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25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 16:42

  Suite à la question d'un étudiant, Dorlin s'étend un peu plus sur le rapport entre savoir et militantisme. Une certaine conception du savoir pose que pour être objective, la connaissance doit être « neutre », coupée du monde et de ses enjeux politiques. Une autre conception prend pour point de départ que la connaissance neutre n'existe pas - l'alternative n'est qu'entre un savoir partisan qui s'aveugle sur son caractère situé et le pouvoir qu'il sert, et un savoir qui énonce clairement d'où il parle (la revendication de neutralité faisant par ailleurs partie des stratégies pour imposer son point de vue). Cette seconde conception du savoir s'inscrit dans la lignée des théories foucaldiennes qui lient connaissance et pouvoir, notamment au travers du concept de « savoir-pouvoir ».

 

  "Toute connaissance est le produit d'une situation historique, qu'elle le sache ou non. Mais qu'elle le sache ou non fait une grande différence ; si elle ne le sait pas, si elle se prétend "neutre", elle nie l'histoire qu'elle prétend expliquer [...]. Toute connaissance qui ne reconnaît pas, qui ne prend pas pour prémisse l'oppression sociale, la nie, et en conséquence la sert objectivement." Christine Delphy (citée par E. Dorlin dans "Sexe, genre et sexualités" - bé je vous mettrai la référence exacte plus tard hein les cocos, parce que là, le livre, je l'ai pas -  je l'ai prêté à une copine.... )

 

 

Dorlin donne un exemple que j'ai trouvé très intéressant du lien fécond entre construction de la connaissance et militantisme : celui du rapport entre la communauté scientifique et les militants de l'association Act Up dans les premières années du Sida. Les scientifiques ont d'abord voulu tenir à l'écart les militants (sans jamais y parvenir) ; les interventions / interférences de l'association étaient uniquement perçues comme parasites. Force leur a été ensuite de reconnaître que les militants avaient construit un véritable savoir à partir des points de vue des malades : les expériences des sidéens quant aux manifestations de la maladie, aux impacts de tel ou tel médicament, à l'influence de tel ou tel facteur constituaient un savoir que la communauté scientifique ne pouvait pas élaborer à partir de son seul point de vue.

(Pour d'autres développements sur l'épistémologie du point de vue, quelques textes en anglais ici, (et plein d'autres en tapant "standpoint feminism" dans Google ) ; un peu de confiture en français par ici sur la méduse. L'une des principales théoriciennes de ce courant est la chercheuse américaine Sandra Harding, qui a en particulier publié en 2004 "Feminist Standpoint Theory Reader".)

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Published by Alix - dans Elsa Dorlin
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commentaires

Alix 12/12/2010 13:34



 


En complément, cet
extrait d'Elsa Dorlin, tiré de son introduction au Black feminism :


« Le texte du
Combahee


[ il s'agit du texte
traduit et publié dans l'anthologie du féminisme africain-américain dont Elsa Dorlin est à l'origine : « Déclaration du Combahee River Collective », titre original : « A Black
Feminist Statement », écrit en 1977 (pp. 59-73 du dit volume) ]


rejette […] toute
essentialisation, toute biologisation (du sexe, de la couleur) des « politiques de l'identité », au profit d'une analyse d'abord politico-économique des dominé-e-s. La politique de
l'identité féministe africaine-américaine du Combahee exemplifie, en ce sens, ce que Patricia Hill Collins appellera quelques années plus tard, le « point de vue des femmes Noires ». Se
référant au courant des « épistémologies du point de vue » ou du « positionnement », tel que développé par les féministes marxistes Hilary Rose ou Nancy Hartsock, Collins
propose en 1989 une contribution, qui demeure l'un des textes majeurs des « épistémologies du point de vue » : « Ce point de vue est caractérisé par deux problématiques étroitement
liées. Premièrement, le statut économique et politique des femmes Noires les confronte à une série d'expériences qui les amène à percevoir la réalité matérielle selon une perspective différente
de celles des autres groupes. Le travail, rémunéré ou non, qu'elles effectuent, les types de communautés dans lesquelles elles vivent, les différents modèles de relations qu'elles entretiennent
avec autrui constituent autant de particularités qui suggèrent que les Africaines-Américaines vivent une autre réalité que celles et ceux qui ne sont ni Noirs ni femmes. Deuxièmement, ces
expériences particulières stimulent une prise de conscience féministe Noire spécifique. En d'autres termes, non seulement un groupe subordonné fait l'expérience d'une autre réalité que celle du
groupe dominant, mais il peut également interpréter cette réalité autrement. » (Patricia Hill Collins, « La construction sociale de la pensée féministe
Noire ») »


Elsa Dorlin, Black
feminism, introduction, pp.23-24



Alix 26/03/2010 22:35


Bienvenue Genderfucker ! et merci pour tes comm'.
Bien que sans sujet de recherche ;p, je vois tout à fait de quoi tu veux parler, et je trouve ça bien intéressant. Je m'étais incrustée à la première séance du séminaire qu'animent Eric Fassin et
Rose-Marie Lagrave à l'Ehess ("genre et sexualité"); il y avait eu une bonne discussion dans l'amphi sur ce thème : pourquoi quand on travaille sur des sujets touchant le genre et les sexualités,
on est sommé - et quelquefois très abruptement, voire sur un ton suspicieux - d'énoncer qui on est, d'où on parle, pourquoi on s'intéresse à ça, quel lien on a avec le sujet - si on est gay,
lesbienne, trans, ceci, cela....etc. Et pourquoi les personnes qui travaillent sur d'autres sujets dans d'autres champs ne suscitent pas les mêmes salves de questions. (Plus généralement, quand on
travaille sur des problématiques dites "minoritaires", ou minorisées, on doit rendre des comptes...) E. Fassin avait suggéré que ce qui semblait être un point faible pouvait en réalité être un
point fort : on est obligé de se poser la question de là d'où l'on parle - ce que devrait faire tout bon.ne chercheur.e quel que soit son sujet. Finalement les chercheurs/chercheuses sur le genre
pourraient donner des leçons d'épistémo aux chercheurs/euses des champs "majoritaires"...


genderfucker 26/03/2010 21:02


Ah oui, autre chose à laquelle j'ai pensé : la prochaine fois qu'on me dira que le genre est trop politisé, et donc soit disant pas neutre par rapport au reste, je lui rétorquerai que la
construction de l'école publique sous la IIIe République est une des preuves du lien très fort entre idéologie et ce qu'on considère comme devant être enseigné ou pas.
C'était bien pour assoir l'idéal républicain laïque (voire anticlérical) dans l'âme des petits chérubins que les programmes scolaires ont été élaborés en faisant une sélection des notions à
enseigner.
Aujourd'hui, on apprend des choses dès le plus jeune âge, sans se rappeler que c'est l'oeuvre du militantisme de Ferry & co.

Il est évident que pour renouveler un champ que l'Histoire a oublié, il faut du militantisme. Le jour où le genre sera admis comme une catégorie d'analyses pertinentes (puisqu'il y a du masculin
et/ou du féminin dans tout) que les gens peuvent ou non prendre selon leurs sujets ou intérêts, on n'aura plus besoin de militantisme pour en inonder la recherche.


genderfucker 26/03/2010 20:53


Hello ! Je suis très très très heureuse de découvrir ton blog. Je vois que nous avons les réflexions sur le genre (et Elsa Dorlin^^) pour passion, et ton dernier article à propos de l'épistémologie
du point de vue est particulièrement intéressant, puisque mon sujet de mémoire suscite toujours les questions suivantes : "pourquoi CE sujet ?" question banale certes, mais pas tant que ça, car au
fond les gens veulent savoir pourquoi MOI, en tant que MOI, je veux faire ce sujet, ce que je cherche à contester, quelles sont mes frustrations etc etc...
Et dans sexe, genre, sexualités, j'avais eu de quoi, non seulement pour la partie épistémologique de mon travail, mais aussi dans les discussions les plus simples, répondre aux genres qui se
targuaient d'être plus neutres dans leur recherche que moi dans la mienne. Au fond, la neutralité est l'illusion dont se prévalent les gens les plus partiaux qui soient.


Présentation

Où êtes-vous ?

Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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