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13 mai 2010 4 13 /05 /mai /2010 19:45

Je finis ici de vous causer de Loïc Jacquet et de l'excellent article qu'il a publié dans le numéro de Nouvelles Questions Féministes consacré aux luttes intersexes.

Jacquet traite dans cet article de sexualité, et particulièrement du pouvoir subversif des corps queers (intersexes ou non) érotisés.


* * * * * * *


Le trouble suscité par les corps intersexes et queers éclaire, en retour, les règles et les normes qui structurent l'érotisme et la sexualité considérée comme « normale » (de la même façon que l'existence de personnes intersexes, qui a entraîné en réaction l'élaboration de recommandations réglées pour leur traitement, met en lumière les définitions normées des « bons » organes génitaux masculin et féminin).

L'introduction du désordre fait apparaître à quel point l'ordre est construit, normé, traversé de rapports de pouvoir.


Dans la dernière partie de son article L. Jacquet s'appuie largement sur un ouvrage publié en anglais en 1997 par Riki Anne Wilchins : « Read my lips. Sexual subversion and the end of gender ».

Les mentions qu'il en fait sont tout simplement passionnantes. Wilchins s'intéresse aux « les règles qui gouvernent la construction de notre érotisme » : « L'existence de règles sur la manière de se comporter sexuellement avec une femme ou un homme et le manque de règle gouvernant les « corps queers » indiquent que l'érotisme n'est pas le simple produit d'une intimité sexuelle, ni le fait de procurer du plaisir à l'autre ni une chose « naturelle », mais bien un système qui fonctionne dans le cadre d'un système genré. » (p.57)


Loïc Jacquet poursuit, citant Wilchins : « si l'on en croit Wilchins, notre érotisme […] plonge ses racines dans une série de couples de contraires axés sur une différence de pouvoir, nous conduisant à percevoir sexuellement les corps à l'aune « de dichotomies telles que dur / tendre, actif / passif, fort / faible, dominant / soumis, viril / fertile, se ruant / accueillant, pénétrant / pénétré et sans compromis / pliant. » (Wilchins, 1997 : 163) » (p.58)


Les corps queers susceptibles de remettre en cause ces dichotomies jettent un trouble sur la frontière opposant corps féminins et corps masculins, tels que définis habituellement : « hommes avec des pénis longs d'un pouce, corps hermaphrodites avec des configurations génitales différentes (et peut-être meilleures), femmes à pénis ou à vagins construits, hommes en robes » (Jacquet citant Wilchins, p.57)

(Le dernier terme de l'énumération de Wilchins suggère que le trouble ne touche pas qu'à l'aspect strictement anatomique – le corps nu : la zone de turbulence peut être créée et entretenue par des robes – un usage déviant des codes sociaux en matière de genre. Ainsi tout ce qui relève de ce que j'ai vu appeler sur certains sites « l'altersexualité » peut introduire une faille / un brouillard ou un doute sur cet ensemble de couples binaires qui, selon Wilchins, structure notre érotisme.)


Lorsque les corps queers font irruption dans l'espace érotique, l'ordre hétérosexiste se trouve bouleversé.

Ou plutôt... ce potentiel de subversion n'est pas immédiat et évident, puisque ces corps sont d'abord niés, désérotisés, désexualisés (ramenés à des corps malades et / ou handicapés, des corps en manque ou en excès, dont les propriétaires auraient à trouver des expédients ou des palliatifs pour parvenir, malgré tout, à faire à peu près « comme si »). « Il semblent que la plupart des gens trouvent que des corps inintelligibles au niveau du genre sont aussi des corps inintelligibles au niveau érotique. » (Jacquet citant Wilchins, p.57)


D'où les médecins incrédules devant des « patients » intersexes non traités leur soutenant qu'ils ont bel et bien des pratiques sexuelles, et qu'elles sont de surcroît satisfaisantes (« le sujet prétend que... »)

D'où, certainement, le trouble, le désarroi, devant de tels corps envers et contre tout désirant et désirables.


Ce que Loïc Jacquet appelle « la réinvention de la sexualité chez les intersexes », c'est précisément ce moment où les corps queers deviennent désirables et désirant, et investissent le champ de l'érotisme. Il ne s'agit plus alors de « trouver des moyens pour faire comme si » (ils étaient normaux, ils n'étaient pas intersexes, pas trans ; comme si leur désir ne se déployait qu'au sein de cet ordre normé du genre), mais d'inventer d'autres pratiques, d'autres modes de représentation, d'autres façons d'encoder la sexualité.


Pour lui, c'est un fantastique vecteur de subversion : « c'est précisément en mettant en cause ces multiples dichotomies jusqu'à les faire éclater que les intersexes peuvent et pourront, à mon sens, (se) réinventer (dans) la sexualité et (dans) leur vie amoureuse. » (p.58) ; « si l'on cesse de penser la sexualité en termes binaires, tout un éventail inexploré de pratiques sexuelles, de manières de penser ces pratiques, la sexualité elle-même ou les parties du corps, s'ouvrent à nous […]. En somme, nous aurions un tout autre rapport à notre corps. » (p.59)

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Published by Alix - dans Sexualités
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