Mardi 3 avril 2012 2 03 /04 /Avr /2012 21:23

Je continue ici le résumé/ compte-rendu commencé là, de l'intervention de Gabriell Galli à laquelle j'ai assisté en février dernier. Après avoir évoqué la place du genre et de la sexualité dans le nationalisme d'hier, principalement dans la conquête et les régimes coloniaux, dans la deuxième partie de son intervention il centre son regard sur les temps présents.

 

  Pour commencer Gabriell G. nous rappelle qu'il faut se méfier d'une vision de l'histoire linéaire selon laquelle l'Europe serait allée de façon continue vers plus de progressisme et de tolérance vis-à-vis des homosexuel.le.s. Les années 1930 marquent par exemple un tournant répressif : on jouissait de plus de liberté en 1920 qu'en 1935.

Depuis les années 1970, on assiste à un mouvement de politisation et de plus grande visibilité des organisations LGBT. Cette visibilité reste néanmoins asymétrique (les lesbiennes sont moins visibles), et concerne certaines classes sociales bien particulières : les classes moyennes blanches, cultivées, urbaines, à fort capital économique. Parallèlement, il devient moins légitime de dénoncer directement et explicitement l'homosexualité : le langage homophobe doit être masqué. De la même façon qu'on dit « mais je ne suis pas raciste », on dit à présent « mais je ne suis pas homophobe » : il faut afficher publiquement sa distance vis-à-vis de ce qui est communément reconnu comme un mal, ce qui, bien sûr, comme dans le cas du racisme, n'empêche nullement les modes de pensées, les actes et les paroles (moins explicitement et évidemment) homophobes.

 

  Eric Fassin a contribué à mettre en évidence cette évolution et la place nouvelle qu'occupe l'homosexualité dans les discours publics ; il a forgé pour les penser le concept de "démocratie sexuelle", qu'il définit comme « une conception lisse de la féminité à laquelle tend à s’adjoindre une conception lisse de l’homosexualité ».

 

Dorénavant, énonce Gabriell Galli, les homophobes sont Africains : le combat contre l'homophobie s'internationalise et se voit pris dans les rapports Nord/Sud.

Une forme neuve du discours ancien sur l'absence d'homosexuels en Afrique se fait jour : on dit à présent qu'il n'y a pas d'homos en Afrique parce que ce n'est pas possible de l'être – il y a trop d'homophobie. (De naturellement sans homosexualité, l'Afrique est devenue homophobe.) L'Europe à l'inverse est culturellement homophile ; c'est la civilisation européenne dans son ensemble qui est homophile.

 

L'important, explique G. Galli, est de chercher à comprendre les enjeux de la frontière entre pays homophobes et pays homophiles : qui a intérêt à construire, à maintenir et à diffuser cette conception de l'Afrique comme continent homophobe ?

La question homosexuelle est utilisée de façon stratégique par les élites.

 

Aujourd'hui à la différence du XIXe siècle, l'Autre, non-occidental, non-blanc, n'est plus seulement chez lui, il est aussi chez nous : on n'est plus dans une logique de conquête mais dans une volonté de défense de son chez-soi.

 

L'homonationalisme sert précisément cette stratégie de défense de son canapé perso : on impose aux personnes désirant immigrer dans des pays européens de véritables tests de civilisation, dans lesquels la question homosexuelle figure à côté de la question féminine. Ainsi en Allemagne, dans le Bade-Wurtemberg, les candidat.e.s à l'immigration doivent répondre à des questions comme : que faites-vous si votre fils est homosexuel ? Cette question (à côté d'autres comme "laissez-vous votre femme aller chez un médecin homme ? les auteurs des attentats du 11 septembre étaient-ils à vos yeux des terroristes ou des combattants de la liberté ?) fait partie du Muslim Test (test pour musulmans) ; elle suppose par ailleurs que tous les citoyens et citoyennes déjà allemand.e.s sautent de joie à l'annonce de l'homosexualité de leur fils. Aux pays-Bas, continue Gabriell G., le pack de préparation au "test d'intégration civique" comprenait jusque récemment un DVD montrant des scènes de flirt entre deux hommes.

 

En 2010, Judith Butler refuse le prix du courage civil décerné par la marche des fiertés berlinoise. Elle veut en effet que ce prix soit décerné à une association LGBT turque ou noire, et le dit haut et fort ; la marche des fiertés est, elle, dominée par des blanc.he.s. Cet événement est souvent présenté comme l'année zéro de la lutte contre l'homonationalisme, car il a été assez fortement médiatisé - Judith Butler faisant figure de star dans le milieu. En réalité, cette lutte a commencé bien avant – plus loin des spots des projecteurs...

 

coq.jpg En France l'année 2011 est marquée par « l'affaire du coq » : une affiche du centre LGBT pour la marche des fiertés aux coloris rappelant fortement le bleu/blanc/rouge et arborant un coq, avec le slogan « En 2011 je marche en 2012 je vote » fait vivement polémique. Ce sont principalement les Lesbiennes of Color (groupe doublement non mixte : qui ne rassemble que des femmes lesbiennes non blanches) et les Homosexuels Musulmans de France qui prennent la parole. La présidente du centre LGBT répond à leurs critiques dans une lettre qu'elle intitule « les ayatollahs de l'intérieur » (on appréciera le choix de l'insulte), et dans laquelle elle évoque l' « ultra-communautarisme » des personnes qui dénoncent le racisme de cette affiche. Selon elle les LOC et les HMF font le lit des extrêmes et méprisent l'idéal républicain. Ainsi parler du racisme, c'est communautariste, résume Gabriell Galli.

Les Lesbiennes of Color répondent à cette lettre dans le texte « Ni coq gaulois, ni poule pondeuse » dans lequel elle dénoncent l'ethnocentrisme des luttes gays.

 

En février dernier Didier Lestrade (cofondateur d'Act-up et de Têtu) a sorti un livre intitulé Pourquoi les gays sont passés à droite  dans lequel il est beaucoup question d'homonationalisme.

 

Gabriell G. note qu'il n'existe pas de politique d'État qui utilise l'anti-racisme contre les gays, tandis que l'inverse est vrai.

La question qu'il faut se poser, insiste-t-il, est celle des stratégies et du pouvoir : qui utilise l'homophobie / la cause LGBT, et pour quoi faire ? L'Europe fait de plus en plus entrer le gay blanc dans son projet national.

 

Et aussi : on ne peut pas comprendre les stratégies mises en place par les personnes quand on ne connaît pas les situations concrètes de vie. (Faudrait mettre cette phrase en gras énorme capital sur les murs de toutes les assocs féministes...)

 

Voili voilou, je finis en disant un grand MERCI à Gabriell Galli pour cette intervention qui était vraiment très très forte :)

Par Alix - Publié dans : Séminaires, conférences, interventions
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Samedi 24 mars 2012 6 24 /03 /Mars /2012 21:21

  (Je n'ai pas du tout fini d'écrire toutes les choses que j'aurais aimé écrire au sujet de cet article de Laura Alexandra Harris – mais le syndrôme du pas-de-temps et un océan de flemme ont eu raison de mes motivations, je jette la spontex pour l'instant... puis j'ai vraiment envie de vous parler de la suite.)

 

                                                            * * * * * *

 

Le 8 février dernier je suis allée assister à une intervention de Gabriell Galli à l'Ehess, dans le séminaire de Gianfranco Rebucini, « introduction à l'anthropologie du genre ». Ça s'appelait « Nationalismes sexuels, homonationalisme : genre, race et sexualité dans la construction des nations », et c'était vachement bien (voire plus). Je m'en vais vous raconter tout ça ci-dessous.

 

(Comme chaque fois que je compte-rendise une intervention orale d'après mes notes, je m'excuse par avance pour les raccourcis, approximations, oublis, éventuelles erreurs et autres contre-sens ici ramassés... et vous pourrez considérer que chaque ligne pertinente et intéressante vient directement de lui, tandis que tout commentaire flou et incongru vient de moi sans détour )

 

Gabriell Galli commence par une petite intro sur le concept de nation, rappelant qu'il nous vient tout droit du XIXe siècle et que les écrits d'Ernest Renan et d'Eric Hobsbawm font mouche sur le sujet. Il cite également Ernest Gellner, pour qui le nationalisme est la justification religieuse et civile de l'État : il s'agit de justifier un pouvoir central en créant une mythologie nationale. Il rappelle que toute nation implique une définition de soi par rapport aux autres, et que tout ce qui unit sépare, des autres réels ou fantasmés.

 

Riva Kastoryano a forgé le concept de nationalisme transnational, qui s'applique par exemple à merveille au cas européen d'aujourd'hui. Pour Gabriell Galli, cette notion de nationalisme transnational permet également d'analyser l'entreprise de la conquête coloniale au XIXe siècle, et ce bien que les différentes nations colonisatrices aient alors été en concurrence les unes avec les autres, car on trouve en permanence, dans les textes de l'époque, des formulations comme « nous, Européens... » Elsa Dorlin l'a bien montré dans La Matrice de la race : par ce « nous, les Européens », les colons s'opposent aux « Africains », c'est-à-dire, dans leur bouche, aux Africains noirs. La conquête coloniale a ainsi donné une unité à l'Europe.

 

homonaDans l'enseignement dispensé en France dans les collèges et lycées comme dans les universités, on sépare « l'histoire de France » (c'est-à-dire de la métropole) de « l'histoire de la colonisation » (l'histoire de l'empire). Une critique fréquente des historien.ne.s des États-Unis porte sur le caractère factice de cette séparation : vous parlez de deux choses différentes, dit par exemple Ann Laura Stoler, comme si le colonialisme n'expliquait pas qui vous êtes... Ces « deux histoires » doivent être pensées ensemble : s'agit bien d'une seule et même histoire.

 

Pour construire ce « nous Européens » contre les Africains, ce sont des catégories de genre et de sexualité qui sont utilisées.

G. Galli définit le nationalisme sexuel comme le processus par lequel des élites utilisent des catégories sexuelles pour construire une mythologie nationale – bel exemple, la façon dont « nous, les Européens » sommes censés tendre de tout temps vers une plus grande liberté de mœurs.

 

C'est Jaspir Puar qui invente le mot d' « homonationalisme » (et le concept qui va avec). Elle parle alors des États-Unis, et vise le discours selon lequel le progressisme LGBT serait proprement états-unien par opposition au conservatisme – voire au caractère arriéré – des musulmans (terroristes, intégristes, fondamentalistes, etc.)

 

George L. Mosse a écrit une histoire de la masculinité en Europe ; il montre comment l'idéal masculin moderne qui apparaît à la fin du XVIIIe siècle en Europe, fondé sur le triptyque harmonie proportion contrôle, est lié au nationalisme européen. Les nations européennes incarnent un idéal viril, et la métaphore hétérosexuelle genrée sert à penser la colonisation : avec un pôle actif et un pôle passif, un pénétrant et un pénétré. L'Europe figure le corps viril, et l'Afrique la terre à pénétrer.

 

La première guerre mondiale coïncide avec un nouveau pic de nationalisme (les idées d'honneur et de sacrifice sont fortement valorisées) ; des résistances se font néanmoins jour, autour des mouvements féministes et ouvriers à l'extrême-gauche. Ces résistances sont pensées par leurs adversaires comme des modes d'efféminement.


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Dans son ouvrage La Matrice de la race, Elsa Dorlin examine la façon dont les Européens parlent de la sexualité des Africains, et met en évidence le mécanisme par lequel les catégories de race sont formées à partir des catégories de sexe forgées en Europe.

Elle analyse en particulier les écrits de François Bernier en 1684, qui fournissent un parfait exemple de descriptions racialisées mettant en jeu le genre et la sexualité. Elle identifie trois points centraux dans ces descriptions :

- l'indistinction des caractères sexuels chez les Africains, interprété comme un signe d'infériorité : les hommes n'ont pas vraiment plus de poils que leurs femmes ; les femmes sont viriles et agressives, leurs organes génitaux sont trop grands ;

- leur sexualité débridée qui les rapproche des animaux – déjà à l'époque, les colons considéraient qu'il était de leur devoir de sauver les femmes africaines des hommes africains et de leur bestialité (« to save brown women from brown men », selon la formule de Spivak) ;

- les femmes africaines sont débauchées, ce qui est mis en rapport avec leur trop grande virilité.

Gabriell Galli résume : il faut sauver les femmes de la sexualité bestiale africaine, mais en même temps, elles aussi sont perverties. Les Africains sont racialement invertis, les femmes sont trop viriles, les hommes trop efféminés, et l'hétérosexualité animale africaine est opposée à l'hétérosexualité conjugale européenne. 

 

Gabriell Galli en vient ensuite à la négation de l'homosexualité en Afrique de la part des Européens, s'appuyant pour cela sur les analyses de Marc Epprecht.

Selon l'idéologie qui prévaut en Europe au XIXe siècle et qu'étudie Epprecht, les Africains sont plongés dans la nature et régis par l'instinct, ils ne peuvent donc qu'être hétérosexuels. Les Européens « normaux », eux, ont accédé à la civilisation, qui contient la sexualité et la rend morale : ils pratiquent l'hétérosexualité conjugale. Quand la civilisation dévie, des Européens anormaux apparaissent : les homosexuels, qui sont civilisés mais pervertis. Ainsi les Africains ne peuvent pas être homosexuels, non pas en raison d'une quelconque moralité, vertu ou plus grande « normalité », mais simplement parce qu'ils sont trop loin de la civilisation pour cela. L'homosexuel est un déviant de l'intérieur, il est civilisé, il faut juste qu'on le soigne, tandis que l'Africain est en dehors de la civilisation. Il est hétérosexuel par instinct et ne connaît pas la relation conjugale.

G. Galli note que ce raisonnement a parfois été repris par certaines élites africaines dans des discours identitaires.

 

Et la suite dans le prochain épisode....

Par Alix - Publié dans : Séminaires, conférences, interventions
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Vendredi 16 mars 2012 5 16 /03 /Mars /2012 10:51

J'étais partie de l'article de Laura Alexandra Harris « Féminisme noir-queer : le principe de plaisir », et depuis cette phrase « Pendant des années je me suis vue comme une féministe, et si je ne sais plus très bien ce que ça impliquait au juste, il s'agissait, j'en suis sûre, d'être sexy », je suis partie vers les talons aiguilles et autres jupes moulantes. Je continue ma parenthèse en forme de circonvolution du côté des jupes.

 

* * * *

 

Colette Guillaumin dit un truc sympa à ce propos :

« Les jupes, destinées à maintenir les femmes en état d’accessibilité sexuelle permanente, permettent de rendre les chutes (ou de simples attitudes physiques atypiques) plus pénibles pour l’amour-propre, et la dépendance mieux installée par la crainte qu’elles ne manquent pas d’entretenir insidieusement (on n’y pense pas clairement) sur le maintien de l’équilibre et les risques de la liberté motrice. L’attention à garder sur son propre corps est garantie, car il n’est nullement protégé mais au contraire offert par cette astucieuse pièce de vêtement, sorte de volant autour du sexe, fixé à la taille comme un abat-jour. » (dans Sexe, race et pratique du pouvoir, 1992, p.86)


[ Petit aparté : j'adore la façon dont cette citation apparaît sur le net – je me souvenais vaguement, mais pas clairement, de ce passage de Guillaumin, je tape donc « Colette Guillaumin jupe » dans Google, et je tombe sur cette page, sur cet article de Frédérique Giraud dans lequel elle cite abondamment Bourdieu à propos des jupes – et c'est tellement réjouissant de lire ce petit comm' laissé par Karim Hammou « Peut-être Pierre Bourdieu lisait-il en secret Colette Guillaumin ?» ]

 

jupe-1.jpg Cet article judicieusement commenté commence justement par l'évocation du bouquin de Christine Bard, Ce que soulève la jupe – que je n'ai pas lu ni feuilleté – mais dont j'imagine qu'il doit montrer, comme le fait ici la confrontation de Guillaumin et de Laura Alexandra Harris (ou de Cher...) que la jupe (pas plus que le foulard) n'a de signification univoque, et ne peut être rangée catégoriquement ni dans les accessoires féministes ni parmi les instruments d'oppression anti-féministes. (Ah ben oui, c'est dit ici, dans cette analyse&compte-rendu un peu critique, et qui finit par Florence Foresti, fallait oser.)

 

J'ai tout de même du mal avec le « Printemps de la jupe et du respect », et plus encore avec La journée de la jupe... (j'aime pô trop les « attributs de féminité reconquise ») (peut-être parce que j'ai du mal avec la « féminité » et le « féminin » et surtout les injonctions à l'être ou le rester ?))

A la réflexion, je sais clairement pourquoi ces injonctions à être ou rester féminine déclenchent chez moi une série de manifestations allergiques allant de la nausée à l'irruption cutanée maculopapuleuse. Mais que penser, par exemple, de la haine (les mauvais jours) ou du moins du dédain qui me fait froncer le nez quand je croise des femmes en escarpins à talons ? Que personne n'a injonctées, je veux dire, qui se sont injonctées toutes seules ?

 

(Quand je rigole grassement dans ma barbe des femmes qui courent comme des grues sur leurs hauts talons de chaussures torturantes, ridicules, je ne me sens pas totalement dans mon bon droit de conscience juste... Plutôt comme une sale teigne.)

 

Je ne suis pas certaine que ça ait quelque chose à voir, mais ça me rappelle une remarque d'Elsa Dorlin lors d'une de ses interventions. Elle disait : « le point de vue théorique et pratique féministe d'où je parle est misogyne », et donc « certains discours qu'on peut dire misogynes peuvent me faire écho ». Misogyne était alors à comprendre comme « contre la féminité, les normes de féminité », et pas « contre les femmes ».

 

Je me souviens que l'ami avec lequel j'avais assisté à cette intervention d'Elsa Dorlin m'avait dit être un peu dérangé par sa façon de s'afficher ainsi « misogyne » - comme si un malin petit plaisir fielleux pointait sous son sourire académique – un petit plaisir qui pouvait avoir partie liée avec les dragons rouges et noirs tatoués sur ses bras.

 

Le problème, quand on réfléchit (par exemple) à ces histoires de jupe, c'est qu'on est parasité en permanence par le racisme qui imprègne un nombre considérables de discours sur ces questions (tout ceux qui, de près ou de loin, s'apparentent aux discours de NPNS). (Le sexisme, c'est dans les banlieues, on ne peut pas mettre de jupe dans les cités et autres zones de non-droit abandonnés aux barbares, les musulmans nous empêchent de mettre des jupes et d'être féminines, etc.)

 

Pour parvenir à s'éclaircir un peu les idées sur ce sujet, donc, il faut changer complètement de cadre de pensée escarpin.jpg – peut-être mettre au centre de cette réflexion non plus la jeune femme qui habite en banlieue, mais une personne transsexuelle ou transgenre mtf pourrait en être un bon moyen ? (Non pas que seule une personne mtf puisse éprouver le désir légitime d'être « féminine ». Mais il me semble que venant d'une personne ftm, ce désir sera plus difficilement rembarré par mes petits élans fielleux – ces élans qui voudraient, parfois, rhabiller en survêt' et baskets toutes les grues en escarpins et jupes trop serrées que je croise dans la rue – élans mauvais, acrimonieux, venimeux. Mauvaise bête que je suis.)

 

Pourquoi veut-on (on générique) « être féminine » ? Où est l'aliénation, où est le pouvoir, où est le plaisir, où est l'oppression ?

 

Je suis davantage habituée à associer le féminisme avec les formes de la masculinité ; Madeleine Pelletier est un peu mon idole. Je me méfie comme de la peste de toutes les injonctions à la « bonne féminité », et du féminisme version Elle ou Marie-Claire – faudrait être féministes en veillant bien à rester féminines, dans le rang, séductrices et disponibles, épilées, fraîches et gracieuses.

Alors quelle place faire aux formes de la féminité au sein du féminisme, ou tout simplement hors de l'oppression ?

 

Les normes de la féminité peuvent-elles être résolument féministes à condition d'être « décalées » ? « réappropriées » ? Si l'on « joue avec » ? On peut écouter ici Wendy Delorme (la fin de l'interview surtout) - qui nous donne des pistes, il me semble.

 

Je comprends ce que peut recouvrir une « bonne féminité », et ce qui peut venir la « salir ». La bonne féminité est blanche et bourgeoise, et dans un rapport de domination aux autres formes de féminité.

Je comprends que les personnes exclues de la définition de la bonne féminité gueulent hors et fort leurs désirs et leurs droits d'être féminines et d'être reconnues comme telles.

 

Et pour finir ce post qui ne ressemble à rien sinon au plus dépenaillé des discours emmêlés, j'ai envie de citer la préface d'Éric Fassin à la traduction française de Gender Trouble (histoire de brouiller encore un peu plus les œufs) – juste parce qu'au moment où l'omelette semblait le plus en voie d'être ratée dans ma tête, je me suis souvenue de ce truc (sans savoir où je l'avais lu... il m'a fallu retourner la moitié de ma bibliothèque), et que ça m'est apparu comme un gros bout de réponse à tout ce fouilli :

 

« On connaît la formule de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient. »[...] Mais pour Judith Butler, que l'on naisse femme ou pas (et qu'on soit lesbienne ou pas), on ne le devient jamais tout à fait […]. Parce qu'il s'agit d'imiter sans qu'existe d'original, dans un monde de copies, on ne saurait imiter sans défaut. […] Nouveau mythe de Sisyphe, malgré tous les efforts du monde, nul ne saurait satisfaire entièrement à la norme. » (p.17)

 

On est toujours en porte-à-faux par rapport à cette foutue norme, toujours un peu décalé, toujours à côté, ça ne va jamais – c'est trop, ou c'est trop peu... (On voit parfois la petite inquiétude dans l'œil de la femme « trop » féminine – qui en a fait juste un peu trop (on pourrait lui dire en lui tapant sur l'épaule : hey de toutes façons, ça ne va jamais...)

A tout prendre elles peuvent bien essayer avec des escarpins...

 

* * * * *

 

A me relire il m'apparaît en grosses lettres rouges clignotantes qu'un mot manque, un mot dort planqué sous ce texte, comme un crocodile sous la vase – la classe. La classe sociale qui a tant à voir avec l'escarpin, avec la norme, avec le « trop féminine », avec ce que d'aucuns appellent la « vulgarité », avec....


Puis je pense que tout ce que j'ai écrit au dessus est très insatisfaisant parce que je réfléchis sur la base d'une féminité, or il y a des féminités. Et en particulier des féminités qui brodent sur les thèmes de la délicatesse, la finesse, la fragilité, la grâce, et d'autres qui sont plus solidement arrimées à des formes de forces et de pouvoir.


Enfin, j'arrête là le massacre intellectuel, et je me tais .

Par Alix - Publié dans : Sexe/genre
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Lundi 5 mars 2012 1 05 /03 /Mars /2012 21:58

 

C'est bizarre, quand j'ai lu ce chapitre de Despentes, sur son expérience de la prostitution, une question ne me quittait pas, s'affichait en surimpression sur chaque paragraphe que je lisais : est-ce que j'en serais capable ?

Ma réponse était plutôt non.

 

Ça me rappelle une discussion avec un ami, au sujet de cette affaire d'annonce de job sexuel diffusée par Pôle Emploi. En quoi cela doit-il être considéré comme affreusement scandaleux ? On en était venus à évoquer cette différence entre les personnes, qui fait que certaines sont capables de bosser avec leur corps sexualisé et avec leur sexe (et parmi ces personnes certaines peuvent tout à fait le choisir, dans un contexte de contrainte relative (merde sociale et économique, pas d'accès à des boulots bien payés et épanouissants (car pas de diplôme, et / ou discrimination, etc.)), et que d'autres en sont incapables. A cause de leur socialisation, la façon dont elles se sont construites, à cause de ce rapport à leur corps (/ à leur sexualité, / aux corps des autres) qu'elles ont construit. (Et contraindre ces personnes-là à faire ce genre de boulots (sous peine d'être radiées de l'ANPE), c'est leur faire une violence extraordinaire.)

 

Je ne me suis jamais sentie puissante parce que je mettais une mini-jupe. Je me suis plutôt sentie empêchée. Empêchée d'abord dans mon corps (tant de mouvements te sont interdits), empêchée ensuite par ces regards, exposée, agressée. (Il me semble. Je reconstruis peut-être un peu ? Depuis ma position de maintenant ? Peut-être. Pas complètement ça j'en suis sûre.) (Quant à dire si le port de talons aiguilles eût jamais pu me donner un sentiment de pouvoir, ça... je saurais sans doute jamais...)

 

Mais au-delà de ça : je pense que je serais incapable de sortir dans la rue fringuée comme l'était Virginie Despentes, customisée en jouet sexuel géant.

 

Quand j'essaie de me représenter cette expérience, virtuellement, ce n'est pas un sentiment de pouvoir que je m'imagine ressentir, mais un sentiment de peur. De danger.

C'est vraiment étrange, je me vois comme ça, en mini-jupe talons aiguilles – et je m'imagine forcément raidie, plombée, les larmes au bord des yeux.

Ce serait un véritable supplice de m'obliger à sortir comme ça.

 

Pourquoi une femme peut-elle sexualiser à fond son corps dans l'espace public, et en retirer un sentiment de pouvoir extrême, et une autre ne le faire qu'aux prix d'un sentiment de vulnérabilité totale ?

 

                                                           * * * * * *

 

 

La question de la présentation de soi, et en particulier de la présentation de soi dans l'espace public – au premier chef la question des vêtements – me semble super intéressante. Se sentir bien dans tels vêtements, mal dans tels autres. Pourquoi ?

(Ça me scotche qu'une personne habituée à l'invisibilité dans l'espace public - « cheveux courts et baskets sales » - puisse se métamorphoser en bombe sexuelle comme l'a fait V. Despentes.)

 

Deux questions se mêlent ici pour moi : celle de la sexualisation des corps, dans les deux sens de « sexe », et celle de la visibilité.

Despentes, quand elle est sortie dans la rue ce jour-là habillée comme une bombasse, était à la fois très féminine (alors qu'auparavant, raconte-t-elle, on pouvait lui dire « monsieur » quand elle allait acheter ses clopes au tabac), très sexualisée (déclenchant un désir furieux d'accéder à son corps), et très visible (être « incroyablement présente », attirer le regard de façon presque hypnotique).

Et là dedans... d'où vient le pouvoir ?


Peut-être le pouvoir qu'elle évoque dans ces pages résultait-il tout autant de son costume de bombasse que de la façon dont elle l'habitait. Peut-être, finalement, a-t-elle réussi ce jour-là une formidable performance de genre : elle a joué ce rôle d'une façon grandiose.

(Peut-être, finalement, « se sentir bien dans telles fringues », c'est juste trouver le bon costume, dans lequel on parvient à réussir une belle performancequ'on habite avec aisance, grâce, naturel ?)

Peut-être que si je sortais dans les fringues qu'elle a mises ce jour-là, moi, non seulement je ne ressentirai aucun sentiment de pouvoir – mais peut-être même que j'en aurais pas, du pouvoir, tellement j'aurais l'air déguisée pour le carnaval. Je sais pas.

 

                                                                    * * *

 

Après cette petite parenthèse passionnante (si si), dans le post suivant je vous cause des attributs traditionnels de la féminité et de leur rapport au féminisme (enfin, j'essaie ).

 

Par Alix - Publié dans : En vrac
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Jeudi 23 février 2012 4 23 /02 /Fév /2012 07:00

  Je continue ici à lire à ma sauce l'article de Laura Alexandra Harris traduit en français sous le titre "Féminisme noir-queer : le principe de plaisir", et publié dans l'anthologie du Black feminism édité par Elsa Dorlin ; ça commence , puis .

 

                                                                                        *  *  *  *  *  *

 

« Pendant des années je me suis vue comme une féministe, et si je ne sais plus très bien ce que ça impliquait au juste, il s'agissait, j'en suis sûre, d'être sexy. »

 

C'est ainsi que Laura Alexandra Harris entre dans le vif de son sujet à la neuvième page de son article (p.185 de l'édition française).

Elle nous explique dans la suite quelles étaient, lors de son enfance et de son adolescence, les figures de femmes qui l'entouraient, l'attiraient, la fascinaient, et comment se sont construites ses envies, ses idéaux, ce qui est devenu bon à ses yeux, pour une femme, de vouloir.

Dans ses modèles féminins entraient un peu d'Helen Reddy, un peu de Xaviera Hollander, beaucoup de Cher. Une grosse louche de figure maternelle également. Des morceaux de copines de sa mère et de sa tante-cousine, fumeuse, indisciplinée, militante, très belle, collectionneuse d'amants pas nets.

Être féministe, pour la jeune Laura Alexandra, c'était viser l'indépendance, la réussite professionnelle, le fric, la liberté de faire tout ce qu'on veut. Être célibataire, divorcée, ou mariée à un gros richard pour profiter de son fric. Être féministe c'était être gonflée, ne pas avoir froid aux yeux.

C'était, aussi, jouir du sexe.

 

Elle trouvait de quoi satisfaire sa curiosité en matière d'anatomie féminine et de techniques sexuelles dans des livres explicitement didactiques, ou dans des romans bourrés de scènes sexuelles (voire carrément des romans pornos) ; il fallait apprendre à prendre son pied, et prendre son pied (Harris parle de « valeurs sexuelles hédonistes »).

Elle admirait sa mère et ses copines, « ces images de femmes à talons hauts, maquillées, décolletées, parfumées » (p.193). Elle adorait Cher, star sexy aux « tenues osées », à « l'image de vamp et d'allumeuse un peu coquine » (p.185).

Et dit plus loin de la star : « elle correspond à un souvenir très fort de la prise de conscience du pouvoir que peuvent conférer le genre et la sexualité » (p.189).

 

Jouir du sexe c'est ainsi à la fois prendre son pied en faisant du sexe (et dans ce plaisir-là il n'entrait aucune prescription, aucune définition de la « bonne sexualité » : baiser avec une fille ne valait pas mieux que coucher avec un homme), et jouir de ce plaisir que donne le pouvoir sexuel.

Harris évoque à de nombreuses reprises, dans cet article, ce lien entre plaisir et pouvoir.

Entre plaisir sexuel et pouvoir, entre pouvoir sexuel et plaisir – entre sexe, pouvoir et plaisir. (C'est là l'essence du fameux « principe de plaisir » qui fait de la seconde partie de son titre un petit éperon accrocheur, une énigme sucrée qu'il faut absolument qu'on éclaire.)


A la lecture de l'article, j'ai tout de suite pensé à un chapitre de la King Kong théorie de Virginie Despentes, à l'un Jessica-Rabbit.jpg des passages qui m'avait le plus interpelée, le plus bousculée, laissée le plus perplexe et pleine de questions que je n'aurais pas posées de ma place, auxquelles il m'était impossible de répondre, depuis ma place, parce que tout cela – ce continent, du pouvoir du sexe – est très éloigné de moi (de ma position de genre, de ma sexualité, de ma vie).

 

Il s'agit du chapitre « coucher avec l'ennemi », dans lequel Despentes raconte son expérience de travailleuse du sexe. Et ce passage, plus précisément, dans lequel elle relate sa transformation, son effet sur les autres, et la façon dont elle a ressenti l'une et l'autre :

 

« La première fois que je sors en jupe courte et en talons hauts. La révolution tient à quelques accessoires. […] Les Américaines, quand elles témoignent de leurs expériences de « travailleuses du sexe », aiment à employer le terme « empowerment », une montée de puissance. […] J'étais jusqu'alors une meuf quasiment transparente, cheveux courts et baskets sales, brusquement je devenais une créature du vice. Trop classe. Ça faisait penser à Wonder Woman qui tournicote dans sa cabine téléphonique et en ressort en superhéroïne, toute cette affaire, c'était marrant. […] L'effet que ça faisait à beaucoup d'hommes était quasiment hypnotique. Entrer dans les magasins, dans le métro, traverser une rue, s'asseoir dans un bar. Partout, attirer les regards d'affamés, être incroyablement présente. Détentrice d'un trésor furieusement convoité, mon entrecuisse, mes seins, l'accès à mon corps prenait une importance extrême. Et il n'y a pas que les obsédés à qui ça faisait cet effet. Ça intéresse presque tout le monde, une femme qui prend l'allure d'une pute. J'étais devenue un jouet géant. […] Ce processus m'a fascinée, au début. Moi qui m'était toujours contrefoutue des trucs de filles, je me suis passionnée pour les talons aiguilles, la lingerie fine et les tailleurs. […] Ça m'a plu, dans un premier temps, de devenir cette autre fille-là. […] Immédiatement, dès le costume d'hyperféminité enfilé : changement d'assurance, comme après une ligne de coke. » (pp. 67-69)

 

Tout ceci pose, il me semble, au moins trois questions, qu'on pourrait formuler comme cela....

Quels rapports entretient le féminisme...

- aux attributs traditionnels de la féminité ?

- à la relation de séduction (des hommes par les femmes) ?

- à la sexualité hétérosexuelle ?

 

                                                                                         *  *  *  *  *  *  *  *  *

 

J'arrête là ce post, j'ai l'impression de m'être répétée et embrouillée (le titre de l'article il tape hein ? bon, le contenu est pas super à la hauteur ) ; mais je ferai d'autres nœuds sur le même thème dans le suivant....

Par Alix - Publié dans : Black feminism
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