La présentation du 3 mai dernier au CERI sur le thème « comment peut-on être féministe islamique » se concluait par la prise de parole d'Elsa Dorlin, qui intervenait après l'introduction de Stéphanie Latte Abdallah et les focus respectifs d'Azadeh Kian sur l'Iran et d'Amélie Le Renard sur l'Arabie Saoudite.
Pour Elsa Dorlin le féminisme islamique peut être appréhendé selon trois perspectives différentes : il est d'abord une interrogation, qui permet de maintenir ouvert le questionnement sur le féminisme, un objet d'études ensuite, et enfin un point de vue. Cette dernière perspective s'inscrit dans l'approche plus large des épistémologies du point de vue, qui a bouleversé les mouvements féministes et la théorie féministe, et qui consiste à s'interroger sur « qui parle » : qui est ce « nous » de « nous les femmes », qui prend la parole dans les mouvements féministes ?
Intégrer les apports de ces épistémologies nouvelles, c'est aussi travailler à élucider son propre point de vue, et se demander quelle est sa propre position en tant que sujet de connaissance, quand on travaille sur le féminisme islamique.
Les épistémologies du point de vue sont contemporaines de ce qu'on a appelé la troisième vague du féminisme, marqué par la reconnaissance de la parole et des problématiques des féministes minoritaires, racialisées, pauvres et / ou lesbiennes (artisanes et actrices du Black feminism). S'interroger sur le « nous » de « nous les femmes », c'était reconnaître qu'il désignait d'abord et avant tout des femmes blanches, bourgeoises et hétérosexuelles. Des théoriciennes comme Judith Butler ont plaidé pour un féminisme « non fondationnel » c'est-à-dire qui ne prenne pas comme point de départ une classe ou un groupe de sujets (« les femmes ») préalablement constitué, et clos, mais qui se déploie « sans fondement », sans se poser a priori la question du sujet, du groupe concerné. Il n'y a pas de « nous » au fondement du féminisme qu'appelle par exemple de ses vœux Butler, ce « nous » se construit a posteriori, dans les mouvements.
[Butler explicite cette idée au tout début de Trouble dans le genre, dans la première sous-partie du chapitre 1, intitulée : « Les « femmes en tant que sujet du féminisme », pp.59-67 :
« La théorie féministe a presque toujours tenu pour acquis qu'il existe une identité appréhendée à travers une catégorie de « femmes » qui non seulement introduit les intérêts et les buts féministes dans le discours, mais définit également le sujet pour lequel la représentation politique est recherchée. […]
Récemment, cette conception prédominante du rapport entre théorie féministe et politique fut mise à rude épreuve au sein même du discours féministe. On n'y conçoit justement plus le sujet-femme en des termes stables ou permanents. […]
[…] le féminisme bute sur le même problème politique chaque fois que le terme femme est supposé dénoter une seule et même identité. Plutôt qu'un signifiant stable qui exige l'assentiment de celles qu'il prétend décrire et représenter, femme, même au pluriel, est devenu un terme qui fait problème, un terrain de dispute, une source d'angoisse. […]
Peut-être, à ce moment charnière de la politique culturelle […], l'occasion se présente-t-elle de réfléchir dans une perspective féministe sur le mot d'ordre de construire un sujet du féminisme. […] Les pratiques d'exclusion qui fondent la théorie féministe sur une notion des « femmes » en tant que sujets ne sabotent-elles pas paradoxalement l'ambition du féminisme d'élargir sa prétention à la « représentation » ? […]
La construction de la catégorie « femmes » comme un sujet cohérent et stable n'est-elle pas, à son insu, une régulation et une réification des rapports de genre ? […]
L'identité du sujet féministe ne devrait pas être au fondement de la politique féministe, quand la formation du sujet relève d'un champ de pouvoir qu'on occulte au nom de ce fondement. Peut-être la « représentation » finira-t-elle paradoxalement par n'avoir de sens pour le féminisme qu'au moment où l'on aura renoncé en tout point au postulat de base : le sujet « femme ». »]
Le féminisme islamique, énonce Elsa Dorlin, est un point de vue indispensable dans la planète féministe, qui a été jusqu'à présent minoré / ignoré. Ce point de vue nous donne les moyens de provincialiser le féminisme occidental, ou plutôt « du premier monde » - car Dorlin nous dit détester l'opposition orient / occident qui transforme, de façon très problématique et dangereuse, des antagonismes sociopolitiques en oppositions culturelles.
Remettre dans la lumière ce point de vue que l'on avait négligé nous oblige à penser à la multiplicité des modalités de subjectivation sexiste, c'est-à-dire à la multiplicité de vécus possibles de ce rapport de pouvoir. Les expériences du pouvoir et de la domination sont très différentes car situées, et peuvent même nous paraître contradictoires. Certaines revendications, liées à certaines modalités du vécu du sexisme, peuvent sembler non féministes à d'autres, qui ont expérimenté d'autres vécus. En d'autres termes, aux différentes modalités de subjectivation sexistes correspondent différentes modalités d'émancipation.
Les féminismes islamiques nous rappellent également que les processus de sécularisation ne sont pas nécessairement au fondement des mouvements d'émancipation (en général, et féministes en particulier).
On assiste grâce à l'intégration de ce nouveau point de vue à une reconfiguration de la cartographie des féminismes : comprendre le point de vue des féministes islamiques, c'est comprendre que la cartographie qui sépare les mouvements selon la ligne de la religion est obsolète (cette conception ferait du féminisme islamique un parfait oxymore, un mirage, un phénomène impossible comme les dessins d'Escher).
Les lignes de fracture entre les mouvements apparaissent bien mieux quand on est attentifs aux revendications des actrices (et plus seulement au caractère religieux ou non religieux).
L'action des féministes musulmanes nous montre d'autre part la façon dont les outils pratiques et théoriques du féminisme et des luttes d'émancipation circulent : les textes, les concepts, les expériences des précédents mouvements voyagent, sont modifiés, repensés, réutilisés.
On assiste à une lutte de labellisation, autour de la question de ce qui est féministe et de ce qui ne l'est pas, de qui est féministe et de qui ne l'est pas ; Elsa Dorlin estime qu'on ne peut pas tout rassembler sous cette étiquette – toutes les femmes engagées ne se disent d'ailleurs pas elles-mêmes féministes.