pas, qui est fondamentalement relationnel).
Sexualité implique pouvoir. C'est ce qu'énonce le féminisme.
Le courant représenté par Catherine McKinnon identifie pouvoir et domination ; de ce fait toute forme de sexualité hétérosexuelle est intrinsèquement oppressive.
Comment, à partir de là, sauver la libération sexuelle ?
Pour Marcela Iacub, en sortant du féminisme.
Penser séparément pouvoir et domination ouvre au contraire une piste de réponse au sein du féminisme, en restant dans le féminisme. »
Cette vaste question des liens entre sexualité et pouvoir a été au coeur des « sex wars » des années 1980 (guerre dont Catherine McKinnon représente l'un des pôles). Je n'ai pas encore complètement saisi les enjeux et les lignes argumentatives des deux bords – mais ça me semble, de loin, un putain de sacré champ de réflexions plantées de questions existentielles.