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12 janvier 2011 3 12 /01 /janvier /2011 18:15

  Cette présentation d'Anne Dussuet m'a semblé à la fois vraiment intéressante, soulevant plein de questions et donnant plein d'infos, et en même temps... peut-être un peu confuse, ou non aboutie par moments. Peut-être un peu... « naïve », même si le mot est fort.

Je m'explique : la thèse centrale qu'elle défend, le fait que les règles de l'espace privé s'étendent dans le  domaine censément public du salariat, dans ce secteur particulier, tenu sous la loupe, du travail à domicile ou des « services à la personne », me paraît extrêmement importante et intéressante.


Mais il me semble qu'Anne Dussuet aurait gagné à faire entrer en résonance ce mouvement de dépolitisation du travail qu'elle observe dans ce secteur avec deux réalités sociales :

- d'une part, l'évolution plus globale du monde du travail et des entreprises dans notre société, qui va dans le sens d'une psychologisation des rapports de travail, d'une demande d'une plus grande implication émotionnelle, intime et affective des personnes, qui privilégie les lectures psychologiques et individuelles aux lectures politiques et collectives, où le « management », enfin, tend à remplacer les négociations collectives ;

- d'autre part, l'histoire des femmes au travail, et l'existence ancienne (depuis les années 1920) de couples comme celui de patron / secrétaire, régi de façon très claire par « les règles de l'espace privé », ou en tout cas par la règle de « l'entière mise à disposition des femmes » (y compris sexuelle).


En résumé, je trouve qu'Anne Dussuet accorde peut-être un peu trop de foi dans l'existence d'une barrière entre privé et public, personnel et professionnel, psychologique et politique – une barrière qu'elle suppose sans doute un peu trop étanche, à la fois aujourd'hui dans d'autres secteurs que celui des « services à la personne », et par le passé, dans une société salariale où ne s'était pas encore tant développé ce secteur de travail. Cette frontière est éminemment souhaitable ; la renforcer c'est augmenter la protection des travailleurs/euses, et les brèches profitent avant tout aux employeurs/dirigeants. Elle a toujours fait l'objet (ou été le résultat) de luttes. Selon moi, observer le secteur des services à la personne aujourd'hui, comme elle le fait, c'est étudier un terrain de luttes où la frontière tend à se troubler et s'effacer, aux dépens des salariées. Sans que ce brouillage soit une révolution ou une pure nouveauté... ( Non ? )

 

J'aimerais enfin écrire un mot sur ce terme de « travail sexuel », et sur la réticence à l'employer dont nous a fait part Anne Dussuet (elle a préféré utiliser l'expression « services sexuels »). Je comprends mal sa position, d'une part parce qu'il ne me semble pas que l'alternative qu'elle a choisie soit vraiment préférable, d'autre part parce que la référence au « travail domestique » qu'elle a elle-même mobilisée plaide plutôt, selon moi, pour une acceptation de l'appellation « travail sexuel ».


strass.jpgAnne Dussuet critique elle-même les significations qui sous-tendent l'expression « services à la personne » - comme s'il n'était question que de « rendre service » (parce qu'on est sympa, parce qu'on est solidaire et éthique, parce que c'est naturel), et pas question de relations professionnelles et de travail. Le mot « travail » comprend des connotations (d'effort, d'obligation, de possible pénibilité) que ne porte pas le terme « service ». J'ajoute que la qualification de « travail sexuel » est revendiquée par une majorité de personnes exerçant cette activité (qui, en portant des revendications, s'affirment comme sujets politiques actifs), tandis que l'expression « services sexuels » apparaît plutôt dans la bouche des « clients » potentiels (associations de personnes handicapées par exemple).


Les luttes féministes pour faire accepter l'expression de « travail domestique » ont fait apparaître le caractère gratuit et jusqu'alors invisible de ce « travail » (si l'épouse n'était pas là pour assumer ce travail, il faudrait soit que l'époux le fasse lui-même, en y consacrant de son temps et de son énergie, soit qu'il paie quelqu'un.e pour le faire). Le contrat de mariage inclut implicitement, ont montré les féministes, cette part de travail fournie par l'épouse à son époux. On peut tout à fait considérer, il me semble, que ce même contrat de mariage comprend l'ensemble des activités de soutien de l'épouse à son époux, qui le renforce et le déleste d'un certain nombre de tâches et de soucis. On peut considérer que la mise à disposition de son attention, de son écoute, que sa bienveillance, mais aussi de son corps, fait partie du contrat de mariage traditionnel et patriarcal. L'absence de reconnaissance du viol conjugal, qui a perduré jusqu'en 1990 en France, témoigne bien du fait que l'on considère l'épouse comme sexuellement disponible pour son mari (et ce en permanence), du seul fait du contrat de mariage. Qualifier de « travail » cette tâche d'étayage affectif et / ou la satisfaction des envies sexuelles du mari, ce peut être, finalement, mettre dans la lumière l'ampleur de ce que l'épouse prodigue au mari.

Bien sûr, si ce concept suscite davantage de résistances que celui de « travail domestique » chez les féministes et ailleurs, c'est (entre autres) que dans un couple hétérosexuel amoureux et épanoui, on continue à considérer que la femme ne prend pas naturellement son pied en récurant les chiottes, et que toute inégalité dans la répartition des tâches domestiques constitue une injustice et un problème politique ; mais qu'en revanche, on ne considère généralement pas que la femme fournit des services sexuels à l'homme de façon unilatérale, et que cette tâche lui pèse. On cherche à contenir la sexualité dans la sphère de l'affectif, du partage et du désintérêt, et l'on considère qu'elle n'a pas à être ailleurs (dans le travail en particulier).


Je ne poursuis pas plus avant ce développement, qui est déjà trop long ; je me contente de signaler que l'essai de Paola Tabet, La grande arnaque, sexualité des femmes et échange économico-sexuel, ouvre des pistes pour questionner les liens entre sexualité et échange, sexualité et travail.


Dans la suite, la réaction de Pascale Molinier à la présentation d'Anne Dussuet.

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