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1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 04:32

  La première intervention de cet après-midi, celle de Stéphanie Latte Abdallah qui a coordonné le numéro de critique internationale, introduisait le sujet en présentant rapidement ce dont il est question quand on parle de « féminisme islamique ».

 

Cette expression n'est pas toujours revendiquée par les actrices ; elle est critiquée par les deux bords, à la fois dans l'occident séculier, où le « féminisme islamique » est rejeté comme un oxymore dans ses termes-mêmes, comme un non-objet scientifique ou comme le cheval de Troie de l'islamisme, et par les musulmans, pour qui le féminisme serait la chose de l'occident, étranger aux cultures islamiques, non approprié, extrémiste, excluant les hommes.

 

Fiqh-as-sunna_femmes_zoom.jpgLa plupart des actrices des mouvements que l'on regroupe sous l'appellation « féminisme islamique » (ou féminisme musulman) parlent, elles, de « droits des femmes », revendiqués au nom de l'Islam (des droits différents en fonction des mouvements). Le discours tenu est toujours un discours de l'égalité dans la différence : une égalité devant Dieu en tant qu'êtres humains, mais des êtres humains présentant des différences biologiques (qui entraînent des conséquences diverses).

 

Cette expression, « féminisme islamique », est apparue il y a une vingtaine d'années. Son usage coïncide avec un certain nombre de changements, survenus dans les années 1980 et 1990 dans les pays musulmans : les femmes sont devenues plus nombreuses que les hommes dans les universités, de nouveaux types de subjectivités et de nouveaux modes d'engagement sont apparus, en lien avec la montée de l'individualisme.

 

Ce mouvement militant et surtout intellectuel a son origine en Iran : dans les années 1990 la déception qui suit la révolution suscite un vaste débat, dont les termes sont très vite repris, d'abord aux Etats-Unis par l'intermédiaire des exilé.e.s, puis dans le monde entier. Ce débat porte essentiellement sur une réinterprétation des textes religieux, le Coran, d'abord, puis le droit musulman. Il s'agit pour ces femmes de replacer les textes de l'Islam dans leur contexte historique. En s'appuyant sur cette historicité, elles affirment que l'important est de trouver « l'esprit » des textes, et non de les appliquer à la lettre. Ces différentes réinterprétations appellent de nouveaux rôles pour les femmes dans les rituels, mais aussi dans le droit familial et le droit pénal par exemple ; les femmes revendiquent et accèdent à de nouvelles fonctions : elles deviennent prêcheuses, muftis, immams, spécialistes en religion, comme on l'a vu en Egypte par exemple dans le mouvement des mosquées ; elles professent chez elles, ou tiennent salon dans des mosquées.

Cet accès sans précédent des femmes à des connaissances religieuses leur permet de revendiquer les droits que ces connaissances confèrent traditionnellement.

 

Des réseaux transnationaux se constituent, au travers desquels les apports de ces réflexions et de ces mouvements se diffusent ; ce courant s'institutionnalise (à Barcelone par exemple a été organisé un cycle de conférences entre 2005 et 2008).

 

Le féminisme islamique englobe ainsi un ensemble de pratiques, à la fois quotidiennes (religieuses, rituelles), et femme immamliées à des associations, des mouvements militants, mais aussi, par conséquent, l'émergence de nouvelles subjectivités féminines. Il désigne des mouvements politiques, mais aussi toute une série d'organisations davantage tournées vers les « techniques de soi », au sens de Michel Foucault.

 

Stéphanie Latte Abdallah rappelle que les femmes sont beaucoup plus présentes dans les instances dirigeantes du Hammas que dans celles de la plupart des partis séculiers palestiniens.

 

Des alliances se nouent de plus en plus souvent entre les mouvements féminins dit séculiers et ces mouvements féminins dits islamiques ; c'est par exemple grâce à une telle alliance que les femmes ont obtenu le droit de vote au Koweït. Ces liens et coalitions contribuent à la réelle hybridation actuelle de la référence islamique, qu'a en particulier mise en lumière Olivier Roy.

 

Si le féminisme islamique doit retenir notre intérêt, énonce Stéphanie Latte Abdallah, c'est aussi parce qu'il bouleverse la dichotomie Orient / Occident, et par extension la polarité endogène / exogène (qu'on retrouve dans l'opposition élites / classes populaires, souvent mobilisée par un certain féminisme), et parce qu'il permet de revenir sur un héritage mal transmis, à la fois en France et dans le monde arabe : cet héritage de la colonisation qui associe la modernité et la civilisation à un concept donné (celui des locuteurs, occidentaux) du droit des femmes (cette association, et cet héritage mal transmis, sont parfaitement manifestes par exemple dans les discours de Georges Bush : voir ici, vers le bas de la page - « En effet, le XXe siècle s’est terminé avec un seul modèle survivant du progrès humain, fondé sur des impératifs non négociables de dignité humaine, de règle du droit, de limitation du pouvoir de l’État, de respect pour les femmes, de propriété privée.... »).

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commentaires

Gab 02/12/2010 18:12



C'est là qu'on voit qu'il faut forcément décentrer son pt de vue pour comprendre ce dont on est extérieur, car pour moi "l'égalité dans la différence" BEURRRRK , c'est toujours le truc que l'on
me sort pour justifier des inégalités parce qu'elles auraient un fondement ancré dans des natures différentes.


Je n'ai pas pris de notes ce jour-là, mais est-ce que tu te souviens si elle avait parlé de courants féministes dont les actrices sont iraniennes par exemple, mais sont contre l'égalité dans la
différence, contre la non-mixité etc ? 



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