A la fin d'un précédent article sur un extrait de Nicole-Claude Mathieu, je posais cette question existentielle, profonde et subtile : le désir d'enfant chez une femme sert-il nécessairement la domination masculine ?
Je pensais n'avoir pas les armes et n'être pas d'humeur pour affronter ne serait-ce qu'un cheveu de cette question – me vient pourtant aujourd'hui l'envie d'écrire ceci.
Il me semble indéniable que la production d'enfants, dans la France contemporaine (par exemple), dessert objectivement les femmes et sert objectivement les hommes (ou la domination masculine, comme on voudra le dire). Les effets du fait d'avoir un enfant pour une femme, dans les deux domaines que sont la charge de travail domestique et la carrière professionnelle (y compris exprimée en termes de revenus), sont indéniables. Avoir un enfant signifie pour une femme multiplier le temps consacré aux tâches domestiques, accroître la charge mentale correspondante, et creuser le déséquilibre entre charges féminines et charges masculines au sein du couple. Cela signifie également diminuer ses chances de faire carrière, c'est-à-dire à la fois ses chances d'accéder à certains postes, mais aussi, clairement, ses chances de gagner plus – ou dit autrement : en ayant un (des) enfant.s, elle a toutes les chances d'être plus pauvre (et ce toute sa vie, comme la référence de Plume à la réforme des retraites l'a bien rappelé). D'un point de vue macrosociologique, d'un point de vue global, la production d'enfants est bien l'un des vecteurs qui maintient les femmes en situation subordonnée.
Ce constat une fois posé, deux questions se posent à moi.
Un - Que se passe-t-il quand on passe du plan macro au plan micro ? Que devient cette question quand on la pose au niveau non plus d'une société, mais d'une individue ? Quelle gueule a la balance, quand on y pèse les « avantages » et les « inconvénients », pour une femme, d'avoir un / des enfants ?
Il faudra entasser, sur le plateau des bénéfices, l'ensemble des gratifications émotionnelles et affectives : les petits sourires, les cris d'amour, la dépendance du bébé-être, le fait de trouver que c'est une jolie chose bien finie et qu'on a bien travaillé (le plaisir du travail bien fait... ;p), puis tous les agréments qu'on peut trouver dans la ressource comique d'un.e gamin.e, qui met de la vie comme la Badoit... etc.
Mais aussi (peut-être surtout) les gratifications que l'enfant apporte de façon indirecte, c'est-à-dire non pas par ce qu'il est et ce qu'il fait, mais par le fait qu'il existe – que la femme s'est transformée en femme-qui-a-des-enfants.
La question que je me pose (ou plutôt qui se pose à moi...) est alors la suivante : est-il possible (et dans quelles conditions) que la plus grande liberté (au sens large) que procure le fait d'être sans-enfant pour une femme ne soit pas entamée par la blessure qu'inflige au quotidien le fait d'exister socialement en tant que femme-sans-enfant ?
Cette « blessure » qui constitue le revers des gratifications indirectes. Le mot est mal choisi, plutôt qu'une jolie plaie aux bords lisses et roses, ça ressemblerait plus à un mal de ventre, du genre intestinal, un peu honteux, et vaguement sale.
Deux - Est-il possible de mettre au monde un enfant dans un couple et de l'élever d'une manière qui soit féministe (pour l'enfant, mais aussi et surtout pour le couple, et pour celle qui l'a fait naître) ? (une sorte d'expérience féministe concrète...)
Un soir il y a quelques semaines, alors que je traînais ma savate dans les couloirs du métro, ramenant ma carcasse à domicile après une journée de labeur, et comme mon cerveau tournait en roue libre, comme souvent dans le métro – j'ai réalisé quelque chose qui m'a saisie.
Il m'est apparu très clairement qu'être en couple lesbien aurait pu m'épargner ce poids, le poids de la question de l'enfant. [J'avais déjà éprouvé l'envie d'être déjà-vieille.] A cet instant, j'aurais voulu, de toutes mes forces, être en couple avec une fille pour lui déléguer cette tâche asphyxiante de fabriquer, porter et faire naître un bébé-humain. Mon cerveau ne s'est pas arrêté là, il m'a visualisée non seulement lesbienne, mais butch, afin d'effacer toute ambiguïté, quant à qui devrait se coltiner à ce boulot – aux yeux du monde. Que les signes montrent clairement à qui adresser la demande – et que ce ne soit pas moi. Je me suis sentie tellement libre, à la pensée toute imaginaire de ce moi virtuel, à qui plus personne ne pourrait adresser ce genre de requête silencieuse. Puis mon cerveau a sauté un peu plus loin sur cette idée, sur cette image : moi en homme. Un homme de 32 ans, qui pourrait être célibataire, pourquoi pas, sans que cela n'engage ce regard, ce poids, cette sourde violence. Célibataire sans enfant, sa vie qui peut tenir toute seule, être vivant, qui n'a pas forcément besoin de but.