L'essai de Judith Butler est militant. Elle s'engage. Son but, en l'écrivant, était de travailler à rendre le monde davantage vivable. Ouvrir des possibles. « Je n'ai pas écrit sur ce processus de dénaturalisation pour le simple plaisir de jouer avec la langue ou pour nous obliger à jouer aux marionnettes au lieu d'affronter la « vraie » politique. […] Je l'ai fait par désir de vivre, de rendre la vie possible et de repenser le possible en tant que tel. » (p.43)
Elle porte donc dans Trouble dans le genre des jugements moraux – elle juge qu'il est bien, ou mal d'agir de telle ou telle sorte : mal de renforcer les normes de genre et de sexualité, qui oppriment et empêchent de vivre certaines personnes, bien de les fragiliser, les faire céder, pour que cesse le rejet d'hommes et de femmes hors de l'humanité.
Le propos de Détrez et Simon dans A leur corps défendant a lui aussi une résonance morale : elles aussi se positionnent comme féministes, engagées, et prennent parti pour une plus large ouverture des possibles (ou en tout cas pour une moindre emprise de l'ordre moral et une émancipation des femmes).
C'est depuis ce point de vue engagé que les deux chercheuses prononcent leur jugement contre une bonne partie des écrivaines francophones contemporaines, et en particulier (c'est ce qui nous intéresse – heu, m'intéresse
depuis quelques posts...) contre le roman d'Anne Garréta, Pas un jour.
Le chapitre dans lequel s'inscrit l'analyse de Pas un jour traite du corps, et s'intitule « les contraintes de la libération corporelle » (pp.25-47). Il y est plus proprement question de sexualité (ainsi les quatre sous-parties du chapitre ont pour titres : « sexualité : une libération illusoire », « petit kamasutra littéraire », « le retour du refoulé ? » et « du « joui-dire » au sexploit » : du plaisir verbalisé au devoir de performance »). « Les auteures de notre corpus », écrivent Simon et Détrez, « revendiquent le droit au plaisir, mais en décrivent également la « mécanique » » (p.27).
L'examen du livre de Garréta apparaît dans la plus longue des quatre sous-parties, « le retour du refoulé ? », qui s'étend sur 12 pages (pp.30-42). (C'est en fait sur cette unique sous-partie que se sont concentrées presque toutes mes remarques et mes interrogations...)
Dans ces douze pages, donc, Détrez et Simon cherchent à démontrer que les livres de leur corpus, qui traitent ouvertement de sexualité, ne remettent pas en cause les normes en matière de sexualité. On l'a vu, leurs arguments sont assez étranges et m'ont peu convaincue (accusations de préciosité et d'euphémisme, ton érotiquement correct, et surtout décalques au féminin de clichés masculins).
[On peut noter une critique qui sort du rang, p.31 : Détrez et Simon reprochent à Anne Cécile un « exotisme de pacotille » (et de citer un extrait de « Bleu ou la piscine », dans lequel les « moiteurs tropicales », « les contrées exotiques », la « moustiquaire » et le « feulement des panthères » plantent effectivement un décor orientalisant du plus mauvais goût). Mais ici, c'est de flirt avec les clichés racistes que l'on peut accuser la romancière... Peut-on dire que cette imagerie raciste s'inscrit dans un univers érotique masculin ? Détrez et Simon attendraient-elles des auteures femmes qu'elles rompent avec la culture raciste parce que ce sont des femmes ? Là encore, je ne comprends pas.]
Bref, revenons à nos brebis.
Détrez et Simon parlent des femmes qui parlent de sexualité. Et quand elles en arrivent à Anne Garréta, elles parlent de genre. (Il n'a pas été question de normes de genre depuis le début de la sous-partie.) Elles décrivent le genre de la narratrice de Pas un jour, qu'elles qualifient de masculin.
Elles font une brève allusion à la façon dont Garréta écrit la sexualité, mais sans donner aucune prise à l'analyse, sans nous donner rien à manger pour penser.
En résumé, Détrez et Simon :
1. font une critique en règle du genre (diagnostiqué masculin caricatural) de la narratrice du roman,
2. énoncent que cette narratrice fait du sexe comme un homme (« selon les termes d'une masculinité réifiée et naturalisée par quelques millénaires de culture occidentale » (rien que ça !!) (p.34)), mais sans nous donner aucune explication (alors que justement, c'est ce qui nous intéresse au plus haut point....)
3. concluent (hop hop) par la citation de Butler et ferment le dossier.
Voilà la fameuse citation de Butler :
« Il me semble toutefois important de reconnaître que la performance que constitue la subversion du genre ne
renseigne pas nécessairement sur la sexualité ni sur la pratique sexuelle. On peut jouer sur l'ambiguïté au niveau du genre sans pour autant jeter le trouble dans la norme en matière de sexualité ni la réorienter. Parfois, l'ambiguïté au niveau du genre permet précisément de contenir ou de contourner la pratique sexuelle qui n'est pas « normale » et par là d'œuvrer à maintenir telle quelle la sexualité « normale ». Impossible donc d'établir une corrélation entre les pratiques drag ou transgenres, par exemple, et les pratiques sexuelles. Il n'est guère plus facile de cartographier la sexualité à l'aide des préfixes hétéro-, bi-, et homo- compte tenu du caractère mouvant et changeant du genre. » (pp.34-35)
(En italique, la phrase que retiennent Simon et Détrez.)
Butler démontre que certains types de pratiques sexuelles ont le pouvoir de déstabiliser les normes de genre, et inversement ; elle n'affirme pas du tout néanmoins que certaines sexualités produisent certains types de genres (ni l'inverse). Elle examine les liens entre sexualité et genre, on l'a vu, mais n'établit pas de relations stables et systématiques entre telle configuration de genre et telle pratique sexuelle.
Ce qu'elle dit dans ce passage, en gros, c'est que tout ça comprend une part d'imprévisible, d'improvisation, de vivant, d'historique ; le genre est « changeant » et « mouvant ». De la même façon, on ne peut pas établir une fois pour toutes que telle performance de genre est et restera subversive, tandis qu'une autre sera normative.
Ainsi, si genre et sexualité sont liées, et bien que les normes de genre soient confortées par la sexualité dite « normale », on peut performer un genre ambigu, un genre lesbien masculin par exemple, comme la narratrice de Garréta, et ne pas ébranler du tout les normes de sexualité. C'est tout à fait possible.
« Parfois », écrit Butler, « l'ambiguïté au niveau du genre permet précisément de contenir ou de contourner la pratique sexuelle qui n'est pas « normale » [la sexualité lesbienne] et par là d'œuvrer à maintenir telle quelle la sexualité « normale » [la sexualité hétérosexuelle] » : ce que suggèrent Détrez et Simon, c'est que via sa performance de genre masculin, le personnage de Garréta contourne la sexualité lesbienne, car bien que couchant avec des femmes, elle fait l'homme, et conforte la sexualité hétérosexuelle.
Deux réponses :
1. Supposons d'abord que l'on se rallie à l'opinion des deux chercheuses : la narratrice n'ébranle pas les normes de sexualité. Mais Butler ne dit pas qu'elle n'ébranle pas les normes de genre. Elle dit même le contraire. Si la phrase de Butler s'applique ici, alors le genre du personnage de Garréta est reconnu comme ambigu : faute de jeter le trouble dans la sexualité, cette femme déstabilise bien les frontières du genre. (Ce que nient Détrez et Simon, qui jugent qu'elle se fourvoie sur les deux tableaux, la sexualité et le genre).
2. Un petit détour par la troisième partie de Trouble dans le genre nous éclaire sur la conception de Butler du jeu érotique butch/fem, et des liens entre sexualité et genre lesbien masculin.
« Dans les communautés lesbiennes, l' « identification » avec le masculin de l'identité butch n'est pas une simple assimilation du lesbianisme à l'hétérosexualité. […] l'objet (et il n'y en a clairement pas qu'un seul) du désir lesbien fem n'est ni un corps féminin hors de tout contexte ni une identité masculine distincte et pourtant superposée à ce même corps. C'est la déstabilisation du rapport entre le corps et l'identité, le féminin et le masculin qui devient érotique. […] L'idée que la butch et la fem seraient des « répliques » ou des « copies » conformes de l'échange hétérosexuel sous-estime la charge érotique de ces identités : celles-ci resignifient les catégories dominantes qui les rendent possibles en y introduisant de la dissonance et de la complexité. » (pp.240-241)
Voilà pour le deuxième round du match .
Je ne pense pas avoir été super claire, mais j'ai fait ce que j'ai pu !!!