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7 octobre 2010 4 07 /10 /octobre /2010 16:04

  J'ausculte la seconde question soulevée par ma lecture de A leur corps défendant de Christine Détrez et Anne Simon. Ces deux chercheuses estiment, dans les premiers chapitres de leur première partie, que la façon dont les romancières femmes contemporaines mettent en mots la sexualité, loin de traduire une réelle libération des mœurs, conforte le rapport de domination de sexe.

 

D'abord, on l'a vu, parce qu'elles s'inscrivent dans les schèmes masculins d'énonciation du sexe.

Ensuite parce que la seule innovation qu'elles apportent est une inversion, et qu'une inversion, selon Détrez et Simon, n'est pas un affranchissement.

 

Chez Catherine Millet, par exemple, écrivent-elles, « l'innovation ne se situe en effet pas dans les structures de la relation sexuelle, mais plutôt dans la répartition des rôles entre homme et femme, puisque ce sont exactement les mêmes schémas narratifs que l'on retrouve, conjugués cette fois au féminin. » (p.37) Une innovation véritable et émancipatrice consisterait à inventer et mettre en scène des relations sexuelles profondément transformées, dans leurs structures même.

[Je n'adhère absolument pas à cette interprétation, pour moi la Catherine M. de son livre ne se comporte pas du tout comme un homme, il n'y a pas inversion – mais passons. ]

A quoi pourraient ressembler de telles relations, sexuelles mais aussi, pourrait-on ajouter, affectives et de couple ? On peut aller chercher par ici les nouvelles formes de sexualités, et (par exemple) chez Michel Foucault des outils pour penser de nouvelles formes de relations sociales, d'amour et d'affection.

 

Si je peux souscrire à cette aspiration à l'innovation, à l'invention, à l'ouverture des possibles, je reste néanmoins circonspecte quant aux conclusions de Simon et Détrez, quand elles affirment que l'inversion des rôles n'a aucune portée subversive. « La simple inversion des modèles garantit-elle leur affranchissement ? » (p.41) Non, répondent-elles de façon assez tranchée.

Elles s'appuient de manière très étrange à la fois sur Catherine Millet et sur Virginie Despentes pour illustrer leur propos sur les « mêmes schémas narratifs […] conjugés […] au féminin » (il me semble à moi que les personnages des deux romancières se sont justement pas du tout dans les mêmes « rôles », dans les mêmes « schémas narratifs », dans la même position vis-à-vis du pouvoir). A propos du roman « Baise-moi » de Despentes, elles écrivent : « l'homme devient un objet du désir féminin, que la femme traque et drague, un instrument pour son plaisir », ce qui rend compte pour elles d'une « structure inchangée » (p.38) du pouvoir.

Je ne suis pas certaine qu'un tel « retournement » (p.41) n'ait aucun effet, ou un effet stérile (ça existe, ça ? ) sur l'état des imaginaires, sur les représentations de soi, des autres, du genre, aucun effet sur les lectrices, sur les lecteurs, que cela ne fasse que conforter des « structures inchangées »... Même (allez carrément je me lance... ) je pense le contraire. Je pense que dans le réel comme dans les représentations et les productions culturelles, des personnes et des personnages assigné.e.s à un sexe qui se comportent selon les normes de l'autre sexe, ça a des effets. Oui, ça produit du désordre. Ça chamboule, ça dérange, ça surprend, ça met mal à l'aise, ça interroge, et aussi, simplement, ça « existe » - faire exister, dans la réalité ou seulement dans les représentations, de telles conformations produit nécessairement des effets.

(Il ne faut pas que inverser, il faut tordre et distordre dans tous les sens, inventer ; mais l'inversion aussi est une subversion, selon moi – sans compter que la simple et pure inversion n'existe pas : en retournant on crée autre chose.)

 

anneg-copie-1Je deviens radicalement super-pas-d'accord à la limite de me fâcher quand, à propos de cette question des modèles inchangés, Simon et Détrez évoquent les personnages de lesbiennes masculines. Les deux chercheuses se penchent sur l'œuvre d'Anne Garreta, romancière lesbienne mettant en scène des personnages lesbiennes et masculines dans ses livres (il s'agit, ici, de « Pas un jour »). Détrez et Simon lui reprochent carrément de faire de son personnage « une adepte des bars et du cognac, des pompes et des katas, des voitures et de la menuiserie » (p.34) (alors que quoi, elle a bien le droit d'aimer ça, et de s'arroger le bénéfice du cognac et de la menuiserie non ?) - (les femmes qui aiment ce qu'aiment traditionnellement les hommes existent, et quand bien même elles n'existeraient pas, les personnages ont « le droit » de s'arroger les privilèges et les pratiques masculines...)


Et surtout, il y a cette phrase hallucinante : « on relève néanmoins ici, de la part de l'auteure, la volonté de donner une voix littéraire à une certaine catégorie de lesbiennes aimant se comporter selon ce qu'elles estiment, naïvement, fantasmatiquement ou théoriquement, relever de la masculinité [...] » (p.34).

« Naïvement » ?? « fantasmatiquement » ? Cette phrase sonne à mes oreilles de façon franchement condescendante. Comme si s'habiller ou marcher de façon masculine était un délire un peu puéril et superficiel (« elles sont gentilles mais un peu cons, elles ont pas bien compris les pauvres »). La performance de ces lesbiennes masculines n'est pas davantage une performance, pas davantage fausse, jouée, que la performance que réalisent chaque jour Détrez et Simon, quelle qu'elle soit – ultra féminine sophistiquée, tailleur, ou pantalon, cheveux courts ou longs, maquillage ou pas – elles pourraient tout autant avoir à rendre compte de leur tailleur qu'une lesbienne masculine de son treillis. Il me semble que les femmes qui par leurs postures, leurs tenues vestimentaires, leurs goûts, leurs hobbies, leurs façons de parler, leur être-au-monde et leur hexis corporelle distordent la (ou plusieurs) norme(s) de la féminité en vigueur, et peuvent être décrites comme « masculines », ne se livrent pas à un petit jeu, une expérience, comme on peut se déguiser, mais que ce qui est en question est quelque chose de bien plus profond et essentiel, qui a trait à la présentation de soi, à la place qu'on se fait et se cherche dans le monde social, au rapport intime à soi-même – que la phrase de Détrez et Simon balaie d'un revers de la main.

[Et ce que j'écris à propos du lien entre soi intime et, finalement, « identité sexuée performée » (tenue vestimentaire, hexis corporelle, etc.) ne s'applique pas qu'aux « femmes masculines » (ou aux hommes féminins...) mais bien à tous et toutes ; mais il semble que l'aspect « superficiel » (naïf, faux, immature, joué) ne surgisse sous la plume et dans l'esprit de Simon et Détrez que pour ces femmes masculines.]

Le petit sourire supérieur que traduit le mot « naïvement » m'apparaît comme la marque de pouvoir de Détrez et Simon, bien assises dans leur performance de femmes féminines (intellectuelles et bourgeoises), en position d'étiqueter comme « déviante » la performance de femmes masculines, et en rendant compte par une explication (la naïveté, le fantasme, l'erreur enfin) qui dénie à ces personnes un véritable statut de sujet.

Ce jugement à l'emporte-pièce est pour moi d'une violence et d'une bêtise hallucinantes.

[L'ironie est que les deux chercheuses citent Butler à peine quelques lignes plus loin. ??? ]

 

Bon ok je me calme .

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commentaires

Elo 10/06/2016 17:27

Bonjour je souhaiterais savoir qui dit « il ne faut pas qu’inverser, il faut tordre et distordre dans tous les sens, inventer, mais l’inversion aussi est une subversion [puisque] la simple et pure inversion n’existe pas : en retournant on crée autre chose » pour le citer ds un mémoire. merci d'avance !

Alix 10/06/2016 17:57

Bonjour Elo ! malheureusement ce n'est pas une citation - en tout cas pas de quelqu'un de connu.e ;-)
C'est (juste) de moi !
Je pense qu'on doit pouvoir trouver quelque chose qui ressemble dans des bouquins.... faudrait chercher. Dans Trouble dans le genre par exemple de Butler ? J'essaie de regarder :-)
Bon courage pour ton mémoire !
Alix

Alix 17/10/2010 10:29



C'est re-moi ! juste pour dire qu'en fait, il me semble que ce n'est pas tant d' "inversion", qu'il s'agit... plutôt de transfuge, non ? si la narratrice est ou se représente comme de genre
masculin, alors elle quitte sa classe de femme pour rejoindre la classe des hommes... ?



Noah 16/10/2010 17:58



J'aime bcp ce que tu écris Alix et je partage ta colère. Il n'y a pas de modèle "original" que des copies (d'ailleurs c'est très butlerien ça) et donc elles aussi elles simulent la féminité,pas
moins que celles qui sont masculines, comme tu l'exprimais déjà dans ton post. C'est d'autant plus bête qu'elles disent ça que ça prouve qu'elles n'ont pas fini de déconstruire le genre.


Mais, pour nuancer un peu l'idée qu'elles ne diraient "que" des bêtises, je repense à une phrase de Dorlin dans une interview internet sur le monde qui disait "l'inversion ne règle rien" et je
suis un peu d'accord. Après toi Alix tu pointes le fait que l'inversion crée "autre chose". Et c'est sûr que là c'est super intéressant, mais penses-tu qu'il en est toujours le cas, et que cet
"autre chose" est lisible par autrui ? Je veux dire, et c'(est une question que je me pose bcp, si la subversion n'est visible que par ces actrices et acteurs et que celles et ceux qui la lisent
ne voient qu'une "copie" sans voir la mise en lumière de l'artificialité des rôles quels qu'ils soient, quel est le vrai potenciel subversif ?


Après, on est pas obligé d'exprimer la subversion, chacun-e est libre de vivre selon ses désirs. Donc mes questions valent lorsqu'on considère qu'on essaie de théoriser des choses et en aucun cas
juger les désirs d'autrui.



Alix 16/10/2010 18:17



Coucou Noah, à vrai dire, j'ai emprunté le fameux roman sur lequel portent leurs critiques, "Pas un jour", de Garréta, et l'ai lu, et vraiment, pour moi, c'est idiot de parler là d'inversion. Au
contraire, il y a toute une galerie de personnages et de positions, qui figurent la diversité des conformations de genre. Ce n'est pas du tout une bête "inversion" des positions masculines et
féminines du système hétérosexuel.


Faudrait voir si, dans d'autres situations / contextes, l'inversion existe.... ?


(je raconterai plus tard des trucs sur le roman !!)



Bader 16/10/2010 14:18



Je ne connais pas ces auteurs pour dire vrai, si ce n'est que de réputation... Mais l'idée d'une pensée masculine dans un corps de femme ne me semble justement pas correspondre aux seules
lesbiens... A moins de considérer le champ intellectuel, littéraire et bourgeois comme neutre du point de vue du genre, il me semble tout de même que la critique de la raison masculine des
lesbiens est elle-même empreinte de masculinisme... 


Sans compter que l'inversion n'est jamais pur symétrie inversée. Faire un jugement sans appel sur la vacuité de ce type de stratégie me paraît quelque peu idéaliste... La plupart du temps où je
vois dans les productions culturelles des inversions de rôles c'est justement un appel à rétablir par la violence la norme patriarcal. En présentant une femme trop virile et des hommes soumis,
c'est la plupart du temps un message adressé aux femmes et aux hommes pour rester à leur place caricaturale. C'est un peu comme quand j'entends parler de "racisme inversé" ou de "lynchage de
blancs par des noirs" etc... C'est rarement quelque chose d'émancipateur pour les dominés en tout cas. Mais ça ne veut pas dire que ça ne peut pas l'être. L'inversion bête et méchante n'est pas
la seule manière de renverser des rapports de forces...



Alix 17/10/2010 10:31



Oui, sauf que là, la narratrice a des rapports avec des femmes (et pas avec des hommes, qui seraient "soumis") ; il n'y a donc pas vraiment d'"inversion"du rapport de domination... ?



mebahel 09/10/2010 18:37



Je  ne commente pas, sorry, mais j'avoue que ça:


"Le petit sourire supérieur que traduit le mot « naïvement » m'apparaît
comme la marque de pouvoir de Détrez et Simon, bien assises dans leur performance de femmes féminines (intellectuelles et bourgeoises), en position d'étiqueter comme « déviante » la
performance de femmes masculines, et en rendant compte par une explication (la naïveté, le fantasme, l'erreur enfin) qui dénie à ces personnes un véritable statut de
sujet.


Ce jugement à l'emporte-pièce est pour moi d'une violence et d'une bêtise
hallucinantes."


je te rejoins tout à fait !!


(y compris sur l'écriture soi disant féminine dont tu causes
aussi.


purée y'a du boulot, on n'est pas rendu-e-s hein...)





 



Alix 10/10/2010 08:32



Merci Mehabel - chuis contente de lire que ce n'est pas que moi... :))


Tu la connaissais, Garréta ? t'as déjà lu ?



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Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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