L'équipe Genre Travail Mobilités du CRESPPA (Centre de Recherches Sociologiques et Politiques de Paris), au sein du CNRS, organise cette année un séminaire qui aborde entre autres le thème de la place du corps et de la sexualité dans le travail.
Lundi 15 novembre dernier, une professeure de sociologie à l'université de Nantes, Anne Dussuet, était invitée pour intervenir sur le thème « travail salarié à domicile, services sexuels, quelles frontières ? ». Pascale Molinier (qui a récemment écrit un article sur les liens entre care et sexualité dans « Qu'est-ce que le care ? ») discutait ensuite sa présentation.
On était installés autour du grand rectangle de tables de la salle de conférence, sur le site Pouchet, tout près de la cité des Fleurs.
Je me propose de vous transcrire ici les notes que j'ai prises ce jour-là.
[ Pour ceux et celles que ce sujet intéresserait, j'ai blablaté trois articles sur un sujet proche (enfin, un peu proche) à partir de la présentation qu'avait faite Christelle Avril de sa thèse : ça s'appelle « Positions et relations des groupes de couleur dans l’aide à domicile », et c'est ici, là, et là. Même si Anne Dussuet et Pascale Molinier n'ont pas évoqué le racisme et la race, on retrouve tout de même pas mal de problématiques similaires. ]
Anne Dussuet commence par nous dire qu'elle est mal à l'aise avec le titre qui a été donné de sa présentation : « travail salarié à domicile, travail sexuel, quelles frontières ? » Elle s'est battue pour faire accepter le terme de « travail domestique » et le faire entrer dans le langage commun des scientifiques (il est maintenant repris dans les enquêtes de l'INSEE et donc entré dans le domaine de l'objectivation, ce qui équivaut à un véritable succès féministe : reconnaître le travail domestique comme travail à part entière est politique), mais elle a beaucoup plus de doutes sur le « travail sexuel » considéré comme véritable travail.
Pascale Molinier reviendra plus tard sur cette remarque ; elle utilise pour sa part sans réticence l'expression « travail sexuel ».
La réflexion d'Anne Dussuet, exprimée avec modestie, moins comme un avis tranché qu'une suspension du jugement, m'a néanmoins permis de saisir une certaine violence, contenue dans cette position : dire que ce n'est pas du « vrai travail » (avec tout ce que le mot « travail » véhicule), ça peut être entendu (par les personnes concernées en particulier) comme "ça n'a pas de valeur, ça ne crée pas de mérite" ; si les personnes qui font ça « ne travaillent pas vraiment », on leur retire toute la charge (positive) de la valeur sociale attachée au « travail ». [On pourrait peut-être rapprocher ce genre de « faux travail » d'un autre, la mendicité : beaucoup de personnes qui vivent de cette façon utilisent le mot « travail » pour désigner leur activité (une activité qui occupe tant d'heures de leur journée, qui nécessite un apprentissage, des efforts, qui génère de la fatigue, et un revenu) ; pourtant pour la majorité des gens, ces mendiant.e.s « ne travaillent pas ».] (Bien entendu, j'entends les réserves d'Anne Dussuet, et comprends leur fondement.)
Du concept de "travail domestique", en partie imposé par le mouvement féministe, on est passé à celui de "services à la personne". En quantifiant en termes monétaires le travail domestique, on s'est rendu compte qu'il avait de la valeur, et que ce secteur recelait donc un véritable gisement d'emplois. (Enfin, « emplois », note Anne Dussuet... il faut pas s'emballer : ce secteur se caractérise par une très grande précarité ; en outre le bilan sur l'égalité hommes / femmes n'est vraiment pas terrible.)
La question que se pose la chercheuse ce jour-ci est la suivante : quelles ont été les implications de cette transformation d'une partie du travail domestique en « services à la personne » ? Quelles frontières ont bougé ?
On n'a pas assisté, comme on aurait pu l'espérer, au passage d'une partie du travail domestique dans la sphère publique, mais à l'inverse : ce sont les normes de l'espace privé qui se sont étendues dans le salariat. Et cette extension des modes de régulation privée au domaine public (au salariat) n'est pas sans lien, pour la chercheuse, avec la montée des revendications liées au « droit au service sexuel », portées en particulier par des associations de personnes handicapées : quelque chose de l'espace privé est en train de passer dans le domaine de l'espace public et du « droit à », estime-t-elle.
A. Dessuet propose d'organiser sa présentation en quatre parties, et...
1. de décrire, d'abord, le domaine des services à la personne (ou à domicile) en France,
2. d'exposer ensuite ce qu'elle appelle « les risques de glissement » du travail dans ce secteur (du public vers le privé, du professionnel vers l'interpersonnel),
3. de souligner l'importance de définir des « espaces publics de travail » pour contrecarrer ce risque de glissement et protéger les salariées,
4. et enfin d'aborder le problème du « droit au service sexuel » qui émerge ces dernières années, en lien avec la frontière public / privé et les enjeux de cette frontière en termes de vulnérabilité ou de protection des salariées.