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27 juin 2011 1 27 /06 /juin /2011 06:10

  L'intervention d'Elsa Dorlin se centre dans un premier temps sur l'un des concepts clé de la pensée d'Hélène Rouch : celui de membrane (déjà éclairé par une intervenante précédente, Simone Bateman).


H-rouch-1.jpgCe véritable modèle de pensée élaboré par la chercheuse figure, dans une tradition philosophique et psychanalytique, le soi dans son rapport au monde et à l'autre (la membrane est à la fois frontière, et lieu d'échange et de circulation). Elle devient pour H. Rouch un schème, c'est-à-dire un outil au travers duquel elle va penser d'autres objets, en particulier le corps, en rendant intelligible sa matérialité : le corps devient dans la pensée de Rouch une membrane, elle-même composée de multiples membranes.

Cet outil conceptuel neuf permet de penser la matérialité non plus comme donné intangible et immuable, mais comme plasticité à la fois organique et historique. On décèle également dans le discours scientifique de Rouch sur la membrane des métaphores de genre, et au-delà, des métaphores politiques au sens large.


La membrane fournit en effet un contre-modèle pour penser l'identité. Les sciences biologiques sont travaillées en leur cœur par des mythologies sexistes, racistes et nationalistes, qui appréhendent l'identité à partir d'un schème unique : celui qui fait de tout élément étranger un élément pathogène dont l'intrusion déclenche des mécanismes de défense. Rouch s'intéresse de façon toute particulière à ce qu'elle désigne comme « la membrane des membranes », le placenta, dont elle ne conçoit pas le fonctionnement comme une exception mais comme la règle : mis en présence d'un élément étranger (le fœtus), la membrane placenta réagit en déployant des mécanismes d'échange, de communication et d'hybridité, et non des mécanismes agressifs de défense.

Hélène Rouch fait ainsi de la politique en utilisant la biologie, avec les modèles et schèmes déduits de la recherche biologique.

 

E. Dorlin énumère ensuite différents modèles d'intelligibilité de la gestation, qui relèvent tous de l'idéologie en tant qu'ils sont des appréhensions genrées de phénomènes biologiques. (C'est là que je m'emmêle un peu les pinceaux : je n'ai pas saisi ce que signifiaient certains modèles - je vous livre ce que je peux... .)

 

1. le modèle parasitaire (le fœtus comme sangsue) : un modèle en lien direct avec la fatigue que suscite pour une femme le fait d'être enceinte – le bébé à l'intérieur lui pompe son sang, sa bouffe, son oxygène, et son énergie... ;

2. le modèle surnuméraire de la monstruosité : l'apparition du fœtus est lue comme une prolifération de cellules surnuméraires, un corps se développe à l'intérieur d'un autre ;

3. le modèle fusionnel symbolique (dans cette veine idéologique, il faudra trancher ce processus fusionnel par un ordre symbolique, une « naissance sociale ») : mon corps reste mon corps, quand bien même il en produit un autre – cet autre reste moi-même (ce discours devient stratégique dans l'opposition au discours pro-life : même gestant, c'est bien de mon corps dont il s'agit) ;

4. le modèle antagonique, qu'Hélène Rouch développe particulièrement : la différence des sexes (mâle / femelle) fonctionne comme un prisme par lequel on pense la différence gestationnelle, le soi est clairement différencié de l'autre (pô compris) ;

5. le modèle agonistique, à la fois dominant dans le discours scientifique et excessivement peu diffusé dans le discours profane : la gestation est pensée sur le modèle de l'agression ; le corps doit se défendre, mais en même temps réussir à neutraliser ses propres défenses, afin que l'autre se puisse se développer ;

6. le modèle post-moderne du trouble, très proche de la pensée d'Hélène Rouch, développé par Donna Haraway (connais pô) ;

7. le modèle de la greffe, de l'intrus, de l'étranger ;

8. et enfin le modèle placentaire (celui que promeut Hélène Rouch) : le seul modèle explicatif qui, pour elle, restaure la complexité de la matérialité génératrice du corps.


louise_bourgeois_1.jpg

 

De cette typologie des modèles d'intelligibilité de la gestation, Elsa Dorlin tire deux constats.

Elle note en premier lieu la véritable prolifération de ces modèles, qui tranche avec la grande pauvreté des discours – comme si ces modèles de pensée tournaient à vide.

Elle souligne ensuite la contradiction manifeste entre le discours savant (dominé par le modèle de l'agression), et le discours profane, puisant d'emblée dans le registre moral et chantant béatement l'accueil du fœtus. Hélène Rouch considère que le discours savant gagnerait à se rapprocher du discours profane, en limitant ses références au schème « agression de l'autre / défense du soi ».


E. Dorlin estime, en miroir, qu'il serait féministement salutaire de produire un discours (profane) agonistique sur la gestation : on manque de discours sur le fait que la grossesse est un combat avec soi-même, des discours à même de restituer la négativité et la rage de l'expérience vécue de la gestation.

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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 06:10

  Universitaire et féministe, biologiste se penchant sur les sciences sociales, Hélène Rouch s'est intéressée à des problématiques que Natacha Chetcutti résume ainsi dans son article en forme d'hommage : « comment sortir du dilemme nature/construction sociale ? Entre sexe et genre : où est le corps ? Que peut le corps ? Où se place la matérialité du corps et son rapport à la norme sexuelle et à la règle hétérosexuelle ? Cherchant sans cesse toutes les combinaisons possibles entre féminisme matérialiste, lesbianisme politique et  apport des théories queer, puis post-moderne, Hélène a ouvert des questionnements sans cesse renouvelés sur le rapport entre sexe biologique, sexe social, norme hétérosexuelle reproductive et hétérosexualité dans le domaine de la biologie. »

 

rouch-2.gifCette « journée internationale autour des recherches d'Hélène Rouch » a été l'occasion de présenter un livre rassemblant des articles de la chercheuse, « Les corps, ces objets encombrants. Contribution à la critique féministe des sciences », aux éditions iXe.


Les thèmes abordés ce premier avril 2011 touchaient aux matérialismes, à la construction (ou non-construction) du sexe, à la reproduction, aux enjeux de l'utilisation du concept de genre, au modèle, central dans la pensée d'Hélène Rouch, de la membrane (en lien avec la science de l'immunologie et pour penser, en particulier, l'identité), aux corps féminins, et aux corps féminins en gestation.

En sont ressorties pour moi une grande curiosité pour son travail et l'envie de lire le recueil de ses articles, ainsi que de l'admiration pour une chercheuse que je ne connais pas mais que tant d'autres chercheuses semblent à ce point admirer – et ce, bien sûr, en dépit et au-delà de l'agacement qu'ont pu éveiller en moi les interventions de la matinée.

 

J'aimerais essayer de résumer ici la dernière prise de parole, celle d'Elsa Dorlin ; ce résumé sera un peu boiteux car je n'ai pas tout compris – j'écris donc ce que je saisis, et pose de petits points d'interrogation sur le reste.

 

Les circonstances de cette intervention étaient un poil surréalistes : résidant toujours aux États-Unis, où elle passait une année en tant que « Visiting Associate Professor of Critical Theory » à l'université de Berckeley, Elsa Dorlin nous est apparue comme un hologramme sur l'écran géant de l'auditorium. Les organisatrices de la journée ne savaient pas exactement quand E. Dorlin serait prête et quand la technique de pointe fonctionnerait précisément ; elles ont ainsi cherché à meubler jusqu'à ce que l'américaine se matérialise. Après qu'Ilana Löwy eut décalé sa conclusion sur les acquis de cette journée, il fut donc demandé à toutes les personnes ayant intervenu depuis le matin de se rassembler à la tribune, pour un dernier débat. Affairement, bruits de vestes et de stylos, strapontins qui s'ouvrent et se ferment, voilà enfin tout le monde installé, on s'attend, se regarde, s'interroge, se sourit – ok on peut y aller, va pour la première question...? (Le public, amusé, a l'impression d'assister à un ballet de chercheuses improvisé un chouïa anxieuses.) Et là PAF, juste à la seconde où l'on prend son souffle pour commencer, Elsa Dorlin apparaît, image immense, étirée, silencieuse et un peu crispée, au-dessus des têtes des danseuses de la tribune. C'était franchement rigolo, parce qu'Elsa Dorlin nous regardait, nous, public, mais les femmes de la tribune ne la voyaient pas – elle avait surgi dans leurs dos ; puis à cause de la taille démesurée de l'image, et donc de la figure de Dorlin – grande prêtresse de la journée d'hommage... Grande prêtresse au visage immense et en même temps un peu gênée, interrogative, décontenancée sans doute par la technique et l'éloignement.

(Pendant tout le temps de l'intervention, et ensuite, pour les questions, Elsa Dorlin est restée géante – ce qui laissait flotter une certaine impression d'irréalité (quasi mystique) dans la salle.)

 

L'une des premières interventions de la journée, celle de Rosi Braidotti (qui avait l'air vachement sympa  ) traitait des « matérialismes corporels de l'épistémologie féministe ». Dans la suite de la journée, comme j'en ai esquissé les irritantes lignes ici, il fut beaucoup question du « réel » et du « concret » (censés pointer la différence des sexes), auxquels était opposée, dans les discours, une sorte de nébuleuse conceptuelle, désignée par divers attributs et expressions : « paradis », « baguette magique », « annulation du réel », « plus spéculatif que réel », « abstraction », « futuribles », « désincarné ». Il me semble qu'au cœur de cette opposition (peut-être un peu rhétorique, ou mythologique...) se pose la question, là aussi, de la matière : la « force des faits », la « résistance du monde matériel » - opposées à l'épouvantail de Judith Butler ...


Elsa Dorlin part de la question de la matière pour aborder le travail d'Hélène Rouch : elle rappelle que cette matière est inextricablement construite par des rapports chimiques, physiques, techniques et politiques. L'oubli de la matière, la dématérialisation des corps qui a pour corollaire la déréalisation de la domination, constitue une accusation récurrente contre certaines constructions théoriques. Il ne suffit pas, selon Elsa Dorlin, de revendiquer la matérialité pour échapper à cette accusation, il faut la problématiser.

Il ne faut pas, en outre, chercher à sortir du dilemme « nature / construit », en tranchant pour l'une ou l'autre de ces positions, mais travailler dans cette tension.

C'est le programme qu'a suivi Hélène Rouch tout au long de son travail de recherche.

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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 14:10

  La présentation du 3 mai dernier au CERI sur le thème « comment peut-on être féministe islamique » se concluait par la prise de parole d'Elsa Dorlin, qui intervenait après l'introduction de Stéphanie Latte Abdallah et les focus respectifs d'Azadeh Kian sur l'Iran et d'Amélie Le Renard sur l'Arabie Saoudite.

 

Pour Elsa Dorlin le féminisme islamique peut être appréhendé selon trois perspectives différentes : il est d'abord une interrogation, qui permet de maintenir ouvert le questionnement sur le féminisme, un objet d'études ensuite, et enfin un point de vue. Cette dernière perspective s'inscrit dans l'approche plus large des épistémologies du point de vue, qui a bouleversé les mouvements féministes et la théorie féministe, et qui consiste à s'interroger sur « qui parle » : qui est ce « nous » de « nous les femmes », qui prend la parole dans les mouvements féministes ?

Intégrer les apports de ces épistémologies nouvelles, c'est aussi travailler à élucider son propre point de vue, et se demander quelle est sa propre position en tant que sujet de connaissance, quand on travaille sur le féminisme islamique.

 

Les épistémologies du point de vue sont contemporaines de ce qu'on a appelé la troisième vague du féminisme, marqué par la reconnaissance de la parole et des problématiques des féministes minoritaires, racialisées, pauvres et / ou lesbiennes (artisanes et actrices du Black feminism). S'interroger sur le « nous » de « nous les femmes », c'était reconnaître qu'il désignait d'abord et avant tout des femmes blanches, bourgeoises et hétérosexuelles. Des théoriciennes comme Judith Butler ont plaidé pour un féminisme « non fondationnel » c'est-à-dire qui ne prenne pas comme point de départ une classe ou un groupe de sujets (« les femmes ») préalablement constitué, et clos, mais qui se déploie « sans fondement », sans se poser a priori la question du sujet, du groupe concerné. Il n'y a pas de « nous » au fondement du féminisme qu'appelle par exemple de ses vœux Butler, ce « nous » se construit a posteriori, dans les mouvements.

 

[Butler explicite cette idée au tout début de Trouble dans le genre, dans la première sous-partie du chapitre 1, intitulée : « Les « femmes en tant que sujet du féminisme », pp.59-67 :

 

« La théorie féministe a presque toujours tenu pour acquis qu'il existe une identité appréhendée à travers une catégorie de « femmes » qui non seulement introduit les intérêts et les buts féministes dans le discours, mais définit également le sujet pour lequel la représentation politique est recherchée. […]

Récemment, cette conception prédominante du rapport entre théorie féministe et politique fut mise à rude épreuve au sein même du discours féministe. On n'y conçoit justement plus le sujet-femme en des termes stables ou permanents. […]

[…] le féminisme bute sur le même problème politique chaque fois que le terme femme est supposé dénoter une seule et même identité. Plutôt qu'un signifiant stable qui exige l'assentiment de celles qu'il prétend décrire et représenter, femme, même au pluriel, est devenu un terme qui fait problème, un terrain de dispute, une source d'angoisse. […]

Peut-être, à ce moment charnière de la politique culturelle […], l'occasion se présente-t-elle de réfléchir dans une perspective féministe sur le mot d'ordre de construire un sujet du féminisme. […] Les pratiques d'exclusion qui fondent la théorie féministe sur une notion des « femmes » en tant que sujets ne sabotent-elles pas paradoxalement l'ambition du féminisme d'élargir sa prétention à la « représentation » ? […]

La construction de la catégorie « femmes » comme un sujet cohérent et stable n'est-elle pas, à son insu, une régulation et une réification des rapports de genre ? […]

L'identité du sujet féministe ne devrait pas être au fondement de la politique féministe, quand la formation du sujet relève d'un champ de pouvoir qu'on occulte au nom de ce fondement. Peut-être la « représentation » finira-t-elle paradoxalement par n'avoir de sens pour le féminisme qu'au moment où l'on aura renoncé en tout point au postulat de base : le sujet « femme ». »]

 

Le féminisme islamique, énonce Elsa Dorlin, est un point de vue indispensable dans la planète féministe, qui a été jusqu'à présent minoré / ignoré. Ce point de vue nous donne les moyens de provincialiser le féminisme occidental, ou plutôt « du premier monde » - car Dorlin nous dit détester l'opposition orient / occident qui transforme, de façon très problématique et dangereuse, des antagonismes sociopolitiques en oppositions culturelles.

 

Remettre dans la lumière ce point de vue que l'on avait négligé nous oblige à penser à la multiplicité des modalités de subjectivation sexiste, c'est-à-dire à la multiplicité de vécus possibles de ce rapport de pouvoir. Les expériences du pouvoir et de la domination sont très différentes car situées, et peuvent même nous paraître contradictoires. Certaines revendications, liées à certaines modalités du vécu du sexisme, peuvent sembler non féministes à d'autres, qui ont expérimenté d'autres vécus. En d'autres termes, aux différentes modalités de subjectivation sexistes correspondent différentes modalités d'émancipation.

 

Les féminismes islamiques nous rappellent également que les processus de sécularisation ne sont pas nécessairement au fondement des mouvements d'émancipation (en général, et féministes en particulier).

On assiste grâce à l'intégration de ce nouveau point de vue à une reconfiguration de la cartographie des féminismes : comprendre le point de vue des féministes islamiques, c'est comprendre que la cartographie qui sépare les mouvements selon la ligne de la religion est obsolète (cette conception ferait du féminisme islamique un parfait oxymore, un mirage, un phénomène impossible comme les dessins d'Escher).

Les lignes de fracture entre les mouvements apparaissent bien mieux quand on est attentifs aux revendications des actrices (et plus seulement au caractère religieux ou non religieux).

 

L'action des féministes musulmanes nous montre d'autre part la façon dont les outils pratiques et théoriques du féminisme et des luttes d'émancipation circulent : les textes, les concepts, les expériences des précédents mouvements voyagent, sont modifiés, repensés, réutilisés.

 

On assiste à une lutte de labellisation, autour de la question de ce qui est féministe et de ce qui ne l'est pas, de qui est féministe et de qui ne l'est pas ; Elsa Dorlin estime qu'on ne peut pas tout rassembler sous cette étiquette – toutes les femmes engagées ne se disent d'ailleurs pas elles-mêmes féministes.

 

Great Wall of Feminism 3rd world 750

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21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 08:18

Cet exposé intervenait dans le cadre d'une journée d'étude organisée le 28 juin dernier à Paris VIII sur le thème « Sex sells, Blackness too ? Stylisation des rapports de domination dans la culture hip-hop ». (Une journée d'études quand même globalement super nulle.)

 

E. Dorlin commence par préciser que son exposé se concentrera sur le rap états-unien.

 

Le discours féministe français sur le hip-hop, tel qu'il apparaît médiatiquement, se présente principalement comme un discours de censure morale (comme l'ont encore illustré récemment les prises de position des Chiennes de garde et de la Meute sur l'utilisation du verbe « marietrintigner »).

Ce regard peut avoir tendance à nous interdire de réfléchir autrement à la culture hip-hop, comme lieu de renégociation des normes, y compris des normes de genre.

Parallèlement à cette posture d'un certain féminisme mainstream (qui se limite à énoncer que le hip-hop est sexiste, homophobe etc.) se développe ce que Dorlin appelle une posture « féministe underground hip-hop ».

Aux Etats-Unis, depuis 10 ou 15 ans, des féministes comme bell hooks ou Patricia Hill Collins ont élaboré une critique du sexisme propre à une partie du mouvement hip-hop, mais il s'agit d'une critique interne : elles ne rejettent ni même ne critiquent pas le hip-hop en soi – le mouvement hip-hop fait partie intégrante à leurs yeux du Black Power, et à ce titre retient toute leur attention.

 

Dorlin situe le point de vue d'où elle parle : « le point de vue théorique et pratique féministe d'où je parle est misogyne », et donc « certains discours qu'on peut dire misogynes peuvent me faire écho », des discours qui mettent en avant d'autres formes de féminité, plus violentes, plus sulfureuses, qui ont trait au sexe, à la violence et à la puissance d'agir. Ainsi, précise-t-elle, le terme « bitch » n'est pas pour elle, de son point de vue féministe propre, invalidant. [« Misogyne » pas au sens de « contre les femmes », mais « contre la féminité, les normes de féminité ».]

 

yoyo.jpgElle expose à partir de là trois catégories de personnages, problématisées à partir des textes de certaines rappeuses états-uniennes ; elle note qu'elle a choisi ces artistes parmi le courant du rap dit hardcore (parmi des rappeuses, donc, « considérées comme pas gentilles »), et qu'au principe de sa sélection joue aussi un plaisir musical personnel.

Ces catégories correspondent à des modes de subjectivation politique à l'intérieur du mouvement hip-hop : trois laboratoires où se sont élaborées, dans des performances, des normes de genre, de classe et de couleur relativement inédites, où le « je » et le « nous » s'énoncent sans que l'on puisse dire immédiatement s'ils recouvrent des positions sexistes ou non, subversives ou non.

Elsa Dorlin a ainsi distingué les performeuses ( 1 ) des dragkings ( 2 ) et des féministes (auto-identifiées comme telles) ( 3 ).

 

La plus paradigmatique de la catégorie des performeuses est Lil Kim. Son premier album, Hardcore, sort en 1996, avec le morceau Queen Bitch. Le terme « bitch » se voit politisé comme l'a été « nigger » avant lui (il faut voir là une figure d'antiparastase classique : se servir du terme infamant pour le retourner, susciter fierté, et la possibilité d'une logique collective) ; ce faisant elle construit, pour E.D., une véritable « politique de la chienne ». Lil Kim se qualifie elle-même de « female king ».

Menda François qui a écrit une thèse aux USA sur, en gros, les USA / le rap / les rappeuses / le féminisme, parle d'une identité androgyne, définie comme « rhétoriquement masculine, visiblement féminine ». A mettre en relation avec la « féminité mascarade » qu'évoque Joan Rivière au sujet des femmes qui occupent de hauts postes de pouvoir, et se voient contraintes d'afficher de forts gages de féminité en retour (talons hauts, maquillage, etc.) - tenues de « jouer la fille ».

E.D. lit dans les raps de Lil Kim une performance de genre et de sexualité kaléidoscopique, cad qui n'est pas dressée contre une norme (de genre, de classe, de couleur) mais qui s'adresse tout à la fois à plusieurs référentiels. A travers cette performance quelque chose de l'ordre d'une puissance d'agir s'exprime, dans un registre déjà là : celui de la masculinité (il s'agit de performer une virilité puissante, le sexe se présente comme un discours de revendication et de puissance de soi).

 

boss.jpgDans la seconde catégorie, celle des Dragkings, Boss tient le haut du tableau (la rappeuse préférée d'E.D. ). Dans le champ français, on pourrait la comparer à Casey. Dans son album sorti en 1992, Born gangstaz, un morceau s'intitule Thelma & Louise, un autre Diary of a mad bitch. C'est un rap abrupt, très dur ; degré 0 de la lecture : on y voit une performance parfaite de la masculinité, degré 1 : une « masculinité dégenrée », cad non marquée par l'antagonisme femmes / hommes. ( ?  là j'avoue que je suis un peu larguée.)

Il faut aussi y voir une performance de classe et de race, avec un discours ultra subversif à l'égard de la société blanche. L'identité noire devient le point de vue critique sur la société actuelle. Le répertoire de l'hétérosexisme est la radicalisation d'une critique de la société bourgeoise (censée respecter l'égalité des sexes, à la Marie-Claire).

Une interview de Boss paraît dans un numéro de Wall Street Journal de 1994, dans lequel elle explique qu'elle n'est pas issue du ghetto mais de la petite classe moyenne. Suite à cette révélation elle se fait laminer, et exclure du label ; on l'accuse d'être une bourgeoise ce qui invalide son discours. Il est intéressant de constater que ce n'est pas son genre qui a été problématique dans sa carrière de rappeuse, mais bien sa classe.

 

Troisième catégorie de subjectivation et d'auto-identification, enfin : celle des féministes, parmi lesquelles Elsa Dorlin classe Yo-Yo (sa deuxième rappeuse préférée ). Yo-Yo investit peu dans la performance de soi et beaucoup plus dans les textes et le flow – manifestant une technicité hors pair, rivalisant avec les meilleurs des meilleurs. Ces rappeuses se déclarant elles-mêmes explicitement féministes mettent en œuvre un véritable travail de terrain dans les quartiers auprès des filles et des jeunes filles, pour diffuser les savoirs sur la contraception, les pousser à aller à l'école, leur apprendre à se défendre et se battre, conforter leur estime d'elles-mêmes ; elles mènent également toute une réflexion autour de la notion de « sororité ».

 

En conclusion, Dorlin évoque Frantz Fanon : dans les Damnés de la terre, il explique que ce par quoi nous avons été assujettis est aussi ce par quoi on essaie de s'émanciper ; ainsi les hommes noirs, infériorisés à travers leur émasculation et féminisation pendant l'esclavage, cherchent à reconquérir pouvoir et fierté par le biais de la virilité.

Fanon se montre très sceptique quant aux chances de réussite de cette stratégie, il rejoint en cela Audre Lordre qui écrit en 1980 « Les outils du maître ne détruiront pas la maison du maître ».

 

Voili voili.

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18 juillet 2010 7 18 /07 /juillet /2010 14:50

Cette petite présentation prenait place à la fin du colloque sur Penser la violence des femmes, le 18 juin dernier.


Elsa Dorlin annonce qu'elle s'intéresse depuis quelque temps aux représentations de la violence féminine en groupe dans les produits de la culture populaire. Elle y cherche les traces de l'émergence d'une mythologie (dans le sens que Donna Haraway donne à ce mot) féministe ou proto-féministe.

A la fin du Manifeste Cyborg, D. Haraway en appelle à la nécessité de construire des mythologies pour lutter, des mythologies qui feraient écho à nos conditions matérielles d'existence.

Dorlin inscrit son propos dans le sillage d'Audrey Lordre et de ses textes sur le rôle de la colère et de la rage : une expérience émotionnelle productive d'un imaginaire politique.


La violence féminine en groupe est presque systématiquement pathologisée, ramenée à une forme monstrueuse de féminité ; elle n'est quasiment jamais présentée sous un jour positif, pourtant ces représentations peuvent susciter en nous du désir, nous faire envie, du point de vue d'une conscience féministe. Ce désir a à voir avec notre propre puissance d'agir, ainsi qu'avec une part de misogynie présente au sein du mouvement féministe lui-même : une part de déconsidération, d'écœurement face aux normes de féminité (quelque chose de l'ordre d'une culture misogyne qui met d'emblée mal à l'aise, nous dit Dorlin).


switchblade_sisters.jpgA partir de la seconde moitié du XXe siècle apparaît un corpus de films qui mettent en scène des groupes de filles usant et jouissant de la violence. Il s'agit de films de série B brodant autour de la délinquance juvénile ; des jeunes filles s'arrogent les prérogatives de la masculinité, mais restent sous la coupe d'un groupe de garçons. Le premier de ces films, The violent years / Girl Gang, date de 1954. Dans les films d'horreur ou de zombies, les violences contre les femmes sont très souvent l'occasion de montrer des scènes de sexe qui passent d'abord pour des scènes d'horreur, et ne sont à ce titre pas censurées. Ici aussi, la violence est l'occasion de montrer du sexe, mais il s'agit d'un sexe différent, pas strictement hétéro ou virilo centré.


A la fin des années 1970 apparaît un nouveau genre de films : le « rape and revenge », du type I spit on your grave. Le film s'ouvre par une scène de viol collectif (qui est l'occasion de montrer du sexe), puis la femme violée va tuer successivement chacun de ses agresseurs. Ici la violence est individualisée et psychologisée, il n'y a plus de représentation de violences collectives. Il n'y a pas de conscience d'une injustice sociale ou d'un rapport de pouvoir.La violence individuelle est à rattacher à un traumatisme premier (viol, meurtre d'un enfant...) [Dans Kill Bill de Tarantino, l'héroïne était violente avant d'être violée, note E.D.]


En 1996 sort A gun for Jennifer, que Dorlin qualifie de film super féministe, l'occasion d'une jouissance féministe hardcore (avec de véritables scènes de tortures de personnages masculins). Dans Baise-moi ou Thelma et Louise, les femmes meurent à la fin ou se détruisent, ce qui limite la portée subversive du récit. Dans Wonderwoman la figure de la femme forte relève de l'exceptionnel et s'apparente plus à une mascarade.

Le film Switchblade sisters, qui sort en 1975, se veut une parodie du mouvement féministe et met en scène un groupe de femmes ultra violentes et conscientisées. Bien que ce soit explicitement un film anti-féministe, ces scènes peuvent être source d'une réelle jouissance – E. Dorlin nous dit s'éclater en le regardant :)

Elle clôt sa présentation en nous projetant la scène finale de Boulevard de la mort de Tarantino, pour illustrer le plaisir qu'est susceptible de déclencher une représentation de violence collective.

 

Le propos d'Elsa Dorlin, et la projection de l'extrait de Tarantino, ont éveillé pour moi pas mal de questions sur le statut de cette jouissance liée à la violence. En réalité, seule, je n'aurais peut-être pas prêté autant d'attention à ce statut problématique – parce que j'adhère assez au point de vue de Dorlin, que moi aussi je ressens ce plaisir, ça me fait rire, ça m'éclate. Ca passe donc comme un cours d'eau, cette idée-là dans ma tête. Mais il se trouve que l'amie avec laquelle j'ai assisté à ce colloque n'a pas goûté du tout ce plaisir – au contraire, cette scène l'a mise très mal à l'aise.

 

Que faire de la jouissance que l'on éprouve à voir des personnes s'en prendre plein la face, se faire démolir physiquement dans une fiction ? Quel lien avec le plaisir qu'on éprouverait peut-être en vrai, et surtout : quel statut moral lui accorder ? Est-ce que je dois lutter contre ce penchant, est-ce que je dois me rouler dedans ?...

Dans nombre de films – et de fictions plus généralement – les « méchants » se font ratatiner à la fin (depuis le loup de Grimm noyé au fond du puits, le bide gonflé de cailloux) ; on prend du plaisir à assister à ce ratatinage – certes plus ou moins euphémisé.

Pulsions bestiales à domestiquer, moyen d'éprouver indirectement sa propre puissance d'agir ?...

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15 juillet 2010 4 15 /07 /juillet /2010 14:04

Je suis allée écouter madame Elsa Dorlin en prise avec la culture populaire. (Ok, je ne venais pas écouter que ça ). Deux interventions, dans deux cadres différents, l'une sur les films de Girl gangs, l'autre sur le hip-hop. J'ai trouvé que les deux se ressemblaient pas mal, au niveau de la forme, du contenu, de l'intérêt...

 

Pour le faire court : on sent que c'est un objet d'étude tout nouveau pour elle, elle commence à peine à y mettre la patte, elle n'est pas spécialiste ; elle nous fait part du « regard-d'Elsa-Dorlin » sur ces objets, cad tout à la fois un regard d'amatrice, et un regard de chercheuse féministe (un regard d'amatrice chercheuse féministe). Elle ne prétend à aucun moment faire plus que ce qu'elle fait effectivement ; poser un cadre réflexif, donner des exemples en les organisant.

(On peut être frustré.e, si on attend une analyse pointue du film de girl gang ou du hip-hop (d'un aspect du film de girl gang ou du...) ; je ne l'ai pas été, je savais que ce n'était pas vers elle qu'il fallait se tourner pour trouver ça.)

 

Ces interventions m'ont paru stimulantes, limitées mais se donnant explicitement comme telles ; un peu brouillonnes, mais donnant des idées et plein de trucs à écouter / regarder ; pas de grief, donc.

 

Juste : son exposé sur les films de girl gang intervenait dans le cadre du colloque « Penser la violence des femmes » (dont j'ai touché un petit mot ), un colloque super passionnant, avec des présentations un peu bof mais aussi / surtout de nombreuses présentations vraiment excellentes, de chercheuses / chercheurs qui travaillaient précisément sur les thèmes qu'ils / elles abordaient là, des « spécialistes » qui nous faisaient part du cœur de leur travail. Au milieu de toutes ces analyses ou zooms sur la violence des femmes, l'intervention de Dorlin apportait un regard un peu décalé, d'un point de vue qu'on avait pas encore adopté – qui présentait (à mon sens) un réel intérêt.

Son topo sur le hip-hop en revanche prenait place dans une journée d'étude au ras-des-pâquerettes ; du coup, c'était (encore selon moi) l'intervention la plus rigoureuse et la plus intéressante du jour. Que le must de la parole scientifique émane d'une chercheuse dont ce n'est absolument pas l'objet d'étude, qui prétend juste poser des questions et effeuiller des noms de rappeuses en les classant en types - cela pose un réel problème pour moi. (Il me semble parfois qu'Elsa Dorlin pourrait parler du choux farci auvergnat ou de la pratique du snow board en short, je trouverais ça encore intéressant ; mais tout de même, dans le cadre de colloques / journées d'étude, dans les institutions qui font la recherche, les gens qui causent sont censés avoir construit un savoir, dans le temps, avec des méthodes... et pas seulement avoir un regard (quand bien même il serait affûté et informé par différents corpus scientifiques). Le regard peut être le point de départ de questionnements, de débats, d'échanges, de recherches, mais pas constituer le cœur d'une journée d'étude. Non ?)

 

J'aimerais vous résumer ici ces deux interventions d'Elsa Dorlin (dans les deux posts qui suivent).

 

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25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 16:42

  Suite à la question d'un étudiant, Dorlin s'étend un peu plus sur le rapport entre savoir et militantisme. Une certaine conception du savoir pose que pour être objective, la connaissance doit être « neutre », coupée du monde et de ses enjeux politiques. Une autre conception prend pour point de départ que la connaissance neutre n'existe pas - l'alternative n'est qu'entre un savoir partisan qui s'aveugle sur son caractère situé et le pouvoir qu'il sert, et un savoir qui énonce clairement d'où il parle (la revendication de neutralité faisant par ailleurs partie des stratégies pour imposer son point de vue). Cette seconde conception du savoir s'inscrit dans la lignée des théories foucaldiennes qui lient connaissance et pouvoir, notamment au travers du concept de « savoir-pouvoir ».

 

  "Toute connaissance est le produit d'une situation historique, qu'elle le sache ou non. Mais qu'elle le sache ou non fait une grande différence ; si elle ne le sait pas, si elle se prétend "neutre", elle nie l'histoire qu'elle prétend expliquer [...]. Toute connaissance qui ne reconnaît pas, qui ne prend pas pour prémisse l'oppression sociale, la nie, et en conséquence la sert objectivement." Christine Delphy (citée par E. Dorlin dans "Sexe, genre et sexualités" - bé je vous mettrai la référence exacte plus tard hein les cocos, parce que là, le livre, je l'ai pas -  je l'ai prêté à une copine.... )

 

 

Dorlin donne un exemple que j'ai trouvé très intéressant du lien fécond entre construction de la connaissance et militantisme : celui du rapport entre la communauté scientifique et les militants de l'association Act Up dans les premières années du Sida. Les scientifiques ont d'abord voulu tenir à l'écart les militants (sans jamais y parvenir) ; les interventions / interférences de l'association étaient uniquement perçues comme parasites. Force leur a été ensuite de reconnaître que les militants avaient construit un véritable savoir à partir des points de vue des malades : les expériences des sidéens quant aux manifestations de la maladie, aux impacts de tel ou tel médicament, à l'influence de tel ou tel facteur constituaient un savoir que la communauté scientifique ne pouvait pas élaborer à partir de son seul point de vue.

(Pour d'autres développements sur l'épistémologie du point de vue, quelques textes en anglais ici, (et plein d'autres en tapant "standpoint feminism" dans Google ) ; un peu de confiture en français par ici sur la méduse. L'une des principales théoriciennes de ce courant est la chercheuse américaine Sandra Harding, qui a en particulier publié en 2004 "Feminist Standpoint Theory Reader".)
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23 mars 2010 2 23 /03 /mars /2010 17:01

3. Les Whiteness Studies

 

Ne peut-on penser des identités intersectionnelles qu'en prenant pour objets des femmes noires ? Des femmes noires lesbiennes ? Des femmes noires lesbiennes et pauvres ? Ne pense-t-on la race qu'avec les Noirs, le sexe qu'avec les femmes, la classe qu'avec les ouvriers ?... (bé non bien sûr ehe...)

[Les caractéristiques du dominant sont invisibilisées : le Blanc n'a pas de couleur, le parisien n'a pas d'accent... ;p]

Ce qu'on appelle les Whiteness Studies consiste à porter son attention sur les dominants, en tant qu'ils sont, eux aussi, situés, marqués, en tant qu'ils incarnent tout autant que la femme noire lesbienne l'imbrication de la classe, du « sexe », de la « race ». C'est par exemple la démarche qu'ont adoptée Elsa Dorlin et Catherine Achin quand elles ont pris pour objet le corps de Nicolas Sarkozy, dans leur article Nicolas Sarkozy ou la masculinité mascarade du Président.

Ces recherches s'inscrivent dans l'héritage des « épistémologies du point de vue ». Pour produire de la bonne science il faut objectiver le sujet connaissant : savoir ce que l'on ne pourra pas voir, du fait de sa situation de connaissance ; il ne suffit pas d'énoncer au début de chaque article / prise de parole du chercheur/de la chercheuse « je suis une femme blanche bourgeoise etc. » (comme une sorte de rituel de contrition), comme si prendre conscience de ses propres privilèges suffisait à ne plus exercer de pouvoir / à effacer l'effet de son point de vue.

Pour produire de la bonne science, énoncent les courants de l'épistémologie du point de vue, il faut d'une part confronter de multiples points de vue différents, et d'autre part reconnaître le privilège épistémologique des points de vue dits minoritaires.

 

4. Le féminisme post-colonial

 

Cette quatrième et dernière façon de répondre puise à de multiples sources. Pour Elsa Dorlin, the texte de ce courant est l'article de Chandra Talpade Mohanty : Sous le regard de l'Occident : recherche féministe et discours colonial. Cet article est traduit pour la première fois en français dans le bouquin ; c'est une version remaniée de celui d'abord édité en 1984.

Ce courant fournit en particulier des outils pour penser les résistances.

 

[ Avec la bénédiction d'E.D., je me suis ruée sur le dit article après avoir lu deux fois l'introduction et l'article d'Evelyn Nakano Glenn. Et je suis tombée sur un os : j'ai été très déstabilisée par Mohanty. J'y reviendrai sans doute dans un post ultérieur... (comme je sais que ça doit passionner les foules... ;p) ]

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20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 10:42

Contre le solipsisme blanc : l’une des grandes revendications des mouvements de femmes blanches a été, historiquement, le droit de refuser l’assignation à la maternité. La norme de féminité (blanche) supposait / suppose douceur, tendresse, moralité, autant de qualités qui font des femmes des êtres devant s’accomplir et s’épanouir dans la maternité. Mais la norme imposée au travers de l’histoire aux femmes noires a été tout autre : les femmes noires ont été construites comme rustres, méchantes, sans moralité, sans instinct maternel. Beaucoup d’entre elles ont été stérilisées de force. L’enjeu pour elles a été, tout au contraire, d’être reconnues dans leur statut de mères. Le rapport de genre n’opprime pas de la même manière les femmes blanches et les femmes noires ; il n’opprime pas de la même manière toutes les femmes.

Les types d'outils théoriques dont on dispose pour penser le genre en lien avec les autres rapports de pouvoir :

1. le renouvellement du féminisme matérialiste :

 … en particulier au travers d’une analyse de la division du travail de reproduction entre les femmes elles-mêmes. Pour que certaines femmes puissent développer une éthique du care (de la compassion, du souci de l’autre, etc.), il faut que d’autres s’occupent de torcher les gosses. Si toutes les femmes sont davantage que les hommes assignées au travail de reproduction, certaines le sont plus que d’autres, et certaines sont assignées aux travaux les plus pénibles / sales / avilissants. Lesquelles ? bé, les non-blanches. (voir Heidi Hartmann)


"cette « surassignation » [des femmes appartenant aux minorités racialisées aux travaux domestiques les plus socialement dévalorisés] les exclut paradoxalement de la norme dominante de la féminité : racialisées, elles sont bien la condition matérielle de la production d’une norme de féminité (et de ses prérogatives morales), dévolue aux soins et au souci d’autrui, dont elles ne tirent pourtant pas les bénéfices symboliques." (p.9)

 2. l’intersectionnalité :

Le concept d'intersectionnalité est élaboré par Kimberlé Crenshaw à la fin des années 1980. Il s'agit pour elle de trouver des outils pour critiquer le droit et les politiques publiques de luttes contre les discriminations : le droit crée des catégories rigides et univoques comme « la race » ou « le sexe » au regard desquelles on peut être discriminé (et porter plainte) ; ces catégories sont pensées séparément, et ne peuvent, le cas échéant, que s'ajouter, de manière arithmétique (la classe + le « sexe » + « la race »...) Or, l'expérience que font, par exemple, les femmes noires du racisme et du sexisme ne peut être décrite en termes additionnels : les discriminations et la domination qu'elles vivent au quotidien ne sont pas faites d'une couche de sexisme « pur » à laquelle vient se superposer une couche de racisme « pur » ; il s'agit bien d'une expérience de nature différente de celle des femmes blanches et des hommes noirs.

Elsa Dorlin insiste sur le fait que ce concept d' « intersectionnalité » a été forgé dans un contexte bien précis (celui des études critiques du droit). (Comment penser l'imbrication des discriminations quand le droit oblige à les penser de façon additive ? Ne peut-on pas construire de nouvelles catégories de droit ? Comment faire pour que la lutte contre la violence faite aux femmes noires ne produise pas des effets racistes ?) Il n'est pas certain que ce concept fonctionne en dehors du champ de la critique du droit : E. Dorlin invite à prendre garde aux usages abusifs de cet outil théorique.

 

(Zà suivre, les deux autres et derniers courants décortiqués... whiteness studies & féminisme post-colonial....)

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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 13:27

... et ça se passait jeudi 25 février à la Sorbonne, dans la conférence de l'école doctorale de science politique de Paris 1. J'avais fait une jolie croix sur mon agenda, et réussi à poser à l'arrache ma journée pour aller faire la groupie dans la minuscule salle très intimidante du couloir destroy de la sorbonne.


Sans les deux acolytes qui s'étaient joints à moi, je crois que j'aurais bêtassement rebroussé chemin (l'air de pas y toucher), tellement la salle était petite - et interdisait manifestement de se planquer au fond de l'amphi incognito (puisque d'amphi il n'y avait pas) (et que j'avais oublié mes lunettes de soleil) (bon, en même temps, ma tête, elle lui disait quoi ?)

(On y va ? vous êtes sûrs qu'on a le droit ? nan mais c'est ouvert à tout le monde ? et si on doit se présenter ? mais ya vraiment pas beaucoup de gens hein... )


Bref, n'écoutant que notre courage, et notre calepin au poing, on est entrés. La présentation a duré deux heures ; deux doctorants animaient/présentaient, et Frédérique Matonti a posé quelques questions à Elsa Dorlin en seconde partie.


Le bouquin : "Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination", ed. Puf, sorti en novembre 2009 ; rassemble les contributions de 15 auteur.e.s différents, est issu des sessions organisées par la section "Etudes féministes" du Congrès Marx International 2007 (Paris-X Nanterre).

Cette présentation m'a fichtrement donné l'envie de le lire, et j'ai filé illico vers une librairie en sortant ; l'introduction de Dorlin (oui oui je n'en suis pour l'instant qu'à l'introduction... mais c'est que je lis en même temps La petite poule rousse et Le grand monstre vert...) est très claire et d'une grande qualité (ça fait con ça, "d'une grande qualité", mais je ne trouve pas d'autres mots... une introduction qui expose très clairement des idées compliquées, que je vais relire avec beaucoup d'attention et ficher sur mes petits cahiers bleus, une introduction qui met du plomb dans la cervelle, une introduction qui vous fiche les bonnes bases, une introduction qui allume un hallogène dans votre tête - une introduction d'une grande qualité, quoi).

Elsa D. a d'abord insisté sur le fait qu'il fallait prendre le mot "épistémologie", dans le titre, au sérieux : ce livre propose un état des lieux des outils dont on dispose pour penser le rapport de genre, en lien avec les autres rapports ; il vise "à répertorier nos différentes conceptualisations des rapports de domination, à expliciter, problématiser et historiciser les outils théoriques que nous élaborons" (p.5).


E.D. (nan, pas les supermarchés, la dame, là...) expose rapidement les différentes manières dont, historiquement, la relation entre sexe, classe et race a été pensée ; elle explicite plus particulièrement la question / critique qu'adresse le Black feminism à la théorie féministe, puis liste les quatre grandes traditions théoriques qui permettent de répondre à cette question / critique (quatre familles d'outils exposés dans ce livre).


Le genre est avant tout un rapport, et un rapport qui n'est pas binaire, dichotomique, mais complexe, parce qu'il ne peut pas être détaché des autres rapports (de classe, de race). Travailler sur l'historicité permet d'éviter un certain usage du concept de genre - un usage qui produit des effets réifiants, essentialisants.


Dans l'histoire des études féministes, le genre a d'abord été pensé en lien avec la classe, par des féministes formées à la tradition marxiste. Il s'agissait alors d'utiliser la classe pour dénaturer le sexe. Au début des années 1980, Colette Guillaumin propose une appréhension analogique du sexe et de la race.


 Depuis le début des années 2000, le Black feminism a traversé l'Atlantique : "passage désormais obligé des problématiques féministes, de genre et de sexualité en France, le corpus du féminisme africain-américain, comme celui du féminisme chicana ou indien, constitue une ressource théorique et politique indispensable, au moment où la question de l'articulation entre sexisme et racisme caractérise, entre autres, ce qu'il convient d'appeler la troisième vague du féminisme français." ("Black feminism, anthologie du féminisme africain-américain", 1975-2000, pp.9-10)


Le sujet politique du féminisme, "nous, les femmes", a pêché par une forme de "solipsisme blanc" (Adrienne Rich). "Le féminisme Noir vise donc cette tendance du féminisme - et donc de ses théorisations - à se replier implicitement sur une compréhension de la domination qui prend la situation de certaines femmes pour la situation de toutes les femmes, pour la modalité universelle de leur assujettissement." (idem, p.28)


Nous avons quatre types d'outils à disposition pour répondre à cette critique :


1. ceux liés à un renouvellement du féminisme matérialiste ;

2. le concept d'intersectionnalité (et ce qu'il devient / permet de faire quand on le critique) ;

3. les outils élaborés par les "whiteness studies" ;

4. les approches du féminisme post-colonial.


(La suite dans le zépisode. D'après.)
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Présentation

Où êtes-vous ?

Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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